12.02.2012

Ah ! Sachez-le : ce drame n'est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son coeur peut-être.

Honoré de BalzacLa Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée

22. Le Père Goriot (1834)

 

Ce roman, "fleuron de la couronne" des chefs-d'oeuvre de Balzac, inaugure le tome 3 de l'édition Pléiade (cadeau des chéries) qui ne contient (presque) que des grands romans, ça va être quelque chose ! Dans l'introduction, on apprend entre autres qu'il a écrit le premier jet en dix jours (10 jours !) pour éponger une dette (il "devait" une nouvelle à une publication) et une fois écrit, il s'est dit oh la, je tiens un truc, là, et a retravaillé et retravaillé et voilà, à l'arrivée, merveille absolue. Cet homme était incroyable.

Je vais détailler quelques points, parce que j'aime ça et que ça me fait plaisir, mais je voudrais en préalable rendre compte du plaisir total et absolu éprouvé pendant cette lecture, jamais encore je n'avais été ainsi rivée et immergée dans une intrigue balzacienne, j'ai ri (mais vraiment ! Balzac est drôle, et c'est une découverte), j'ai été émue, Goriot m'a invitée à réfléchir à mon propre comportement. Histoire d'un père dévoré par l'ingratitude de ses filles, bien sûr (je pense que personne n'ignore aujourd'hui cet aspect de ce roman, donc je ne développe pas), Le Père Goriot est aussi l'histoire d'Eugène de Rastignac, stigmatisé pour la postérité comme l'arriviste type, l'incarnation de l'ambition, mais cet état a une génèse, une progression, et la suivre est une expérience ébouriffante.

Vous me pardonnerez (ou pas) la longueur de ce billet et le langage relâché (ou empreint de mimétisme pataud, je laisse filer mes doigts sur le clavier) dont je vais faire usage, la passion m'anime et je n'entends pas la brider.

Alors déjà, Balzac a fait deux préfaces à ce roman, où il s'énerve. Ce qu'il dit, en gros (très très grossi), c'est ah ouais comme ça vous faites rien qu'à raconter des conneries sur mon oeuvre, ouiiii d'après vous je ferais exprès de reprendre sans arrêts des personnages d'un texte à l'autre, sans chronologie,  pour vous forcer à rien comprendre et à tout relire tout le temps, donc à acheter, et puis je serais un vilain pas beau qui dit que la Femme est pleine de vices, tout ça. Mais mes cocos, premièrement ta gueule et ensuite, tiens, je te fais un tableau Femmes vertueuses versus Femmes criminelles dans l'ensemble de toute mon oeuvre et crois-moi qu'elle est longue et belle, quand tu seras grand tu comprendras, peut-être si t'as de la chance et qu'il fait beau. Alors, tu le vois le ratio ? 38/20. Alors museau, les mouettes. 

"Certaines personnes voudront voir dans ces phrases purement naïves une espèce de prospectus, mais tout le monde sait qu'on ne peut rien dire, en France, sans encourir des reproches. Quelques amis blâment déjà, dans l'intérêt de l'auteur, la légèreté de cette préface, où il paraît ne pas prendre son oeuvre au sérieux, comme si l'on pouvait répondre gravement à des observations bouffonnes, et s'armer d'une hache pour tuer des mouches."

Et j'ai vraiment eu l'impression que ce même énervement, cette même volonté de provoquer, de railler les reproches, l'animait tout au long de l'écriture du Père Goriot, dès le début, où il s'adresse à la lectrice qui s'installerait tranquillement dans son fauteuil pour lire un drame horrible, et n'y penserait plus l'instant suivant quand elle irait manger.

En plus des deux personnages principaux (Goriot et Rastignac, donc), se présente à nous pour la première fois un for-mi-dable caractère en la personne de Vautrin, qui représente LA tentation dans toute sa splendeur (pour Rastignac). Ses propos sont sidérants (mais vraiment), son panache total, sa force à la fois comique et effrayante. Morceaux choisis :

"L'honnêteté ne sert à rien. L'on plie sous le pouvoir du génie, on le hait, on tâche de le calomnier, parce qu'il prend sans partager; mais on plie s'il persiste; en un mot, on l'adore à genoux quand on n'a pas pu l'enterrer sous la boue."

"Voilà la vie telle qu'elle est. Ca n'est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut se salir les mains si l'on veut fricoter; sachez seulement bien vous débarbouiller : là est toute la morale de notre époque."

"Avoir de l'ambition, mon petit coeur, ce n'est pas donné à tout le monde." (...) "Si j'ai encore un conseil à vous donner, mon ange, c'est de ne pas plus tenir à vos opinions qu'à vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante de ne jamais changer d'opinion est un homme qui se charge d'aller toujours en ligne droite, un niais qui croit en l'infaillibilité. Il n'y a pas de principes, il n'y a que des évènements; il n'y a pas de lois, il n'y a que des circonstances : l'homme supérieur épouse les évènements et les circonstances pour les conduire."

(Alors qu'il tente de convaincre Rastignac de valider l'assassinat d'un gêneur, comprenant qu'il n'obtiendra pas son accord, il s'exclame, écoeuré) "Les temps sont bien changés. Autrefois on disait à un brave : "Voilà cent écus, tue-moi M. untel", et l'on soupait tranquillement après avoir mis un homme à l'ombre pour un oui, pour un non. Aujourd'hui je vous propose de vous donner une belle fortune contre un signe de tête qui ne vous compromet en rien, et vous hésitez. Le siècle est mou."

(Il emmène la logeuse au théâtre, elle s'est pomponnée, entrant de force dans un corset trop petit, elle est boudinée à mort) "Voilà manman Vauquerre belle comme un astrrre, ficelée comme une carotte. N'étouffons-nous pas un petit brin ? lui dit-il en mettant sa main sur le haut du busc; les avant-coeurs sont bien pressés, maman. Si nous pleurons, il y aura explosion; mais je ramasserai les débris avec un soin d'antiquaire. - Il connaît le langage de la galanterie française, celui-là ! dit la veuve en se penchant à l'oreille de Mme Couture."

Et puis bien sûr Goriot est émouvant. Très touchant. Et en même temps, tout l'art de Balzac consiste à nous faire ressentir également combien il peut être horripilant, par cela même qui nous touche. "Elle me disait tout à l'heure en revenant : "Papa, je suis bien heureuse !" Quand elles me disent cérémonieusement : Mon père, elles me glacent; mais quand elles m'appellent papa, il me semble encore les voir petites, elles me rendent tous mes souvenirs. Je suis mieux leur père."

Et enfin Rastignac, que l'on va retrouver au moins deux importantes fois dans la suite de La Comédie Humaine, qui va briller, interjeter, épigrammer avec éclat, qui va bouffer Paris, et qui est ici un jeune homme encore pur qui se projette seul d'un état mental à un autre, qui rebondit comme une balle de moralité en assouvissement, qui vibre, ressent, entend, comprend, et juge pourtant. L'avant dernier paragraphe est tout simplement historique, avec LA phrase restée célèbre pour l'éternité :

"Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine, où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnant un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : "A nous deux, maintenant !"

Vivement.

 

03.02.2012

En France, nul homme, fût-il médiocre, ne consent à passer pour simplement spirituel.

Honoré de BalzacLa Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée

21. La Femme de trente ans (1828-1844)

"Dans sa version définitive, La Femme de trente ans est formée d'une suite de nouvelles publiées entre 1831 et 1834 dans diverses revues et dans diverses éditions des Scènes de la vie privée. Toutes ces nouvelles, il est vrai, visent à évoquer la destinée de femmes déçues par le mariage, résistant à la tentation puis durement punies pour avoir aimé en dehors des liens conjugaux."  (Introduction de Bernard Gagnebin et René Guise). Plusieurs petites nouvelles, donc, donc une particulièrement ridicule, toute en emphase et dialogues auxquels on ne peut croire. Mais les trois premières sont merveilleuses, dépeignant avec une sensibilité admirable les sentiments, et celle qui donne son titre au recueil (vendu comme un roman à l'époque) a valu à Balzac de nombreuses et prisées louanges, vantant la finesse de ses portraits.

A noter que Balzac, dans une préface attribuée à son éditeur, s'insurge contre l'accueil très mitigé de ce recueil, en disant, en gros "si vous ne comprenez pas c'est que vous êtes trop con" (en le disant ainsi : "Mais pourquoi tenterait-il (l'auteur) d'expliquer par la logique ce qui doit être compris par le sentiment ? D'ailleurs, toute justification serait fausse ou inutile pour ceux qui ne saisissent pas l'intérêt caché"). Il est pourtant vrai que l'assemblage laisse de nombreuses incohérences.

Mais aussi, quelle beauté ! Quelle pénétration de l'âme ! Pour le plaisir, quelques extraits, si vrais.

"La marquise souffrait véritablement pour la première et pour la seule fois de sa vie peut-être. En effet, ne serait-ce pas une erreur de croire que les sentiments se reproduisent ? Une fois éclos, n'existent-ils pas toujours au fond du coeur ? Ils s'y apaisent et s'y réveillent au gré des accidents de la vie; mais ils y restent, et leur séjour modifie nécessairement l'âme."

"Un homme aimé, jeune et généreux, de qui elle n'avait jamais exaucé les désirs afin d'obéir aux lois du monde, était mort pour lui sauver ce que la société nomme l'honneur d'une femme. A qui pouvait-elle dire : Je souffre ! Ses larmes auraient offensé son mari cause première de la catastrophe. Les lois, les moeurs proscrivaient ses plaintes; une amie en eût joui, un homme en eût spéculé. Non, cette pauvre affligée ne pouvait pleurer à son aise que dans un désert, y dévorer sa souffrance ou être dévorée par elle, mourir ou tuer quelque chose en elle, sa conscience peut-être. Depuis quelques jours, elle restait les yeux attachés sur un horizon plat où, comme dans sa vie à venir, il n'y avait rien à chercher, rien à espérer, où tout se voyait d'un seul coup d'oeil, et où elle rencontrait les images de la froide désolation qui lui déchirait incessamment le coeur. Les matinées de brouillard, un ciel d'une clarté faible, des nuées courant près de la terre sous un dais grisâtre convenaient aux phases de sa maladie morale. Son coeur ne se serrait pas, n'était pas plus ou moins flétri; non, sa nature fraîche et fleurie se pétrifiait par la lente action d'une douleur intolérable parce qu'elle était sans but. Elle souffrait par elle et pour elle. Souffrir ainsi, n'est-ce pas mettre le pied dans l'égoïsme ? Aussi d'horribles pensées lui traversaient-elles la conscience en la lui blessant. Elle s'interrogeait avec bonne foi et se trouvait double. Il y avait en elle une femme qui raisonnait et une femme qui sentait, une femme qui souffrait et une femme qui ne voulait plus souffrir."

"Mais la raison est toujours mesquine auprès du sentiment; l'une est naturellement bornée, comme tout ce qui est positif, et l'autre est infini. Raisonner là où il faut sentir est le propre des âmes sans portée."

"Or, il est impossible à une femme, à une épouse, à une mère, de se préserver contre l'amour d'un jeune homme; la seule chose qui soit en sa puissance est de ne pas continuer à le voir au moment où elle devine ce secret du coeur qu'une femme devine toujours. Mais ce parti semble trop décisif pour qu'une femme puisse le prendre à un âge où le mariage pèse, ennuie et lasse, où l'affection conjugale est plus que tiède, si déjà même son mari ne l'a pas abandonnée. Laides, les femmes sont flattées par un amour qui les fait belles; jeunes et charmantes, la séduction doit être à la hauteur de leurs séductions, elle est immense; vertueuses, un sentiment terrestrement sublime les porte à trouver je ne sais quelle absolution dans la grandeur même des sacrifices qu'elles font à leur amant et de la gloire dans cette lutte difficile. Tout est piège. Aussi nulle leçon n'est-elle trop forte pour de si fortes tentations. (Attention les yeux maintenant !...) La réclusion ordonnée autrefois à la femme en Grèce, en Orient, et qui devient de mode en Angleterre, est la seule sauvegarde de la morale domestique; mais, sous l'empire de ce système, les agréments du monde périssent : ni la société, ni la politesse, ni l'élégance des moeurs ne sont alors possibles. Les nations devront choisir." (Cette dernière phrase me fait hurler de rire.)

Ceci termine le deuxième tome de la Pléiade.

 

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29.01.2012

Quand la bienfaisance ne nuit pas au bienfaiteur, elle tue l'obligé.

BalzacLa Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée

20. Gobseck (1830)

"Voici le premier en date des chefs-d'oeuvre de Balzac, un des plus achevés qu'il ait écrit." nous dit Pierre Citron en introduction dans l'édition de la Pléiade, avant de préciser un peu plus loin : "Tout se passe comme s'il n'avait pas reconnu lui-même du premier coup la nature véritable de son ouvrage, essentiellement marqué par l'évocation d'un grand caractère." Voici très exactement ce qu'est Gobseck.

La description parfaite d'un caractère, celui d'un usurier qui a sur la vie des idées très arrêtées, un mélange de philosophie imparable et d'inflexibilité, une apparence de contrôle total et des petitesses étonnantes.

A lire absolument, d'une traite, époustouflé par le rythme, la vivacité, la verdeur et la modernité de l'ensemble.

 

Deux petites choses jouissives :

 

* Un juron merveilleux : "Sardanapale !"

(Note de Pierre Citron : "Ce juron, bien romantique pour un avoué en visite dans le grand monde, vient de la vogue du drame de Byron (1821) et du tableau de Delacroix (1827). Le sujet était devenu assez populaire pour que l'Institut demandât à P.A. Vieillard un poème sur Sardanapale pour le prix de Rome de 1830. Berlioz termina pendant les Trois-Jours la cantate qui lui valut le premier Grand Prix, et fut jouée le 30 octobre.")

 

* Un passage qui m'enchante :

"La comtesse se leva, salua, et disparut en proie sans doute à une profonde horreur. M. de Trailles fut forcé de la suivre; mais avant de sortir : "S'il vous échappe une indiscrétion, messieurs, dit-il, j'aurai votre sang ou vous aurez le mien. - Amen, lui répondit Gobseck en serrant ses pistolets. Pour jouer son sang, faut en avoir, mon petit, et tu n'as que de la boue dans les veines."

19.01.2012

Je ne suis ni si grande ni si petite, je suis femme et très femme.

 BalzacLa Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée

19. Béatrix (1843)

Roman en trois parties très distinctes, Beatrix m'a fait beaucoup souffrir. J'ai adoré les descriptions, qui sont toutes, sans exception, merveilleuses. J'ai détesté les manigances et l'intrigue finale. Tout commence dans une belle et provinciale Bretagne, une jolie et heureuse famille, un jeune fils unique, Calyste. Il s'éprend de Camille Maupin, pseudonyme masculin utilisé par Félicité des Touches pour signer ses oeuvres, puis de son amie Béatrix, marquise de Rochefide. Les deux lui rendent cet amour, se bouffent le nez, l'une entre en religion et l'autre repart avec son amant. Calyste, désespéré, manque de mourir. In extremis, il épouse Sabine, jeune fille parfaite qui l'aime de tout son coeur. Ils ont un enfant. Il revoit Béatrix. La mère de Sabine, pour la sauver (car elle est bien décidée à en mourir, elle aussi) monte un stratagème invraisemblable pour faire revenir Béatrix à son mari, ça fonctionne, Calyste est ulcéré, Sabine est heureuse. In-ter-mi-na-ble, pénible, incompréhensible par moments (les chatteries et considérations sur les façons de se jouer des hommes et de l'amour me sont passées à des lieux).

Mais.

Guérande, la famille de Calyste, les parties de mouche, et ces pages incroyables décrivant George Sand sous le personnage de Camille/Félicité :

"La Bretagne offre un singulier problème à résoudre dans la prédominance de la chevelure brune, des yeux bruns et du teint bruni chez une contrée voisine de l'Angleterre où les conditions atmosphériques sont si peu différentes. Ce problème tient-il à la grande question des races, à des influences physiques inobservées ? Les savants rechercheront peut-être un jour la cause de cette singularité qui cesse dans la province voisine, en Normandie. Jusqu'à la solution, ce fait bizarre est sous nos yeux : les blondes sont assez rares parmi les Bretonnes qui presque toutes ont les yeux vifs des Méridionnaux; mais, au lieu d'offrir la taille élevée et les lignes serpentines de l'Italie ou de l'Espagne, elles sont généralement petites, ramassées, bien prises, fermes, hormis les exceptions de la classe élevée, qui se croise par ses alliances aristocratiques.

Mlle des Touches, en vraie Bretonne de race, est d'une taille ordinaire; elle n'a pas cinq pieds, mais on les lui donne.

Cette erreur provient du caractère de sa figure, qui la grandit. Elle a ce teint olivâtre au jour et blanc aux lumières, qui distingue les belles Italiennes : vous diriez de l'ivoire animé. Le jour glisse sur cette peau comme sur un corps poli, il y brille; une émotion violente est nécessaire pour que de faibles rougeurs s'y infusent au milieu des joues, mais elles disparaissent aussitôt. Cette particularité prête à son visage une impassibilité de sauvage. Ce visage, plus rond qu'ovale, ressemble à celui de quelque belle Isis des bas-reliefs éginétiques. Vous diriez la pureté des têtes de sphinx, polies par le feu des déserts, caressées par la flamme du soleil égyptien. Ainsi, la couleur du teint est en harmonie avec la correction de cette tête. Les cheveux noirs et abondants descendent en nattes le long du col comme la coiffe à double bandelette rayée des statues de Memphis, et continuent admirablement la sévérité générale de la forme. Le front est plein, large, renflé aux tempes, illuminé par des méplats où s'arrête la lumière, coupé, comme celui de la Diane chasseresse : un front puissant et volontaire, silencieux et calme. L'arc des sourcils tracé vigoureusement s'étend sur deux yeux dont la flamme scintille par moments comme celle d'une étoile fixe. Le blanc de l'oeil n'est ni bleuâtre ni semé de fils rouges, ni d'un blanc pur; il a la consistance de la corne, mais il est d'un ton chaud. La prunelle est bordée d'un cercle orange. C'est du bronze entouré d'or, mais de l'or vivant, du bronze animé. Cette prunelle a de la profondeur. Elle n'est pas doublée, comme dans certains yeux, par une espèce de tain qui renvoie la lumière et les fait ressembler aux yeux des tigres ou des chats; elle n'a pas cette inflexibilité terrible qui cause un frisson aux gens sensibles; mais cette profondeur a son infini, de même que l'éclat des yeux à miroir a son absolu. Le regard de l'observateur peut se perdre dans cette âme qui se concentre et se retire avec autant de rapidité qu'elle jaillit de ces yeux veloutés. Dans un moment de passion, l'oeil de Camille Maupin est sublime : l'or de son regard allume le blanc jaune, et tout flambe; mais au repos, il est terne, la torpeur de la méditation lui prête souvent l'apparence de la niaiserie; quand la lumière de l'âme y manque, les lignes du visage s'attristent également. Les cils sont courts, mais fournis et noirs comme des queues d'hermine. Les paupières sont brunes semées de fibrilles rouges qui leur donnent à la fois de la grâce et de la force, deux qualités difficiles à réunir chez la femme. Le tour des yeux n'a pas la moindre flétrissure ni la moindre ride. Là encore, vous retrouverez le granit de la statue égyptienne adouci par le temps.

Seulement, la saillie des pommettes, quoique douce, est plus accusée que chez les autres femmes, et complète l'ensemble de force exprimé par la figure. Le nez, mince et droit, est coupé de narines obliques assez passionnément dilatées pour laisser voir le rose lumineux de leur délicate doublure. Ce nez continue bien le front auquel il s'unit par une ligne délicieuse, il est parfaitement blanc à sa naissance comme au bout, et ce bout est doué d'une sorte de mobilité qui fait merveille dans les moments où Camille s'indigne, se courrouce, se révolte. Là surtout, comme l'a remarqué Talma, se peint la colère ou l'ironie des grandes âmes. L'immobilité des narines accuse une sorte de sécheresse. Jamais le nez d'un avare n'a vacillé, il est contracté comme la bouche; tout est clos dans son visage comme chez lui. La bouche arquée à ses coins est d'un rouge vif, le sang y abonde, il y fournit ce minimum vivant et penseur qui donne tant de séduction à cette bouche et peut rassurer l'amant que la gravité majestueuse du visage effraierait. La lèvre supérieure est mince, le sillon qui l'unit au nez y descend assez bas comme dans un arc, ce qui donne un accent particulier à son dédain.

Camille a peu de choses à faire pour exprimer sa colère.

Cette jolie lèvre est bordée par la forte marge rouge de la lèvre inférieure, admirable de bonté, pleine d'amour, et que Phidias semble avoir posée comme le bord d'une grenade ouverte, dont elle a la couleur. Le menton se relève fermement; il est un peu gras, mais il exprime la résolution et termine bien ce profil royal sinon divin. Il est nécessaire de dire que le dessous du nez est légèrement estompé par un duvet plein de grâce. La nature aurait fait une faute si elle n'avait jeté là cette suave fumée.

L'oreille a des enroulement délicats, signe de bien des délicatesses cachées. Le buste est large. Le corsage est mince et suffisamment orné. Les hanches ont peu de saillie, mais elles sont gracieuses. La chute des reins est magnifique, et rappelle plus le Bachus que la Vénus Callipyge. Là, se voit la nuance qui sépare de leur sexe presque toutes les femmes célèbres, elles ont là comme une vague similitude avec l'homme, elles n'ont ni la souplesse, ni l'abandon des femmes que la nature a destinées à la maternité; leur démarche ne se brise pas par un mouvement doux. Cette observation est comme bilatérale, elle a sa contrepartie chez les hommes dont les hanches sont presque semblables à celles des femmes quand ils sont fins, astucieux, faux et lâches.

Au lieu de se creuser à la nuque, le col de Camille forme un contour renflé qui lie les épaules à la tête sans sinuosité, le caractère le plus évident de la force. Ce col présente par moments des plis d'une magnificence athlétique. L'attache des bras, d'un superbe contour, semble appartenir à une femme colossale. Les bras sont vigoureusement modelés, terminés par un poignet d'une délicatesse anglaise, par des mains mignonnes et pleines de fossettes, grasses, enjolivées d'ongles roses taillés en amande et côtelés sur les bords, et d'un blanc qui annonce que le corps si rebondi, si ferme, si bien pris est d'un tout autre ton que le visage. L'attitude ferme et froide de cette tête est corrigée par la mobilité des lèvres, par leur changeante expression, par le mouvement artiste des narines.

Mais malgré ces promesses irritantes et assez cachées aux profanes, le calme de cette physionomie a je ne sais quoi de provocant. Cette figure, plus mélancolique, plus sérieuse que grâcieuse, est frappée par la tristesse d'une méditation constante.

Aussi Mlle des Touches écoute-elle plus qu'elle ne parle.

Elle effraie par son silence et par ce regard profond d'une profonde fixité. Personne, parmi les gens vraiment instruits, n'a pu la voir sans penser à la vraie Cléopâtre, à cette petite brune qui faillit changer la face du monde; mais chez Camille, l'animal est si complet, si bien ramassé, d'une nature si léonine, qu'un homme quelque peu Turc regrette l'assemblage d'un si grand esprit dans un pareil corps, et le voudrait tout femme.

Chacun tremble de rencontrer les corruptions étranges d'une âme diabolique. La froideur de l'analyse, le positif de l'idée n'éclairent-ils pas les passions chez elle ? Cette fille ne juge-t-elle pas au lieu de sentir ? ou, phénomène encore plus terrible, ne sent-elle pas et ne juge-t-elle pas à la fois ? pouvant tout par son cerveau, doit-elle s'arrêter là où s'arrêtent les autres femmes ? Cette force intellectuelle laisse-t-elle le coeur faible ? A-t-elle de la grâce ? Descend-elle aux riens touchants par lesquels les femmes occupent, amusent, intéressent un homme aimé ? Ne brise-t-elle pas un sentiment quand il ne répond pas à l'infini qu'elle embrasse et contemple ? Qui peut combler les deux précipices de ses yeux ? On a peur de trouver en elle je ne sais quoi de vierge, d'indompté. La femme forte ne doit être qu'un symbole, elle effraie à voir en réalité.

Camille Maupin est un peu, mais vivante, cette Isil de Schiller, cachée au fond du temple, et aux pieds de laquelle les prêtres trouvaient expirant les hardis lutteurs qui l'avaient consultée. Les aventures tenues pour vraies par le monde et que Camille ne désavoue point, confirment les questions suggérées par son aspect. Mais peut-être aime-t-elle cette calomnie ? La nature de sa beauté n'a pas été sans influence sur sa renommée : elle l'a servie, de même que sa fortune et sa position l'ont maintenue au milieu du monde."

14.01.2012

Vous m'aviez donné des gants, repris-je en riant, je ne les ai pas mis, voilà tout.

BalzacLa Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée

18. Honorine (1843)

 

Longue nouvelle (72 pages), Honorine a été écrite en 3 jours par Balzac. En introduction, Pierre Citron nous explique : "Si un roman balzacien est un roman où la société et l'argent jouent un rôle décisif, Honorine est peu balzacien. C'est plutôt une oeuvre classique comme La Princesse de Clèves ou comme Bérénice, où trois personnages à l'âme noble, frappés par une fatalité, ne rencontrent que le malheur."

Il est un comte et un honnête homme, il épouse Honorine toute jeune et pure; après quelques années, pas encore mère, elle s'éprend follement d'un autre et le quitte. Elle est abandonnée, enceinte, par son amant après à peine un an et demi, son enfant meurt. Le comte, éperduement amoureux, comprend (fait un incroyable travail sur lui-même) et la protège dans l'anonymat, lui assurant par de nombreux subterfuges (dont elle ne prend jamais conscience) une vie douillette (pendant 7 ou 9 ans, ça varie dans le récit, ainsi que sa couleur de cheveux ;o)). Il engage Maurice (le narrateur) pour se lier avec Honorine, en fait l'instrument de son retour (par devoir) aux côtés de son mari. Maurice tombe amoureux d'Honorine et s'exile dans la douleur. Et tout se termine très mal pour chacun des trois...

"Ceci est le drame de mon âme, mais ce n'est pas le drame extérieur qui se joue en ce moment dans Paris ! Le drame intérieur n'intéresse personne. Je le sais, et vous le reconnaîtrez un jour, vous qui pleurez en ce moment avec moi : personne ne superpose à son coeur ni à son épiderme la douleur d'autrui. La mesure des douleurs est en nous. Vous-même, vous ne comprenez mes souffrances que par une analogie très vague. (...) Reconquérir ma femme, voilà ma seule étude."

Ah, ce comte. Ce qu'il a compris de la Femme, ce qu'il met en oeuvre pour qu'elle soit bien, juste ça, même si c'est sans lui. Ce qu'il en récoltera, tellement injuste...

72 pages vibrantes et passionnées, pleines de malheur et d'inextricabilité. Terrible.

 

PS. Caro, la semaine prochaine c'est un vrai roman, dis-donc, plus de 300 pages ! ;o))

05.01.2012

Or, que veulent toutes les femmes, si ce n'est d'être amusées, comprises ou adorées ?

Balzac, La Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée

17. La Femme abandonnée (1832)

 

Madeleine Ambrière, dans une introduction très inspirée, tout en finesse, (édition de la Pléiade, tome 2), nous indique que cette oeuvre a fait fureur en son temps et que "même l'hostile Sainte-Beuve a salué en elle "une charmante nouvelle". Basée sur une histoire vraie ("le romancier n'a rien inventé mais, comme toujours, il a tout créé."), son intrigue est toute simple : un jeune homme (23 ans) vient en Normandie en convalescence. Il s'éprend d'une marquise plus âgée, qui vit retirée du monde depuis trois ans, ayant rompu les liens de son mariage pour être ensuite abandonnée. Ils connaissent neuf années d'un bonheur absolu, avant qu'il ne cède aux injonctions maternelles et n'accepte d'épouser une héritière en vue de fonder une famille. Désespérée, la marquise s'isole à nouveau loin du monde et sept mois plus tard, il se suicide, incapable de vivre sans elle.

Quarante pages pour tout dire (car tout est dit) de ce qu'est l'amour, une structure littéraire de tragédie et les sentiments, l'empathie qui s'échappent de toutes les phrases, qui savent parfaitement trouver le lecteur : c'est aussi beau que douloureux. Qui, en dehors de Balzac, sait faire ça ?

Comment ne pas admirer follement cette marquise qui part sur ce geste grandiose : après avoir lu la réponse mitigée qui signifie sa fin, elle renvoie la toute première réponse datant du tout début, au-dessous, elle ajoute simplement : "Monsieur, vous êtes libre."

Qu'ajouter à ces phrases ?  "Les gens qui ont bien observé, ou délicieusement éprouvé les phénomènes auxquels l'union parfaite de deux êtres donne lieu, comprendront parfaitement ce suicide. Une femme ne se forme pas, ne se plie pas en un jour aux caprices de la passion. La volupté, comme une fleur rare, demande les soins de la culture la plus ingénieuse; le temps, l'accord des âmes, peuvent seuls en révéler toutes les ressources, faire naître ces plaisirs tendres, délicats, pour lesquels nous sommes imbus de mille superstitions et que nous croyons inhérents à la personne dont le coeur nous les prodigue. Cette admirable entente, cette croyance religieuse, et la certitude féconde de ressentir un bonheur particulier ou excessif près de la personne aimée, sont en partie le secret des attachements durables et des longues passions. Près d'une femme qui possède le génie de son sexe, l'amour n'est jamais une habitude : son adorable tendresse sait revêtir des formes si variées; elle est si spirituelle et si aimante tout ensemble; elle met tant d'artifices dans sa nature, ou de naturel dans ses artifices, qu'elle se rend aussi puissante par le souvenir qu'elle l'est par sa présence. Auprès d'elle toutes les femmes pâlissent. Il faut avoir eu la crainte de perdre un amour si vaste, si brillant, ou l'avoir perdu pour en connaître tout le prix."

27.12.2011

Les grandes souffrances se devinent

Balzac, La Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée

16. La Grenadière (1832)

 

Nouvelle de 22 pages, La Grenadière nous raconte une fort triste histoire de dévouement. Dans une jolie maison au bord de la Loire, s'établit une petite famille : une mère et ses deux fils, vibrante image d'un bonheur calme et tranquille. Ces trois-là vivent les uns pour les autres, ils inspirent une admiration teintée d'un respect craintif, on sent le drame couver. En effet, la mère se meurt, et charge son aîné de prendre soin de son frère, dans un adieu déchirant et à peine éclairant. Il s'acquittera de sa promesse. Si l'histoire est déroutante, la plume transmet vraiment quelque chose cette fois, et la précision des descriptions vient remuer le coeur du lecteur. Touchée.

 

24.12.2011

S'il y a du plaisir à se rappeler les dangers passés, n'y a-t-il pas aussi bien des délices à se souvenir des plaisirs évanouis : c'est jouir deux fois.

Balzac, La Comédie Humaine, Etude de moeurs, scènes de la vie privée

15. Le Message (1832)

Onze pages, encore un texte très bref. Le narrateur fait Paris-Moulins en diligence et sympathise avec un voyageur. Ils sont jeunes, ils sont amoureux, ils échangent des confidences. Un accident se produit, l'autre meurt. Le narrateur est alors chargé d'aller annoncer cette triste nouvelle à celle qu'aimait le jeune homme, et de lui rendre ses lettres, ce qu'il fait. The end. Je cherche encore ce que j'en pense. (Alors ok, les dames dont sont épris nos jeunots ont deux fois leur âge, facile, sont toutes deux mariées et tout ça ("tout ça" étant des affaires d'argent + le parallèle avec la vie de Balzac, toujours.) Mais bon, je ne vois pas trop le truc, là.))

 

19.12.2011

Tu crois l'aimer, reprit-il, mais tu aimes un fantôme construit avec des phrases

Balzac, La Comédie Humaine, Étude de moeurs, Scènes de la vie privée

14. Une fille d'Eve (1838)

 

Enfin un vrai roman (pas très long, une centaine de pages) à se mettre sous la dent dans cette exploration de la Comédie Humaine dans l'ordre établi par La Pléiade. Un roman d'amour qui plus est, dont j'ai fixé nombre de phrases, dans les pages duquel j'ai réellement vibré. L'introduction est riche, Balzac lui-même y avait joint une longue préface, il y aurait beaucoup à retenir quant aux personnages qu'il introduit ici et que nous retrouverons plus tard, quant au message qu'il a souhaité faire passer ou quant aux parallèles avec sa vie privée; mais tout ceci s'efface devant le texte seul, qui a su m'émouvoir et trouver résonnance dans notre XXI° siècle où si peu a changé, finalement.

Une comtesse, sans histoires, après une enfance très sage, une éducation des plus étriquées. Un mariage heureux ("L'histoire des bons ménages est comme celle des peuples heureux, elle s'écrit en deux lignes et n'a rien de littéraire.") Et soudain l'Ecrivain. Un homme qui touche notre Marie, dont elle s'éprend follement (phénomène minutieusement décrit). Un engouement bientôt partagé (Raoul se prend au jeu, ses motifs initiaux sont moins louables). De son côté, une aspiration à s'élever, sans renoncer à rien de sa vie antérieure et par ailleurs (une actrice). De l'autre, un amour très sincère et  prêt à tout donner sans rien recevoir (Marie est entière, et vraie). A peine un seul et unique baiser échangé, tout en abstraction. Et puis la chute, évidemment, les yeux qui se dessillent, douloureusement. Marie s'était égarée. Ça arrive.

"Quand aux affaires personnelles de cet écrivain, elles étaient dans un tel désordre qu'un jour, aux Champs-Elysées, la comtesse Marie vit son ancien adorateur à pied, dans le plus triste équipage, donnant le bras à Florine. Un homme indifférent est déjà passablement laid aux yeux d'une femme; mais quand elle ne l'aime plus, il paraît horrible, surtout lorsqu'il ressemble à Nathan. Mme de Vandenesse eut un mouvement de honte en songeant qu'elle s'était intéressée à Raoul."

11.12.2011

L'anglais mourut à Paris de Paris, car pour bien des gens Paris est une maladie; il est quelquefois plusieurs maladies.

Balzac, La Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée.

13. La Fausse Maîtresse (1842)

 

Voici l'histoire d'un amour malheureux : Clémentine est mariée à Adam, Thaddée les aime tous les deux de toutes les forces de son âme, et consacre sa vie à leur bonheur avant de se retirer dans l'ombre, pour ne rien détruire, tandis que Clémentine aime son mari "comme il se doit" sans s'illusionner outre mesure à son sujet, et Adam la trompe. Gâchis pour tout le monde. Évidemment ce n'est pas du tout raconté de cette façon (encore heureux), c'est de la comtesse Laginska dont il s'agit, et de deux princes polonais. C'est d'honneur dont nous sommes entretenus, de sentiments impossibles et des ingénieux expédients mis en place pour les garder secrets.

René Guise, en introduction, nous explique la genèse de ce roman (commandé et édité en feuilleton) : le thème choisi est une réaction d'amour-propre, devant le peu de succès de Mémoires de deux jeunes mariées, à qui le public préfère Mathilde d'Eugène Sue, dont il prend alors le contre-pied, en empruntant un peu également à La Chartreuse de Parme (Stendhal) et aux Affinités électives (Goethe). Il nous précise également que ce roman est "générateur" (on y trouve pour la première fois des personnages que nous reverrons plus loin), et que les parallèles avec la vie privée de Balzac permettent de dire que dans cette oeuvre, écrite à la hâte, "le coeur de Balzac a parlé".

 

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