19.05.2010
Nage libre - Nicola Keegan
"Certaines personnes vous accordent une chance, une seule, après quoi elles vous rayent de leur existence."

Il y a des moments de grâce dans la vie. On ouvre un roman, et on tombe amoureuse. D'une héroïne, d'une façon de penser, d'une énergie, d'un humour, on verse quelques larmes, on s'ouvre et on est transporté.
"Lors du carême j'ai tiré un trait sur toutes sortes de chocolat possibles et imaginables, sauf le malté, je suis allée me coucher sans me plaindre, je me suis tenue à carreau à l'église et j'ai écouté avec attention soeur Séraphine nous expliquer que la convoitise combinée à la frustration nous enseigne une leçon capitale sur le sort de l'homme et par l'homme elle entendait l'humanité en général, y compris nous; Lilly lui a posé la question, histoire de s'en assurer. Moi, je m'étais mis en tête que me priver de chocolat compenserait ma convoitise et révèlerait à la terre entière que j'étais un prix d'excellence, qu'au bout du compte mes efforts seraient récompensés.
Faux."
Philomena Grace (ou Mena, mais pas Pip, elle n'aime pas) se raconte, depuis ses quelques mois. Bébé difficile, c'est dans l'eau qu'elle se calme. Nantie d'une famille compliquée, elle connaîtra des revers très cruels et la gloire la plus haute, et il lui faudra apprendre, un jour, à vivre avec et sans tout ça.
C'est un roman touffu et bruissant, fantastiquement drôle et émouvant. Philoména est attachante au-delà des mots avec son mètre quatre-vingt-dix, ses soixante-deux kilos et son addiction aux Maltesers (enfin, jusqu'à...).
Entre mille autres choses, on se délecte de :
Sa façon de classer les gens (et ses explications) qui interviennent auprès de sa mère après le deuxième drame : les catholiques consolantes, les catholiques martyres, les bilieuses.
Ses explosions erratiques de joie absolue, souvent, comme il se doit, déclenchées par de précaires détails.
La Championne, aussi, parce que nager fait partie d'elle, elle est une nageuse avant tout et malgré tout, et elle sait parler de cet univers à merveille, on y est, on le vit.
Sa façon d'être totalement excessive et d'une sentimentalité révérencieuse (mais intérieure, toujours intérieure !) : "... Je dois lutter contre le besoin irrépréssible de m'incliner ou de m'agenouiller quand le Mankowitz prend la parole. Il me regarde, et je dois me faire violence pour ne pas me mettre à genoux ou ébaucher le signe de la croix. ... "Je résiste à une envie folle de me jeter à terre et de baver de soulagement."
Sa façon d'user de psychologie inversée : "La Berlinoise brandit son poing et proclame : Je vais démolir tout le monde, en dansant comme un gyrophare. Des amandes plaquées à l'intérieur de ma joue, j'use de la psychologie inversée, j'articule lentement, afin qu'elle n'en perde pas une miette : Oui, c'est ce que je crois aussi, ce qui la désarçonne, lui cloue le bec."
Sa façon de penser, toujours, toujours ! : "La vie m'a déjà fait connaître plusieurs de ses plus fameux jalons : fille, femme, vierge, championne olympique, recordwoman, étudiante, propriétaire d'une Jeep neuve, croqueuse d'hommes. Mais aucun évènement extérieur assez frappant pour provoquer un chamboulement intérieur. Je suis restée la même : grande, contrariée, en manque d'amour, et solitaire d'une manière qui reste inexpliquée malgré toutes mes tentatives d'y voir plus clair."
Sa façon de traverser sa phase connasse (ses propres termes).
Sa façon de décrire l'attirance physique (... "il s'engouffre dans les vestiaires et l'air qui m'entoure ne pétille plus.")
Sa façon de dialoguer avec les yeux (et de sous-titrer pour le lecteur) alors que les bouches disent tout autre chose.
Elle, quoi, elle toute crue ou confite, pleine et entière, et ses soeurs, et son père, et sa mère, et sa copine Lilly, et sa carrière, et la vie. Je suis tombée profondément amoureuse et c'est un roman qui entre dans mon panthéon, un Prince des marées qui sera relu à l'infini, un roman qui me parle à moi dans ce que j'ai de plus intime, et notre conversation ne fait que commencer.
Nicola Keegan, bravo et merci.
Ed. de l'olivier, 2010, 425 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik
Titre original : Swimming
05:46 Publié dans ** Merveille ** | Lien permanent | Commentaires (36) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note | Tags : premier roman, rendez-vous compte, ça fait attendre le second avec impatience!
25.04.2010
Love Letters - A.R. Gurney
Il y aura décidément un avant et un après Leo dans ma vie; c'est en discutant de ce roman avec Amanda qu'elle m'a proposé de lire LE texte ultime sur la relation amoureuse épistolaire à ses yeux, Love Letters de A.R. Gurney.
J'ignore tout des droits en ce qui concerne le théâtre, et me résigne hélas à ne pas publier d'extraits, mais je n'avais pas ressenti un tel coup de coeur pour un texte depuis très longtemps.
Nous sommes dans les années 1930, Andrew et Melissa sont enfants et se côtoient. La toute première lettre qu'adresse Andy est à la mère de Melissa, pour accepter une invitation à un goûter d'anniversaire. Leur correspondance durera plus de quarante ans, avec des relâchements et des périodes frénétiques.
Car toute la différence est là, ils se connaissent physiquement dans la vie, ont grandi ensemble, sont à l'opposé l'un de l'autre, mais ne retrouvent pas - tout au moins au moment où cela pourrait changer le cours des choses - la personne qu'ils lisent dans la personne réelle.
Melissa est riche, malheureuse, négligée par sa famille. Elle est cinglante, brillante, provocante, scandaleuse. Andy est un bon garçon entouré par sa famille, qui s'occupe ensuite bien de celle qu'il crée. Le sens du devoir est sans doute ce qui le caractérise. Mais ils s'aiment, depuis le premier jour, en dépit de tout. Ils se le disent, se le prouvent, le vivent, mais jamais au bon moment. Comme si de toute éternité leurs chemins n'étaient pas destinés à se croiser. Ils s'abîment, chacun différemment. Et ils s'écrivent...
C'est un texte extraordinaire qui condense en 54 pages une infinité de nuances. L'auteur donne d'ailleurs des indications extrêmement précises sur la façon de le jouer, dans une sobriété totale. Deux acteurs, ne se connaissant pas ou peu, qui n'ont surtout pas appris le texte par coeur, et qui ne le jouent pas, qui le lisent, sans effets, sans cris, sans pleurs, sans se regarder (sauf pour la dernière lettre) et en étant attentifs à la lecture de l'autre, comme s'ils écoutaient une émission de radio au loin.
Ce sont deux personnes fatiguées et cabossées arrivées sur le versant final de la vie, qui relisent ces petits morceaux de lettres, sans date, sans formules de politesse, qui ont constitué leur conversation au fil des années, entre les coups de fil et les rencontres.
Et le lecteur - le spectateur sûrement aussi bien sûr - reçoit tout en plein coeur : la joie, l'amusement, l'attraction animale, l'amour dévorant et insatiable, la frustration, la douleur, la jalousie, la colère, la peine (terribles dernières lettres !). C'est magnifique. Andy dit à un moment des choses si belles sur le fait d'écrire une lettre, c'est à recopier en lettres d'or et à encadrer.
"Trust what I wrote" indique en final l'auteur aux futurs acteurs. Je confirme :)
Texte original disponible à la vente en VO, en carnet à spirale, Dramatists Play Services Inc. (Pulitzer Price for Drama). Pièce montée pour la première fois en 1989, à New York. Traduit en plus de 30 langues, jouée dans le monde entier, par des énormes pointures comme par des amateurs, et devenue un classique du théâtre contemporain américain.
S'il existe un DVD zone 2, ou si la pièce se monte en France, s'il vous plaît, dites-le moi !
Un énorme merci, Amanda.
17:33 Publié dans ** Merveille ** | Lien permanent | Commentaires (23) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : théâtre, superbe, magnifique, ultime, coup de coeur, vo
28.03.2009
Le dernier samouraï - Helen Dewitt
"Parfois il fallait prendre le risque de la banalité pour être parfaitement clair."

J'ai commencé ce roman un matin, après en avoir - comme souvent - entamé puis repoussé négligement plusieurs; j'ai rempli mes obligations familiales tout en le lutinant dès que possible, puis il m'a accompagnée au lit jusqu'au moment où le sommeil réclamait sa part (dans mon cas, force bâillements de plus en plus rapprochés, yeux qui pleurent et se mettent à loucher, impossible de continuer à lire); extinction des feux, donc. Mais voilà, ce Dernier samouraï n'entendait pas se courber devant quelque chose d'aussi trivial que le sommeil, et mon cerveau s'est révélé incapable de débrancher : je me suis donc relevée après avoir somnolé vaguement une heure, et j'ai lu sans discontinuer toute la nuit. Au petit matin, je n'en avais pas terminé, j'étais très fatiguée, mais heureuse. Ça faisait vraiment longtemps qu'une impérieuse envie de rester dans un roman n'avait pas ainsi pris possession de mon quotidien (et ce que j'aime ça, vous n'imaginez pas).
C'est un roman très particulier (mais très). Il ne plaira pas à tout le monde.
C'est presque un gâchis que d'en parler, il faut le vivre, se confronter à ses difficultés, organiser les nombreuses sensations qu'il provoque (et la désapprobation en fait partie) pour pouvoir comprendre l'importance qu'un petit pavé comme ça peut prendre dans une vie de lectrice.
La narratrice est Sibylla, elle est branque. Enfin, certains diront excentrique, brillante, originale, supérieure ou que sais-je. Elle est américaine, mais vit à Londres, où elle exerce un curieux métier (abrutissant et qui ne paye pas): elle saisit sur ordinateur d'anciens magazines, elle sauvegarde numériquement. Ceci lui permet de rester à la maison, et de surveiller son fils, Ludovic. Sauf qu'il n'y a pas de chauffage (c'est une espèce de plan foireux, un squat légal) et qu'ils passent leurs journées dans le métro ou les musées. Sauf aussi que L. est un enfant prodige, né d'une rapide nuit alcoolisée où, par politesse (!), elle n'a pas réussi à partir.
Il veut connaître l'identité de son père, Sibylla, obsédée par le film "Les sept samouraïs", le lui propose en substitut. C'est influencé par ce film qu'il se lancera, dès qu'il aura atteint ses onze ans, sur la piste de son père : le vrai, et ceux qu'éventuellement il pourrait se choisir. Il reprendra d'ailleurs la narration.
On assiste alors sur 604 pages à un fourre-tout rempli de tout un tas de choses, avec une narration très éclatée, des morceaux de phrases qui s'arrêtent, se chevauchent, des pensées qui s'intercalent aux dialogues, des citations, des explications techniques, de longues digressions, beaucoup de linguistique, de la science, des mathématiques, énormément d'humour mais aussi beaucoup de gravité. Les dernières pages sont d'ailleurs terribles, on cerne tout à coup très bien Sibylla et on n'a plus du tout envie de rire (Red Devlin m'a arrachée le coeur).
Mais tout ce côté bouillonnant et ces myriades d'informations que l'on survole parfois ne sont pas du tout embrouillés par le côté très fou-fou du style. En fait, la construction est très solide, carrée, facile. Ce qui fait que tout est très accessible, on ne se perd jamais. On entre, et on n'a plus du tout envie d'en sortir...
Je me rends compte de mon extrême maladresse, il m'est très difficile de parler d'un roman qui m'a bouleversée, emportée, enchantée. Alors, quelques passages :
"J'ai lu un jour quelque part que Sean Connery avait quitté l'école à l'âge de 13 ans et s'était mis plus tard à lire Proust et Finnegans Wake et j'espère toujours rencontrer dans le métro un enthousiaste qui a quitté l'école, le genre de personne qui ne lit que parce que c'est merveilleux (et donc qui détestait l'école). Hélas, les enthousiastes qui quittent l'école ne s'occupent pas des affaires des autres."
"Quand j'étais enceinte, je n'arrêtais pas de penser à des noms attirants comme Hasdrubal et Isambard Kingdom et Thelonius, et Rabindranath et Darius Xerxès (Darius X.) et Amédée et Fabius Cunctator."
(Journal de L., 5 ans) : "3 mars 1993.
17 jours jusqu'à mon anniversaire. Nous avons pris la Circle Line aujourd'hui parce que nous ne pouvions retourner dans aucun musée. C'était extrêmement pénible. Le seul truc drôle, une dame s'est disputée avec Sibylla à propos de deux hommes qui allaient être écorchés vifs. Sibylla expliquait qu'un des hommes mourait d'une crise cardiaque au temps t et l'autre t+n après qu'on lui a décollé la peau avec un couteau pendant n secondes et la dame a dit pas dev* et Sibylla a dit je devrais vous prévenir qu'il parle le français. Alors la dame a dit non heu non avanty il ragatso et Sibylla a dit pas le garçon en avant. Pas le garçon en avant. Pas. En avant. Le garçon. Hum. J'ai peur de ne pas bien comprendre, il est clair que vous maîtrisez l'idiome italien beaucoup mieux que moi et la dame a dit qu'elle pensait que ce n'était pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant et Sibylla oh je vois, et c'est comme ça qu'on le dit en italien. Non avanty il ragatso. Il faut que je m'en souvienne. La dame a dit quel genre d'exemple pensez-vous donner et Sibylla a dit ça ne vous embête pas de continuer cette conversation en italien, je pense que ce n'est pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant ou comme on dit en italien non avanty il ragatso. Après qu'elle est descendue de la rame, Sibylla a dit qu'elle n'aurait pas dû être aussi impolie parce que nous devions être polis même avec les individus les plus provocants et que je ne devrais pas suivre son exemple mais apprendre à garder mes inévitables pensées pour moi. Elle a dit que c'était seulement parce qu'elle était un peu fatiguée parce qu'elle n'avait pas beaucoup dormi, sans quoi elle n'aurait jamais été aussi impolie. Je n'en suis pas si sûr, mais j'ai gardé mes inévitables réflexions pour moi."
* En français dans le texte
"Sibylla pense que personne n'est dégoûté par la difficulté, seulement par l'ennui, et si quelque chose est intéressant, personne ne se souciera de savoir à quel point c'est difficile;"
(On nous dit que c'est le cinquante et unième manuscrit écrit par Helen Dewitt, et le premier publié. J'en veux d'autres !)
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Guglielmina (et ça n'a pas dû être une partie de rigolade ! :-D)
Ed. Robert Laffont, 2001 & Pavillons Poche, 2009, 604 p.
04:00 Publié dans ** Merveille ** | Lien permanent | Commentaires (37) | Envoyer cette note | Tags : merveille, que dire d'autre
19.01.2009
Au zénith - Duong Thu Huong
"Appliquée aux autres, l'objectivité est une promenade de santé dans un beau jardin. Appliquée à soi, c'est l'ascension de l'Himalaya."

J'avais tenté à l'époque "Terre des oublis" mais n'étais pas allée bien loin, aussi est-ce un véritable éblouissement que j'ai ressenti pendant toutes les journées consacrées à ce "Au zénith".
C'est une **Merveille**, une vraie, au même titre que les deux romans de Richard Powers que j'ai déjà placés dans cette catégorie. Pourtant, on ne peut pas faire plus différent, tant sur le fond que sur la forme. Comme toujours dans ces cas-là, les mots me manquent, et je ne peux que crier : "Lisez-le ! Lisez-le !"
Duong Thu Huong nous fait ici pénétrer au plus intime de l'âme vietnamienne, dans une construction au long cours qui dénoue ses fils peu à peu, qui insère la fin de vie amère et désabusée du président, à la prise de conscience glacée de son meilleur ami, en comparaison en quelque sorte avec l'expérience d'un vieil homme dans un Village des bûcherons, en passant par la quête de vengeance désespérée d'un Compatriote inconnu.
On commence avec le président, pour lequel on a tendance à éprouver de la sympathie au départ. Au fil des pages, j'ai nourri pour ce personnage une aversion de plus en plus prononcée, tout en comprenant pourtant fort bien son impuissance et la ferveur populaire qu'il suscite. Le passage sur le Village des bûcherons est une récréation apaisante, malgré la tristesse de son histoire. C'est l'occasion de s'étonner devant le traitement contre les rides, par exemple (des gifles chaque jour, une peau de velours). Pour le personnage de Vu on éprouve un immense respect, teinté de douleur car la vie lui aura été bien ingrate. Enfin le Compatriote inconnu recueille toute notre compréhension...
Dans une narration qui toujours s'attache aux plus petits détails de la vie quotidienne, c'est pourtant toute la réalité sociale et politique du pays qui est exposée, et ce mélange si réussi de l'attachant et du glaçant pragmatique est simplement sublime.
Il y a tellement de choses qui m'ont marquée que c'est impossible d'en sortir quelques-unes du contexte. Peut-être la scène du retour en hélicoptère vétuste du président ? Le pilote s'aperçoit que les lumières de la piste d'atterrissage ont été disposées de façon à leur assurer une mort certaine. Sur ordre du président, il se fie à son expérience et sa mémoire du terrain. Et le président sait que tous ceux présents dans l'hélicoptère, en dehors de lui, n'auront jamais l'occasion de raconter cet épisode...
Il y a du cul, des sentiments, de la gastronomie, du sang, de l'honneur, du désespoir, de l'horrible, de l'épuré, du poétique, de l'humour, c'est un chef-d'oeuvre, un roman flamboyant !
"- Le papier est petit mais la gousse d'ail est grosse. C'est là le problème.
- Quelle gousse d'ail ? Tu veux parler des deux boules qui pendent dans ton pantalon ?
- Tu es vraiment stupide ! Les couilles sont les couilles et les gousses d'ail sont les gousses d'ail. La nuit, tu ne confonds pas la moule de ta femme avec la théière posée sur la table ?
- Tu es d'un compliqué !
- C'est la vie qui est compliquée."
En savoir plus sur Duong Thu Huong sur le site des éditions Sabine Wespieser.
On nous indique qu'elle a porté ce roman en elle depuis dix ans. Ca en valait la peine !
Ed. Sabine Wespieser, Janvier 2009, 786 p., 29 €
Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran
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05.05.2008
Son sourire courageux méritait toutes les assistances

Nebraska, 2002, un accident de voiture, la nuit. Mark se retrouve aux urgences, encore conscient pour quelques temps. Sa soeur, Karin, arrive ventre à terre, il la reconnait, tente de lui parler, mais tombe dans le coma. Lorsqu'il en sort finalement, c'est atteint du syndrome de Capgras : il est incapable de reconnaître les gens qui lui sont affectivement les plus proches. Son cerveau établit des explications insensées à ce qu'il prend pour des substitutions, des copies. Il vit dans un délire paranoïaque insupportable pour tout le monde, à commencer par lui-même. Karin bouleverse sa vie pour rester à ses côtés, elle qui s'était enfuie loin de son bled natal, et demande l'aide d'un très médiatique neurocogniticien, Gerald Weber. Contre toute attente, il accepte de venir rencontrer Mark, alléché par ce Capgras consécutif à un traumatisme, alors qu'on le croyait d'origine psychiatrique. Chronique d'un peu plus d'une année, à la recherche de ce qui s'est vraiment passé la nuit de l'accident, en quête aussi et surtout d'une façon acceptable de vivre, de continuer sa route, pour tout le monde...
Ce roman est multiple et déconcertant à plus d'un titre : on peut le voir comme un thriller scientifique (et de bonne facture : je suis tombée des nues à l'épilogue !), une ode à la nature et aux grues particulièrement, un écheveau de liens familiaux, la dissection d'un couple de longue date, une étude sociologique des petits bleds américains, l'exposition des secousses du 11 Septembre (à la façon d'un battement d'aile de papillon), et la liste n'est pas exhaustive.
"Qu'est-ce que tu voudras faire quand tu seras grand ?" avait-elle demandé un jour par mégarde. Sur les traits de Mark se lisait l'excitation : "Hypnotiseur de poulets." C'est difficile de discerner le gamin qui attirait tous les animaux dans cet être perturbé et colérique qu'on accompagne pendant des pages et des pages. Pourtant il affleure en permanence, et ce n'est pas le moins attachant des personnages. D'ailleurs, c'est simple, on les aime tous, ils sont fascinants.
J'ai trouvé la plume de Richard Powers absolument enchanteresse, la traduction la sert à merveille. Par exemple, ses descriptions de personnages sont uniques :
"Il descendit dans le hall où l'attendait la seule proche parente de la victime. La petite trentaine, pantalon de coton havane et chemisier rose : la tenue passe-muraille, comme l'appelait Sylvie. Le costume sombre de Weber - son habituelle livrée de voyageur - épouvanta la jeune femme qui lui lança un regard d'excuse avant même de lui avoir dit bonjour. Ses cheveux très lisses, couleur cuivre (son seul trait distinctif), lui arrivaient au milieu du dos. Cette cascade spectaculaire éclipsait un visage, qu'avec un brin d'indulgence on aurait pu dire reposé. Sans apprêt et de belle constitution, cette jeune femme du Midwest s'engageait déjà sur le chemin de la solennité. Robuste, elle avait peut-être couru le cent dix mètres haies avec son équipe universitaire. Quand Weber posa les yeux sur elle, elle remit de l'ordre dans sa tenue, inconsciemment. Mais quand elle se leva et vint à sa rencontre; main tendue, le sourire courageux qu'elle lui adressa du coin de la bouche méritait toutes les assistances."
Le personnage de Weber, dans son entier, m'a troublée et subjuguée. Lui qui détient une telle connaissance, qui dit oeuvrer au moment précis où l'espèce humaine fait enfin ses premiers pas vers la solution fondamentale de l'existence consciente : comment le cerveau édifie-t-il l'esprit, et comment l'esprit édifie tout le reste ? Existe-t-il un libre arbitre ? En quoi le moi consiste, et où résident les corrélats neurologiques de la conscience ? "retombe" à un niveau beaucoup plus primitif, en quelque sorte, se perd un peu, se noie, c'est, encore une fois, touchant. J'ai aimé son avis sur la psychopharmacologie : "ça passe ou ça casse. Difficile à doser, des effets secondaires en pagaille, simple masque posé sur le symptôme et, une fois commencé le traitement, pas facile de diminuer les prises".
J'ai aimé les petits exemples de cas disséminés ici ou là : " Quelques années plus tôt, à Parme, l'équipe de Giacomo Rizzolatti avait effectué des tests sur les motoneurones dans le cortex prémoteur d'un macaque. Chaque fois que le singe bougeait le bras, ces neurones étaient stimulés. Puis un jour, entre deux mesures, les motoneurones du primate reliés aux muscles de son bras se mirent à s'emballer, alors même que l'animal restait parfaitement immobile. Après plusieurs expériences, on parvint à cette conclusion ahurissante : les motoneurones du macaque entraient en action dès que l'une des personnes présentes dans le laboratoire remuait le bras. Les neurones qui servaient à déclencher ce même mouvement s'activaient du seul fait que le singe voyait un autre être vivant exécuter ce geste, et , par sympathie, ils levaient un bras imaginaire dans un espace symbolique.
Une partie du cerveau dédiée à des fonctions motrices se trouvait cannibalisée, mise au service de représentations imaginaires. Au moins la science avait-elle établi les bases neurologiques de l'empathie : une cartographie à l'intérieur du cerveau pour cartographier d'autres cerveaux cartographes." Et c'est quand ses propres neurones singeurs cessent de réagir aux gestes de sa femme qu'il réalise que quelque chose a changé...
Il y a encore plusieurs choses que je pourrais évoquer, que j'ai notées au passage (tel son avis sur les commentateurs amazon, ouach), et je pourrais aussi aligner les adjectifs élogieux pour tenter de rendre compte de l'indicible bonheur de lecture qu'on éprouve entre les pages de Richard Powers, mais finalement, vraiment, sincèrement, je vous invite à lire ce roman qui compte parmi ceux qui resteront pour les générations futures, j'en suis persuadée.
Ed. Le Cherche Midi, Coll. Lot 49, Avril 2008, 471 p., 23 €
Trad. (USA) par Jean-Yves Pellegrin
Titre original : (Farrar, Straus and Giroux, New York) The Echo Maker
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15.04.2006
La thaumaturgie par excellence
Richard Powers – Le Temps où nous chantions

"Ca nous traverse, et nous réordonne"
Ne cherchez plus ce que vous allez lire, c’est ce roman ci et plus un autre, c’est fini.
Il a tout, il est prodigieux. Dieu sait que je m’emballe facilement, mon panthéon d’écrivains est déjà bien rempli, mais celui-ci m’a mise à genoux, je suis laminée, l’herbe ne repoussera plus jamais après Richard Powers.
Bien évidemment vous devrez l’acheter, on n’emprunte pas un tel chef-d’œuvre, et en plus vous le relirez, vous qui, comme moi, n’aimez pas ça en général.
De toute façon une seule lecture serait une hérésie pure et simple, c’est la mise en bouche, l’histoire prise au premier degré, le cœur qui bat, chante, danse, pleure, rit, s’ouvre, se ferme et se soulève pour la famille Strom, sur soixante ans d’histoire américaine.
Je ne parle pas du reste, les deux sujets de fond, le racisme et la musique, pour en savoir plus sur le contenu du roman, la très belle critique de François Busneldans le magazine LIRE
Le Temps ne s’écoule pas, il est, et comme la boucle qui unit Délia, David et le petit Ode, on se retrouve au point de départ, époustouflés.
Que quelqu’un puisse écrire un truc pareil est miraculeux. Heureusement que ça n’arrive pas tous les jours, mon cœur ne tiendrait pas le coup. Et un grand coup de chapeau aussi à Nicolas Richard, qui signe là une traduction enchanteresse.
"Mais en fin de compte, personne ne voit les autres. C’est notre tragédie et c’est ce qui, en définitive, nous sauvera peut-être. On ne se guide que d’après les points de repère les plus grossiers. Continuez tout droit jusqu’à atteindre « désespoir ». Arrêtez-vous à « oubli total », faites demi-tour, et vous y êtes."
Traduction de Nicolas Richard
763 p.
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