19.08.2010
L’éternité n’est pas si longue – Fanny Chiarello
« Quand on a tendance à se sentir inutile , on devrait au moins s‘épargner de devenir encombrant. »

Nora Ballard a trente-cinq ans, un petit groupe d’amis (3) extrêmement proches et – au début du roman tout au moins – une amoureuse. Elle vit dans une bulle bien à elle, dans un monde qui est le nôtre sans l’être jamais tout à fait, elle pose sur l’existence (et jusqu’à ses détails les plus minimes) un regard et une pensée extrêmement personnels, et particuliers.
Or, soudain, la variole est de retour, sous une forme résistante à tout traitement ou vaccin, et les gens meurent à tour de bras.
L’humanité telle que nous la connaissons se délite rapidement. Mourir devient banal. Nora est encore vivante, mais pour combien de temps ?...
Voici un roman doté d’un charme extraordinaire. Son intrigue de fond est plutôt orientée SF, sa trame narrative est tout autre, légère, profonde, fantaisiste. Nora est une vraie tête à claque, une sacrée chieuse qu’on ne peut s’empêcher d’aimer. Elle est passive et exigeante envers les autres, digresse souvent, a le regard nombriliste d’une ado malgré son âge qui devient certain, mais tient son lecteur fermement et ne le déçoit jamais.
J’aime son courage de décrire – et de s’en sortir plus que correctement - la plus éculée des images : un coucher de soleil. « Ça paraît stupide comme ça, un « coucher de soleil sur la mer », l’image paraîtrait sans doute d’une affreuse banalité même à ceux qui n’ont jamais vu la mer, parce qu’à défaut ils ont forcément vu des posters ou des plans séquences des années 1990 noyés de lumière orange et de chansons de variétés à saxophone, mais le privilège que nous avons ce soir, Pauline et moi, est d’observer avec quelle délicatesse nonchalante le ciel, inconscient de lui-même, indifférent à l’émerveillement qu’il soulève dans nos corps infinitésimaux, apaise sous sa paume bleu roi les contorsions ocres dont la source, déjà, a fondu derrière l’horizon . »
J’aime aussi sa manière d’échapper à la réalité, ses plaintes qui ont de l’élégance : « Je ne fais pas une dépression, le monde s’effondre. Je me permets d’y voir une nuance. »
J’aime enfin sa façon de décrire avec une précision clinique des choses en apparence futiles, mais que l’on a tous ressenties à un moment ou à un autre : « Plus tard, la voix de Miriam tricote, vibrante, un élégant contrepoint à sa sélection musicale. Je ne peux pas comprendre que Stand by me lui ouvre des sphères inédites ; il y a quelques minutes, je n’aurais pas imaginé que cette chanson puisse être cataloguée par quiconque ailleurs que dans le vaste champ tiède des références communes à ceux qui ne comptent pas la musique parmi les choses les plus essentielles de la vie (ce qui est leur droit – je n’ai aucune autorité morale me permettant de dire : leur croix ; je dois être moins obtuse que ça). Maintenant, je prends la mesure de l’inconnu lové dans la boite crânienne de Miriam, je ne la méprise pas de se montrer aussi viscéralement réceptive à cette chanson qui ne m’est rien, mais suis au contraire presque confuse, comme si un handicap affectif me privait des ressources que ce vieux standard recèle potentiellement (voir ci-contre, les volutes vibrantes de la voix dans la nappe bleutée de notre tabagie) et, pour tout dire, je me sens désagréablement étrangère à Miriam, exclue de son monde, comme si l’adaptation sélective nous avait menées à des sphères sans intersection."
Le titre vient de la chanson My Own Private Disco de Help She Can’t Swim.
Tout à fait conquise !
Ed. de l’Olivier, 2010, 295 p.
Lu également par La Ruelle Bleue.
06:00 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : coup de coeur
02.08.2010
Le grand livre - Connie Willis

Nous sommes en 2054 et l'homme voyage dans le temps. A Oxford se prépare une expédition au XIV° siècle, contre l'avis du professeur Dunworthy. On connaît trop peu de choses sur cette époque pour y passer incognito, et surtout celui qui supervise ce voyage est un incompétent. Mais Kivrin est fermement décidée à y aller...
Tandis qu'elle se débat dans des difficultés inouïes une fois parvenue à destination, le présent doit faire face à une épidémie...
"Le grand livre" est un grand livre : impossible de le lâcher une fois commencé, son intrigue est de celles qui embarquent à mille lieux de toute autre considération. On tremble avec Kivrin, on s'exalte devant le courage et le dévouement, on se heurte à l'absurdité du monde administratif, on aime ces personnages solides et fiers, parfois involontairement drôles, souvent dramatiques et soutenus par mille petits détails qui semblent d'une véracité totale.
S'y répondent la vie quotidienne au XIV° siècle (et dans une période complètement horrible) et une espèce de futur mal dégrossi, mélange d'immobilisme et de quelques améliorations. Le rythme plutôt lent de l'action accentue l'impression d'immersion. Cela tient à la fois du roman historique (sans rien de mièvre) et du constat social, c'est brillant.
De la science-fiction pleine et entière, que je recommande sans réserves.
Ed. J'ai lu, 1994 703 p.
Traduit de l'américain par Jean-Pierre Pugi
Titre original : Doomsday Book
06:00 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : sf, xiv° siècle, et xxi°, voyages dans le temps, formidable
08.06.2010
Hunger Games II L'embrasement - Suzanne Collins
Ce n'est pas humain un tel épilogue ! On pouvait à peu près survivre après le tome 1 en attendant de lire la suite, mais patienter jusqu'à la parution du troisième tome (2011) tient du supplice.

Un tome qui se termine par une bombe, aux mille implications, en une phrase : procédé vieux comme le monde, qui s'inscrit dans la lignée de l'ensemble; la réussite d'Hunger Games ne tient pas à une quelconque originalité mais bien à la capacité extraordinaire de son auteur de faire disparaître le monde extérieur pour le lecteur.
On lit Katniss comme si on était elle, et dans ce second tome l'émotion ne se fait pas attendre : page 67 je chouinais déjà, la mort de Rue est restée imprimée en rouge dans mon esprit. Ou encore page 103, quelle formidable réaction de Gale, quel art consommé de la narration et de l'épaisseur des personnages, quand Gale réagit à la proposition de Katniss c'est soulevant comme un Darcy en chemise mouillée, tiens.
Bien entendu je ne veux rien révéler de ce qui se passe dans "L'embrasement", parce que je trouve ingénieuse sa construction en 3 parties, avec l'inattendu (et horrible) central, parce qu'on se dit (en tout cas je me le suis dit) que ça ne va pas tenir en une seule petite troisième partie, qu'on va y échapper. Même pas. Bien évidemment il s'agit encore et toujours de lutter contre la tyrannie, de refuser les règles du jeu d'un meneur absurde et d'une cruauté infinie. Mais Katniss n'est plus seule, à présent...
Raaaa vivement 2011.
Ed. Pocket Jeunesse, 2010, 399 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Guillaume Fournier
Lu également par : Emmyne, qui répertorie d'autres liens.
06:11 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (28) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : jeunesse, sf, monde hostile, se battre, overprenant
26.05.2010
Brooklyn - Colm Toibin
"She was nobody here. It was not just that she had no friends and family; it was rather that she was a ghost in this room, in the streets on the way to work, on the shop floor. Nothing meant anything."

Irlande, années 50. Eilis vit avec sa mère, veuve, et sa grande soeur Rose. La situation économique est telle que les trois frères ont émigré en Angleterre, et bientôt Rose lui trouve un travail aux Etats-Unis. Eilis est jeune et intelligente, Rose - qui a endossé le rôle de support de la famille à tous points de vue - entend lui donner une chance d'une autre vie, meilleure.
Eilis a beaucoup de mal à se faire à ce nouveau pays. Dans ses moments joyeux, elle s'extasie sur le chauffage qui reste allumé toute la nuit (comble du luxe) mais assez vite elle souffre d'un sévère mal du pays. A Brooklyn se serre les coudes une forte communauté irlandaise, qui n'entend pas la laisser tomber; elle vit dans une pension dont elle déteste les habitantes, elle est vendeuse la journée et suit des cours du soir pour obtenir un diplôme de comptable qui lui assurera un travail de bureau, le graal. Elle est également bénévole dans sa paroisse et c'est dans l'une des soirées dansantes organisées par Father Flood qu'elle rencontre Tony.
Voici Eilis qui s'est créé une vie, qui insensiblement est devenue américaine, qui savoure une sorte de bonheur, jamais franc, sa personnalité très passive et fataliste la poussant en tout temps à refuser de se confronter franchement à ses pensées. Deux ans se sont écoulés. Arrive alors une terrible nouvelle, Eilis doit rentrer en Irlande. Mais elle n'est plus la même...
Un roman tout en finesse ! Colm Toibin dissèque (un peu comme Richard Yates) les menus évènements d'une vie et leurs implications dans un esprit qui se refuse absolument à l'introspection. Il y a des passages bouleversants par leur minutie d'une vérité profonde (par exemple, lorsqu'Eilis est au plus fort de son mal du pays et part tôt un matin pour prendre un petit-déjeuner dans un bar, la sollicitude du serveur nous touche autant qu'elle, nous aussi on se sauve en courant au bord de la panique. La gentillesse a cet effet catalyseur, parfois). L'intrigue est toute simple, mais parvient à surprendre en son dénouement, et j'ai rarement autant changé d'avis quant aux personnages. Loin d'être établis une fois pour toutes, leurs nuances les font apparaître sous différents aspects, on les comprend, puis plus du tout, on les aime, on les plaint, on leur en veut.
Je ne sais pas dans quelle mesure le fait de lire en VO m'a impliquée plus profondément, mais j'ai l'impression d'avoir plongé dans les entrailles mêmes de la jeune Eilis, de l'avoir comprise intimement. Je ne l'aime pas, d'ailleurs. Mais j'ai beaucoup, beaucoup aimé Brooklyn !
Penguin Books, 2010 (Viking 2009) 252 p.
Un grand merci à L'Ogresse !
06:11 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (26) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : irlande, new york, émigrer, jeune fille, parcours personnel
16.05.2010
Quand l'empereur était un dieu - Julie Otsuka
"Sa mère disait qu'il vous vieillissait. Le soleil. Oui, elle affirmait qu'il accélérait le vieillissement. Chaque soir, avant d'aller se coucher, elle s'enduisait la figure de crème. Elle la rationnait comme si c'était du beurre. Ou encore du sucre. C'était de la Pond's, dont elle avait acheté un gros pot à la pharmacie la veille de leur départ de Berkeley.
- Il faut la faire durer, disait-elle - mais elle l'avait déjà presque terminée. J'aurais dû prévoir et en prendre deux.
- Ou peut-être trois, renchérit son fils.
Elle se tenait devant le miroir et suivait du doigt les rides qui lui sillonnaient le front et le cou.
- Est-ce la lumière, ou est-ce que j'ai des poches sous les yeux ? demanda-t-elle.
Elle indiqua un petit pli sur le côté de sa bouche.
- Tu vois ça ?
Il fit oui de la tête.
- Eh bien c'est nouveau. Ton père ne me reconnaîtra pas.
- Je lui dirai qui tu es.
- Explique-lui que...
Puis sa voix s'éteignit et elle se retrouva quelque part, loin d'ici, tandis qu'au-dehors, un vent chaud et sec qui soufflait du sud s'en venait balayer les hautes plaines désertiques."
Les Etats-Unis et le Japon sont en guerre. On est venu chercher le père un matin, il est parti en pyjama et en pantoufles. Bientôt c'est l'ordre d'évacuation pour la mère et les deux enfants, une grande fille de dix ans et un petit garçon de sept ans. Un jour, ils se retrouveront, mais rien ne sera plus pareil...
Un court roman qui a la force des pavés. Par la grâce d'une écriture désincarnée et factuelle, on se met dans la peau d'une famille japonaise et dans une dignité que rien n'obstrue on survit. Tout quitter, vivre en camp, ne rien savoir de ce que vit son mari/père, grandir, se construire dans ces conditions. Puis un jour revenir, et affronter. Ou pas.
Admirable.
Ed. Phébus, 2004 & 10-18, 2008, 152 p.
Traduit de l'américain par Bruno Boudard
Titre original : When the Emperor Was Divine
06:00 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : premier roman, percutant
08.05.2010
Juliet, Naked - Nick Hornby
"Peut-être que Duncan et Linda devraient se mettre ensemble, songea Annie. Ils pourraient discuter entre gente compagnie et rester pantois l'un devant l'autre."

Annie et Duncan sont en couple par défaut. Ils ont uni leur solitude voilà déjà quinze ans, éléments déracinés venus s'échouer à Gooleness, petite station balnéaire britannique; du vent, de la pluie, des stands décrépis, des vieux (mmm ça me rappelle quelque chose, ça...). Pas d'amour entre eux deux, mais une connivence intellectuelle, un fragile statu quo basé sur des affinités communes et un certain désespoir.
Duncan est un abruti. Il n'a cessé de s'enfoncer à mes yeux, un exemple parmi cent autres : "Elle se comportait bizarrement, depuis quelques jours. Duncan n'aurait pas du tout été surpris qu'elle ait rencontré quelqu'un, elle aussi. N'aurait-ce pas été parfait ? Cela dit, il n'aurait pas aimé qu'elle parte avant qu'il ne s'assure que cette histoire avec Gina avait du potentiel, et ça, il était trop tôt pour le dire, vu qu'ils n'avaient pas encore de rencard." Il n'est pas complètement pourri non plus*, juste profondément inadapté. Il entretient une passion démesurée et fort mal canalisée pour un ancien chanteur américain obscur, dans la mémoire d'une poignée de losers à travers le monde, Tucker Crowe.
Ce dernier va réagir à un billet écrit par Annie sur lui sur le net (tout un contexte) et entamer une relation, dans un premier temps virtuelle, avec elle. Tucker m'a beaucoup plu, du début à la fin. Il écrit bien, il est profondément rock & roll, c'est un vrai lecteur, il aime Dickens**. Il choisit d'ailleurs Alfred Mantalini comme pseudo d'adresse mail et Dieu sait que ce personnage est hypocrite et peu fiable, mais souvenez-vous, sa femme ne peut s'empêcher d'y revenir sans cesse, elle l'aime envers et malgré et les évidences. C'est un choix très significatif.
Annie, enfin, est une femme pour laquelle j'ai ressenti beaucoup d'affection. "Elle n'aurait pas la possibilité d'utiliser quelques-unes des pierres angulaires de son lexique - des mots comme Atwood, Austen et Ayckbourn. Et ça, c'était juste pour la lettre A." Quand elle doit apporter des livres à Tucker, elle passe la nuit à dresser des listes dans sa tête. Elle a un humour froid et très anglais, aucune rancoeur, une vraie curiosité intellectuelle, aucun à priori sur les gens.
Et donc ces trois-là vont interagir avec le temps et les distances pour nous mener au bout d'une histoire pleine, contemporaine et prenante, pour le plus grand plaisir du lecteur. A lire absolument.
Ed. 10-18, 2010, 313 p.
Traduit de l'anglais par Christine Barbaste
Lu également par, entre autres (et chacun a relevé un aspect différent et signifiant. Si ça ce n'est pas la marque d'un très bon roman...) : Fashion, Tamara, Ys, Lili Galipette, Le Reilly moins convaincu, ...
* D'ailleurs ce qu'il dit à Tucker à la fin sur l'art et le talent est très joli et très juste. C'est cependant encore très ironique que cela le réhabilite aux yeux de ce dernier. On est tous pareil, certaines louanges nous atteignent d'où qu'elles viennent...)
** "Vous savez, au moins par mon adresse e-mail, que j'ai un faible pour Dickens - en ce moment, je lis sa correspondance. Il y en a douze volumes, de plusieurs centaines de pages chacun. Si Dickens n'avait écrit que des lettres, sa vie aurait déjà été très productive, or il n'a pas écrit que ça. Il y a aussi quatre volumes d'articles de journaux, et des gros. Il dirigea plusieurs publications périodiques. Il trouva le moyen de mener une vie sentimentale qui sortait des sentier battus, et d'entretenir quelques amitiés fertiles. Est-ce que j'oublie quelque chose ? Ah oui : une douzaine de romans parmi les plus grands de la langue anglaise. Alors je commence à me demander si mon engouement pour lui ne découle pas, en partie du moins, du fait qu'il est tout le contraire de moi. Il est pratiquement le seul type dont on peut regarder la vie et se dire : Tiens, en voilà un qui n'a pas perdu son temps. Ça arrive, pas vrai ? Que les contraires s'attirent ? Mais il n'y en a pas beaucoup, des gens comme Charlie."
05:57 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (23) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nick hornby, sensibilité, humour, élégance, simplicité, angleterre, tout bon
12.04.2010
Baptiste - Pierre Moustiers
Nous sommes à l'époque où la TSF débutait tout juste et où posséder une voiture vous plaçait un homme. Baptiste est un très vieux monsieur de quatre-vingt dix ans. Il a une particularité depuis toujours, il est très grand. ("Bâti en asperge" nous dit-on à un moment, et j'ai tout de suite vu venir l'adjectif maudit, qui n'a pas manqué de débouler. Mais pour une fois, il est justifié, et longuement décliné.) Baptiste est donc un vieux gaillard dégingandé, pas sociable, dont la présence inquiète. Dans le petit village des Alpes où il vit depuis quarante ans, on pense qu'il a de l'argent, parce qu'il a acheté une grande maison qu'on appelle un peu vite le château. Le notaire du coin sait bien, lui, qu'il n'en est rien, mais ne détrompe personne, soucieux de bêler avec les autres. Un jour, il ose aller sonner chez Baptiste pour lui proposer d'acheter le château en viager. Baptiste refuse simplement, et notre notaire se dit qu'au fond, il ne le voulait pas vraiment. Il ne sait pas trop, d'ailleurs, pourquoi il voulait voir Baptiste et pour quelle raison il se retrouve si désarçonné en sa présence...
De la présence, Baptiste en a toujours eu. Pour preuve, son ancienne voisine apparaît au détour d'un chapitre pour nous raconter comment c'est elle qui est à l'origine de la "rencontre" entre une maison et un couple. A l'époque, Baptiste et Rosine, sa femme, avaient quarante-sept ans et s'étaient liés d'amitié avec leurs voisins d'à peine 24 ans. Ils étaient sidérés d'apprendre leur âge, et si longtemps après, c'est toujours avec chaleur qu'elle pense à eux.
Rosine est morte à quatre-vingt ans, et cela fait dix ans que Baptiste est seul. C'est la petite-fille du notaire, Julie, 8 ans, profondément traumatisée par les sévices d'une mère folle qui va réveiller ce vieux monsieur, et nous donner l'occasion d'apprendre à le connaître...
Un beau roman qui derrière une simplicité désarmante atteint une vraie profondeur. Il allie des personnages denses à une histoire très attachante, avec une épure charmante. Pudique, tendre, franchement passionnant. J'ai été conquise !
Ed. de Fallois, 2008 & Le livre de poche 2009, 186 p.
17:17 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (17) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : très beau et très pur, jolie histoire, toute en simplicité
10.04.2010
L'allure de Chanel - Paul Morand
Pendant l'hiver 1946, Paul Morand passe des soirées entières à discuter avec Coco Chanel, alors désoeuvrée. Il prend des notes, puis n'y pense plus. A la faveur d'un déménagement, bien des années plus tard, après la disparition de Chanel, il les relit, les fait lire, on le supplie de les dactylographier : "mauvaise pente", dit-il... Et voici un large survol de la vie de Mademoiselle, par elle-même, mais mis en mot par un auteur raffiné et incisif.

Tour à tour pétillante et bouleversante, la dame use de nombreux aphorismes qui sont délectables, tout en martelant le travail, le travail, le travail. Tour de piste qui laisse bien d'autres merveilles à découvrir encore :
"C'est avec ce qui ne s'apprend pas qu'on réussit."
"- Ah, ce que c'est long ! gémissait un jour Misia à Bayreuth, entendant Parsifal. Un allemand agacé, qui était son voisin, se retourna : - Etes-vous sûre, madame, que ce n'est pas vous qui êtes trop courte ?"
"La beauté dure, la joliesse passe. Or aucune femme ne veut être belle; toutes veulent être jolies, jolies."
"- Vous n'êtes jamais contente, me dira-t-on en lisant cette critique de l'avant-guerre. Je ne suis jamais contente de moi, pourquoi le serais-je d'autrui ? En outre, j'aime prêcher."
"Je plains les femmes parce qu'elles se trompent toujours. Elles rapportent tout à elles. Elles veulent plaire au passant et le passant ne le sait pas."
"Les hommes sont presque tous malhonnêtes; les femmes le sont toutes."
"Toutes les fois que j'ai fait quelque chose de raisonnable, cela m'a porté malheur."
246 pages flamboyantes qui se dévorent, et se terminent malicieusement par ces mots : "Bref, voilà tout ce que je suis. Vous avez bien compris ? Eh bien, je suis aussi le contraire de tout cela."
Ed. Hermann, 1996 (illustrée par Karl Lagerfeld) & Folio 2009
11:56 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : biographie, aphorismes en pagaille, délicieux
05.04.2010
White Palace - Glenn Savan
"Tout le monde a enflé cette idée qu'il faut avoir une bonne opinion des gens, aimer les gens. Dans cette vie, on se retrouve jeté parmi des individus, et dans la plupart des cas on n'a pas eu son mot à dire - ses parents, ses enfants, la personne de qui on a eu la chance étrange de tomber amoureux, peut-être un ami ou deux - et voilà les gens qu'il est de notre devoir d'aimer parce que ce sont les gens qui nous appartiennent. Il n'est pas nécessaire de les apprécier ou de les admirer ou d'avoir une bonne opinion d'eux. Si l'amour en dépendait, quelle valeur aurait-il ?"

Nous sommes à Saint-Louis, Missouri. Max Baron a vingt-sept ans, c'est un très bel homme. Il était prof de littérature et avait épousé la plus belle fille du coin. Sa famille à elle était riche, ils étaient heureux. Mais Janey est morte dans un accident de voiture, deux ans plus tôt. Alors, très malheureux, Max a changé de voie. Il est devenu publicitaire, il gagne beaucoup d'argent. Mais il ne se remet pas de la mort de Janey, il vire au neurasthénique, s'enferre dans ses obsessions maniaques. Il rencontre Nora. Elle a quarante-deux ans, est totalement ignorante (bien qu'intelligente), bordélique au-delà de tout, pauvre. Elle n'est pas belle, mais irradie d'un magnétisme auquel il ne résiste pas.
Et les voici tous deux dans une relation qu'ils ne comprennent pas. Physiquement, entre deux, ça colle du feu de Dieu. Ils tombent amoureux, sans même s'en rendre compte. Mais sont tous deux également dans l'impossibilité de concilier leur deux univers, totalement différents...
White Palace est un roman d'amour, qui sonne comme une tranche de vécu pur jus. Tout semble juste, tout nous happe, nous élève et nous retourne. Toutes les ondes d'empathie du lecteur tourbillonnent comme des malades et on voit les situations alternativement du point de vue de chacun, on vibre, on frémit, on se fait déchirer le coeur. La plume de l'auteur s'efface au service de ses personnages, stylistiquement ce n'est pas remarquable mais l'efficacité est totale.
Roman sur l'attirance sexuelle (teinté d'un léger érotisme), sur la gestion des préjugés, sur les liens familiaux et amicaux, et tout simplement sur la difficulté de vivre, sur tout ce qui fait une vie.
On le referme profondément épris de Nora, qui éclipse ce pauvre Max, bien qu'il se démène quand même pour gagner le coeur du lecteur.
Très attachant.
Ed. Actes Sud, 1992 & Babel 2007, 514 p.
Traduit de l'américain par Isabelle Reinharez
A noter qu'une adaptation a été réalisée avec Susan Sarandon, qui n'est pas du tout "ma" Nora.
06:00 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (22) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire d'amour, credible de bout en bout, pleine de brèves illuminations et d'instants de vérité
31.03.2010
Quand souffle le vent du nord - Daniel Glattauer
Si vous pouviez me voir à l'instant où je termine ma lecture de cet échange épistolaire par mail (ce que je ne vous souhaite pas, soyons honnête), vous verriez des joues fiévreuses, des yeux brillants, un sourire niais très large, un souffle un peu court : je suis tombée amoureuse de Leo.

Leo Leike est bien tranquille chez lui lorsque Emmi Rothner lui envoie par erreur trois mails, à plusieurs jours d'intervalle, pour résilier un abonnement. Il l'informe poliment de sa méprise, elle s'excuse tout aussi poliment, tout devrait s'arrêter là. Sauf que son adresse mail est entrée dans la mémoire de son répertoire, et lorsqu'elle envoie un mail groupé de bonne année (hyper lambda) à son fichier client il y est inclus. Ils sont de parfaits inconnus, mais Leo a de l'humour (et une grande intelligence, et une sensibilité hors du commun, et une finesse, et... Bon, tout ceci on le voit plus tard, au fur et à mesure) (mais Leo, quoi. Leo, Leo, Leo.), et lui répond ceci :
"Chère Emmi Rothner, nous ne nous connaissons pour ainsi dire pas du tout. Cependant, je vous remercie pour votre si sincère et si original mail groupé ! Il faut que vous le sachiez : j'aime les mails groupés destinés à un groupe auquel je n'appartiens pas. Sincère salutations, leo Leike."
Bien sûr, Emmi, piquée, répond, la discussion s'engage, et de fil en aiguille se crée une relation forte. Intense. Pleine de piquants, de réparties géniales, fourmillante de non-dits et de suggestion sous les mots. Ils tombent amoureux, quoi. Vraiment, profondément amoureux.
Mais Emmi est mariée, Leo sort d'une histoire difficile, et surtout, surtout, ils sont conscients que l'état de grâce dans lequel les plongent leur échange de mail ne survivrait pas à une rencontre. Alors, comment se sortir de tout ça ?...
J'ai trouvé que c'était exactement ça, ce qui se passe avec le phénomène virtuel. On a toutes et tous déjà ressenti des émotions fortes à la simple lecture de mots sur un clavier, des gens qu'on aime bien, d'autres qui nous hérissent, sans les avoir jamais rencontrés. Des sympathies spontanées qui nous poussent à nous investir dans certaines relations virtuelles. C'est un phénomène étrange et mystérieux, qui en toute logique ne devrait pas exister. "Pour se plaire, il faut se regarder dans les yeux au moins une fois." dit Leo à un moment. D'ailleurs, le passage du virtuel au réel est très souvent déstabilisant, si ce n'est toujours décevant.
Et autant ce n'est pas bien grave quand il s'agit d'amitié, parce qu'on s'ajuste, on revoit notre imaginaire et on peut ainsi avoir d'excellentes surprises, l'incarnation offrant un vrai plus aux éclats de rire, autant un emballement amoureux ne me semble pas pouvoir résister au passage "en vrai".
Alors on se pose des questions tout au long de ces bien trop courtes 348 pages, que va-t-il se passer, comment vont-ils faire ? On a des coups de théâtre qui nous font nous redresser dans notre fauteuil, des valses hésitations qu'on approuve, des mails qu'on relit, d'autres qu'on aimerait bien avoir écrit...
Ils sont très attachants, Leo et Emmi. Ils nous font croire à leurs chassés-croisés. Et leur histoire est plutôt symptomatique...
Ed. Grasset,1er avril 2010
Traduit de l'allemand par Anne-Sophie Anglaret
Titre original : Gut gegen nordwind
Lu également par : Cathulu (nan mais tu as le droit de préférer Julius Winsome, Leo est ainsi tout à moi :)), Emeraude (J'ai 42 ans, Emeraude, j'ai vibré de tous mes poils ;o)), Froggy's delight (pour un compte-rendu clinique et dépassionné) (le truc sérieux, quoi), Celsmoon (qui en a pleuré dis-donc), Fashion (qui excelle dans la louange, et qui réussit à placer un certain Doctor, trop forte), ...
Il y a déjà une suite parue en Allemagne, "Alle sieben Wellen" (toutes les septièmes vagues ?) et vivement la traduction (parce que là, pour le coup, l'allemand, nicht possibeul !). Les lecteurs allemands n'ont pas accepté l'épilogue de ce roman, et ont harcelé l'auteur pour qu'il continue les aventures de nos deux tourtereaux...
Petit extrait, Emmi est partie une semaine au ski, Leo lui écrit pendant ce temps :
"Un jour plus tard
Pas d'objet
Pour que vous ayez trois mails de moi dans votre boite de réception. Je vous embrasse, Leo. (Hier, exprès pour vous, ou du moins en pensant à vous, je me suis acheté un nouveau pyjama.)
Trois heures plus tard
REP:
Vous ne m'écrivez plus ?
Deux heures plus tard
REP:
Vous ne pouvez plus m'écrire, ou vous ne voulez plus m'écrire ?
Deux heures et demie plus tard
REP:
Je peux échanger mon nouveau pyjama, si c'est le problème.
40 minutes plus tard
RE:
Ah, Leo, vous êtes tellement mignon ! Mais ce que nous faisons n'a aucun sens. [...]"
06:02 Publié dans Vraiment très bien | Lien permanent | Commentaires (55) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : epistolaire, ébouriffant, drôle, palpable, intéressant, émouvant, frustrant, raaa je le relis aussi sec dans la foulée, une deuxième fois

