12.08.2010
Le Jeudi c'est citation !
"Le seul sens que je trouve à ma vie, c'est un sens giratoire."
Marie-Sabine Roger "Vivement l'avenir" parution le 25 août prochain.

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25.07.2010
Comité pour la réhabilitation du jeudi, ou La citation du Jeudi
Chiffonnette s'engage, Chiffonnette milite, Chiffonnette a dit "as you like it".
Alors voici un extrait, un dimanche, en guise de citation du jeudi, tindin !

Extrait de "Les sortilèges du Cap Cod", roman de Richard Russo à paraître au Quai Voltaire le 16 septembre prochain (une traduction de Céline Leroy), ce passage était insérée dans mon futur billet jusqu'à ce qu'un mauvaise manip l'efface (le billet) avant qu'un brouillon soit enregistré. Je l'ai réécrit, mais en abrégé, ayant perdu la fraîcheur initiale.
Cet extrait n'en reste pas moins un glacial moment...
"Bon, je vais te faire une confidence, lui dit Marguerite en regagnant la voiture. Mon père s'est pendu quand j'étais petite."
Ce fut au tour de Griffin de lui prendre la main.
"C'est affreux. Je suis désolé.
- Ne t'en fais pas. Je ne me souviens presque pas de lui. Seulement de ce que ma mère m'a dit quand il est mort."
Griffin ne tenait pas particulièrement à le savoir, mais ne pouvait en rester là.
"Elle m'a dit : "Voilà ! T'es contente, maintenant ?"."
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01.06.2010
Pas de téléphone pour appeler
Page 108, Alain Chopin, "Flaubert est un blaireau", Editions Dialogues.fr, merci Cathulu !
Trois nouveaux
Pas de téléphone pour appeler
Ils sont assis au fond de la classe. Je ne les ai jamais vus. Nous sommes nouveaux Monsieur. Ils rient. Ils n'ont rien, aucune affaire. Je leur demande s'ils sont passés au bureau du CPE, ils rient. Je leur dis que je verrai ça à la récréation, et que pour l'instant, ils doivent sortir. Je m'approche d'eux, ils se lèvent. Putain, ils sont grands. Je parle, je leur dis qu'ils ne pas rentrer, comme ça, sans rien, dans une classe, qu'il y a des règles à respecter. En même temps, je les amène, en avançant, à reculer vers la porte. Ça marche, je parle, encore, je leur dis que je dois commencer mon cours, qu'ils doivent sortir. Ils reculent lentement, entre les tables, ils sont devant la porte, les autres élèves se taisent, personne ne bouge. J'ouvre la porte. Mais là, ça bloque. Ils sont là, tous les trois, un sourire provocateur aux lèvres. Je leur demande de sortir, de quitter ma salle de classe, j'avance, surtout ne pas les toucher, j'avance sur le plus costaud qui a l'air de mener l'affaire. Je sens qu'il hésite, je me dis c'est quitte ou double, ou ils s'en vont ou j'en prends une. J'avance encore, ils reculent, ils sont dans le couloir, ils rient, ils crient. Je ferme la porte. Pas de téléphone pour prévenir le CPE, pas moyen de quitter ma classe. Je m'assois au bureau. Je dis Christelle, rappelez-nous ce que nous avons fait au dernier cours. Je m'éponge le front. Je suis en sueur. Il est 8h20. Je suis crevé.
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13.01.2010
La réalité, c'est autre chose
"Mais moi je l'ai connu petit, Eduardo, et je sais que c'était un type fascinant.
Il avait déménagé avec sa mère dans l'appartement voisin du nôtre. Il a toujours été un solitaire. Il avait très peu d'amis et en vérité ça ne semblait pas beaucoup le préoccuper. Il lisait énormément... Voilà un autre cliché : ceux qui lisent beaucoup finissent un peu tourneboulés. Comme le Quichotte et cette Madame Bovary qui ont fini par croire que la réalité ressemblait à ces livres qui les remuaient tant. Mais la réalité c'est autre chose, vous ne croyez pas ? Ni meilleure ni pire, mais autre chose. Eduardo, il lui est arrivé quelque chose de semblable. Même s'il n'a jamais insinué que c'était la faute des livres, comme certains l'ont affirmé. Eduardo n'est pas devenu un garçon sauvage à cause des livres. Ni lui ni personne. Au contraire, c'est plutôt sa nature farouche qui l'a conduit à voir dans les livres un allié."
Alberto Torres-Blandina - Le Japon n'existe pas
Ed. Métailié 2009
Traduit de l'espagnol par François Gaudry
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05.12.2009
Peut-être le meilleur recueil de nouvelles que j'aie jamais lu
Je suis en train de lire "Dead Boys" de Richard Lange, paru en mai dernier et dont je n'avais pas du tout entendu parler (c'est pour ça que les bibliothèques existent, louées soient-elles). Je suis subjuguée. Billet à venir, mais extrait dès à présent :
"Un conte de Noël ? J'en connais un. J'avais seize ans, je faisais du stop pour me tirer de la merde quelque part en Louisiane, je crois, et un vieux m'a pris en voiture la nuit de Noël. Il m'a demandé si j'avais faim, et c'était le cas, alors il m'a dit qu'il y avait un gâteau d'anniversaire sur la banquette arrière et que je pouvais en prendre. Il bossait dans une boulangerie, vous voyez, alors il avait le droit d'emporter les restes et les ratés chez lui. C'était chocolat avec du glaçage blanc et des grosses fleurs bleues, et j'y suis allé direct avec les doigts, j'ai tout bouffé pendant que le mec n'en pouvait plus de se marrer. Après ça il a allumé un méga tarpé et là je me suis dit : ah ouais, d'accord, d'accord.
Quelques kilomètres plus tard, il a commencé : "Tu aimes la bite ? T'as une tête à ça, en tout cas." On n'a rien sans rien, hein ? Je ne sais plus ce que je pensais. On se dit que le mec doit être armé pour parler comme ça, aussi direct avec un inconnu, et je ne vais pas vous mentir, j'avais les foies. Je lui ai dit que j'avais besoin de pisser et il m'a demandé s'il pouvait regarder. "Bien sûr, que j'ai dit. Rincez-vous l'oeil." Dès que la voiture s'est rangée, je me suis jeté dehors et j'ai filé dans les bois sur la colline aussi vite que j'ai pu. J'ai trouvé une bonne planque et je me suis accroupi à un endroit d'où je pouvais le voir entre les arbres. Il a tiré quelques balles dans ma direction avec un petit pistolet et ensuite il est retourné à sa voiture et il est parti.
Au bout d'une heure ou quoi, j'ai commencé à marcher. Je ne me donnais même pas la peine de faire du stop. Il faisait sacrément froid, genre pluie verglacée, alors en pleine nuit, avec la tête que j'avais, personne n'allait s'arrêter. Un peu plus loin sur la route, je suis tombé sur une couverture et je me suis dit que j'allais peut-être pouvoir m'en servir, mais quand je suis allé pour la prendre, il y avait un truc enveloppé dedans. Un chien, j'ai pensé, ou, va-t-en savoir pourquoi, un singe, mais c'était un bébé, un petit bébé bleu. Il avait l'air mort jusqu'à ce qu'il se mette à pleurer. Je ne dirais pas que ça ne m'a pas traversé l'esprit de passer tout simplement mon chemin, mais c'était un bébé, bon sang. Un bébé. La nuit de Noël.
Je l'ai fourré sous mon tee-shirt et mon blouson et c'était comme de porter un bloc de glace. Je sentais son coeur battre juste à côté du mien. Des voitures passaient tout le temps et je faisais signe comme un taré, mais elles continuaient sans s'arrêter. La première fois que j'ai prié pour voir un flic, je peux vous le dire. Après quelques kilomètres à pied, le petit gars s'est réchauffé un peu et vous savez ce qu'il a fait ? Il a cherché mon sein, comme si j'étais sa maman. Je crois que je ne me suis jamais senti aussi impuissant, mais mes larmes gelaient avant d'être arrivées en bas de mes joues.
Pour finir, j'ai vu une maison tout illuminée pour les fêtes. J'ai frappé du poing à la porte et ils m'ont fait entrer, des Noirs vraiment gentils, qui passaient à table. La dame de la famille m'a pris le bébé et elle a fait ce qu'il fallait pour qu'il soit bien en attendant l'arrivée de l'ambulance. Ils m'ont filé une assiette et les enfants me chantaient leurs chants du catéchisme. Le shérif m'a donné une cellule vide pour dormir cette nuit-là et il m'a invité chez lui le lendemain. Il y avait un cadeau sous l'arbre pour moi et tout, un manteau neuf. C'est seulement quand il m'a mis dans le bus pour La Nouvelle-Orléans après le dîner qu'il m'a dit que le bébé était mort."
Terre d'Amérique, Albin Michel.
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16.08.2009
Pourquoi lire les classiques - Italo Calvino
Quelques simples citations du texte "Pourquoi lire les classiques" débutant le livre homonyme d'Italo Calvino, traduits de l'italien par Michel Orcel et François Wahl (ed. Points).
"De fait, les lectures de jeunesse peuvent se révéler peu profitables par suite de l'impatience, de la distraction, de l'inexpérience des modes d'emploi, de l'inexpérience de la vie. Elles peuvent (éventuellement en même temps) être formatrices dans la mesure où elles donneront une forme à nos expériences futures, en leur fournissant des modèles, des termes de comparaison, des schémas de classification, des échelles de valeur, des paradigmes de beauté ; toutes choses qui continuent à opérer même lorsqu'il ne nous reste que peu de chose, ou même rien, du livre que nous avons lu dans notre jeunesse. En relisant ce livre à l'âge mûr, il nous arrive d'y retrouver ces constantes dont nous avions oublié l'origine, et qui font désormais partie de nos mécanismes intérieurs. L'oeuvre littéraire possède cette force spécifique : se faire oublier en tant qu'oeuvre tout en laissant sa semence."
"L'Ecole et l'Université devraient servir à faire comprendre qu'aucun livre parlant d'un livre n'en dit davantage que le livre en question."
"Si l'étincelle ne jaillit pas, rien à faire : on ne lit pas les classiques par devoir ou respect, mais seulement par amour."
"C'est seulement au fil de lectures désintéressées que nous pouvons un jour tomber sur le livre qui deviendra notre livre. Je connais un excellent historien de l'art, homme de vaste culture, qui, parmi tous les livres, a pris pour objet de ses prédilections les plus profondes Monsieur Pickwick : à tout propos, il cite des fragments du livre de Dickens, et il associe tous les évènements de la vie à des épisodes de cet ouvrage. Peu à peu, l'univers, la vraie philosophie, lui-même ont pris la forme de Monsieur Pickwick, par un phénomène d'identification absolue."
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04.07.2009
Deux conceptions opposées
"Le lendemain, je pars à huit heures et quart pour prendre mon travail, un mi-temps à la bibliothèque locale. Je m'y plais, j'aime le silence apaisant, la présence poussiéreuse et rassurante des livres. Ces dernières années, l'arrivée des ordinateurs et des connaissances virtuelles a changé beaucoup de choses, mais je m'intéresse toujours avant tout aux livres. Je suis de bon conseil, parce que je lis les compte rendus dans les journaux. Je découvre l'histoire en quatrième de couverture, je lis la première page pour avoir une idée du style, les quatre dernières pour connaître la fin. Après quoi, je suis parée.
L'autre bibliothécaire, Isolde, lit les textes intégralement. Chaque fois qu'elle s'assoit, cinq minutes avant l'ouverture, pendant les pauses café, lorsqu'elle avale un sandwich à midi dans le fond de la salle, elle a un livre ouvert sur les genoux. Elle peut reprendre sans confusion sa lecture après une interruption. Elle lit en moyenne un livre par jour, qu'elle emporte chez elle pour le finir, car le lendemain, elle en a un nouveau sur les genoux. Elle vit seule et je l'envie, car elle lit en dînant, et va se coucher tôt pour dévorer les dernières pages palpitantes. Elle lit tout - romans littéraires ou sentimentaux, polars, essais. Dans mon entourage, je ne connais personne qui ait acquis plus de connaissances par la lecture."
Clare Morrall "Les Mots des Autres"
Fayard, Traduction Françoise du Sorbier
14:15 Publié dans Jolis extraits | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : lecture
16.03.2009
Le cri du coeur de Francesca
"L'année dernière, Ivan Georg et moi, nous avons ouvert une librairie à Paris que nous avons appelée Au Bon Roman afin que sa raison d'être soit claire.
Le projet a bien été compris, et il devait répondre à une attente puisque le succès a été immédiat.
A qui cette librairie peut-elle bien faire de l'ombre ? Qui nous en veut au point de vouloir nous abattre ? Depuis quatre mois nous sommes l'objet d'attaques violentes, dans la presse et sur Internet.
On a invoqué pour nous dénigrer notre prétendu élitisme, notre parti pris en faveur de la qualité littéraire, qui serait réactionnaire, un lien douteux entre la librairie et le grand capital et, tout récemment, nos personnes et nos vies, à Ivan Georg et moi-même.
C'est faire profondément erreur sur ce que nous cherchons et sur ce qu'est Au Bon Roman.
Depuis qu'existe la littérature, la souffrance, la joie, l'horreur, la grâce, tout ce qu'il y a de grand en l'homme a produit de grands romans. Ces livres d'exception sont souvent méconnus, ils risquent en permanence d'être oubliés et, aujourd'hui où le nombre des publications est considérable, la puissance du marketing et le cynisme du commerce s'emploient à les rendre indistincts des millions de livres anodins, pour ne pas dire vains.
Or ces romans magistraux sont bienfaisants. Ils enchantent. Ils aident à vivre. Ils instruisent. Il est devenu nécessaire de les défendre et de les promouvoir sans relâche, car c'est une illusion de penser qu'à eux seuls ils auraient le pouvoir de rayonner. Nous n'avons pas d'autre ambition.
Nous voulons des livres nécessaires, des livres qu'on puisse lire le lendemain d'un enterrement, quand on n'a plus de larmes tant on a pleuré, qu'on ne tient plus debout, calciné que l'on est par la souffrance; des livres qui soient là comme des proches quand on a rangé la chambre de l'enfant mort, recopié ses notes intimes pour les avoir toujours sur soi, respiré mille fois ses habits dans la penderie, et que l'on a plus rien à faire; des livres pour les nuits où, malgré l'épuisement, on ne peut pas dormir, et où l'on voudrait simplement s'arracher à des visions obsessionnelles; des livres qui fassent le poids et qu'on ne lâche pas quand on n'en finit pas d'entendre le policier dire doucement : Vous ne reverrez pas votre fille vivante; quand on n'en peut plus de se voir chercher le petit Jean follement dans toute la maison, puis follement dans le jardin, quand quinze fois par nuit on le découvre dans le petit bassin, à plat ventre dans trente centimètres d'eau; des livres qu'on peut apporter à cette amie dont le fils s'est pendu, dans sa chambre, il y a deux mois qui semblent une heure; à ce frère que la maladie rend méconnaissable.
Chaque jour Adrien s'ouvre les veines, Maria se saoule, Anand est renversé par un camion, une Tchétchène (Turkmène, Four) de douze ans est violée. Chaque jour Véronique essuie les yeux d'un condamné, une vieille femme tient la main d'un mourant affreusement défiguré, un homme recueille un petit enfant hébété parmi les cadavres.
Nous n'avons que faire des livres insignifiants, des livres creux, des livres faits pour plaire.
Nous ne voulons pas de ces livres bâclés, écrits à la va-vite, allez, finissez-moi ça pour juillet, en septembre je vous le lance comme il faut et on en vend cent mille, c'est plié.
Nous voulons des livres écrits pour nous qui doutons de tout, qui pleurons pour un rien, qui sursautons au moindre bruit derrière nous.
Nous voulons des livres qui aient coûté beaucoup à leur auteur, des livres où se soient déposés ses années de travail, son mal au dos, ses pannes, son affolement quelquefois à l'idée de se perdre, son découragement, son courage, son angoisse, son opiniâtreté, le risque qu'il a pris de rater.
Nous voulons des livres splendides qui nous plongent dans la splendeur du réel et qui nous y tiennent; des livres qui nous prouvent que l'amour est à l'oeuvre dans le monde à côté du mal, tout contre, parfois indistinctement, et le sera toujours comme toujours la souffrance déchirera les coeurs. Nous voulons des romans bons.
Nous voulons des livres qui n'éludent rien du tragique humain, rien des merveilles quotidiennes, des livres qui nous fassent revenir l'air dans les poumons.
Et quand il n'y en aurait qu'un par décennie, quand il ne paraîtrait qu'un Vies minuscules tous les dix ans, cela nous suffirait. Nous ne voulons rien d'autre."
Laurence Cossé, Au bon roman
Ed. Gallimard
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15.12.2008
Catherine et les livres
" A la neige, je me traîne sur les pentes glacées derrière les autres enfants en gémissant "maman". Ma peur et mon incapacité physique sont auprès d'elle des titres de noblesse. C'est comme ça qu'on voit que je suis intelligente. Le sens du ridicule que cherchent à m'imposer mon père ou ma soeur demeure totalement impuissant. Ils ne peuvent rien contre moi. J'aime lire. C'est l'essentiel.
Entre elle et moi, il y a une communauté sacrée, celle des livres. Elle m'a offert mon premier livre pour mes six ans : Oui-Oui à l'école. Je le lis à voix haute. Ensuite, je lis tous les Oui-Oui l'un après l'autre, puis tous les livres de la comtesse de Ségur, tous les livres de contes, japonais, russes, chinois, grecs, indiens, puis tous les Alice et les Club des Cinq. Je ne cesse pas de lire. Je lis, par collection, tous les livres de la maison et de la bibliothèque du quartier à laquelle elle est allée m'inscrire : la Bibliothèque rose, la collection Rouge et Or, la Bibliothèque verte, les Contes et légendes à la tranche blanche rayée de fines lignes dorées. Je suis la chouchoute des bibliothécaires. Au lycée, je lis auteur après auteur tous les romanciers rangés sur les rayons. Je ne lis pas pour lui faire plaisir mais parce que lire me passionne. A peine ai-je commencé un livre choisi par elle qu'elle me pose aussitôt la question : "Alors ? Ça te plaît ?" Il est rare qu'il ne me plaise pas. Nous avons les mêmes goûts, la même sensibilité. Je connais l'effort qu'il faut faire pour entrer dans un livre : ce n'est pas donné dès les premières lignes, il faut parfois traverser d'ennuyeuses descriptions, franchir vingt, trente, cinquante pages pour qu'une histoire s'empare de vous; ensuite elle ne vous lâche plus : on est récompensé de son effort au centuple. Ainsi, les romans de Balzac : je les lis les uns après les autres, désolée d'en achever un puisque je connais l'effort qu'il faudra faire pour apprivoiser le prochain, pour lier connaissance avec un nouveau livre qui est encore un étranger, froid et distant, alors que le précédent m'a laissée pantelante, exsangue, s'est tellement emparé de moi qu'il m'a vidée de tout autre désir que de celui de le dévorer. Pearl Buck, Mauriac, Balzac, Gide, Sartre, Dostoïevski, Flaubert, Aragon, Tolstoï, Proust, Heinrich Böll, Salinger, Fitzgerald et tant d'autres, des classiques et des moins connus, des français et des étrangers : je me régale. C'est plus qu'un plaisir : une délectation, une raison de vivre, l'unique. Il n'y a pas de plus grand bonheur que de retrouver chaque soir le livre qui vous attend, le plus présent, le plus prenant, le plus fidèle des amis. Rien ne compte à côté de ça. Elle le sait.
Si elle aime me voir lire, ce n'est pas seulement parce que ma passion pour la lecture et ma précocité indiquent que je suis une élève douée. C'est une passion bien au-delà des résultats scolaires. Il suffit d'un livre et d'entrer dedans. Ce qui se passe dans les livres est tellement plus beau, plus grand, plus juste et plus désintéressé que ce qui se passe dans la vie. Je lis, allongée sur mon lit, dès que je suis rentrée de l'école, puis du lycée, tout en mangeant du chocolat volé au supermarché. Lire, manger du chocolat, mes deux passions se complètent et s'harmonisent, elles me remplissent de tous côtés, le corps, l'esprit. Je savoure les romans comme les chocolats dont j'essaie tour à tour toutes les marques, Nestlé au riz, Suchard praliné, Lindt truffé, Lindt au lait, Lindt aux fraises, Côte d'Or aux noisettes, Côte d'Or au lait, Côte d'Or praliné en forme d'éléphant, Mars, Nuts. Ma gourmandise est un vice qui ne recueillerait certainement pas son approbation et que je dois lui cacher, mais je m'y sais autorisée par cette autre gourmandise qui m'a conquis à jamais en son coeur tous les privilèges. Je suis une élue. Elle rentre à la maison et me voit sur mon lit, ou sur le canapé du salon, absorbée dans un livre, prise par le style, passionnée par l'histoire, le regard absent, indifférente au reste du monde, ailleurs - dans un pays où les sentiments sont ciselés au marteau du sculpteur, le pays du mot juste, le pays de la forme. Je ne lui dis même pas bonsoir, je ne l'aide pas à mettre la table, je la laisse me servir, je demande à quitter la table avant le fromage. Elle est heureuse et soulagée comme si je faisais honneur à son oeuvre. Elle comprend que je n'ai pas envie de sortir prendre l'air, pas envie de faire du sport, pas envie de rester assise tout au long du repas familial qui n'en finit pas, pas envie d'aller à la messe, pas envie de me laver, pas envie d'éteindre le soir.
Lorsqu'il est en voyage d'affaires, je me relève alors qu'Anne dort, et je vais lire à ses pieds tandis qu'elle travaille à son bureau. Quand il rentre de voyage, il m'envoie me coucher avec un coup de pied au cul. Je le déteste. Il me gronde en découvrant que pour lire j'ai rallumé en cachette. Elle me défend. Il l'accuse de saper son autorité. Je souris. Elle et moi sommes d'ailleurs, de ce pays-là où l'idée et l'assemblage des mots qui l'exprime vous emplissent d'un bonheur qui n'a rien à voir avec les petites convoitises et déceptions de la vie quotidienne. Les règles d'éducation pour enfants normaux et soumis ne s'appliquent pas à nous. Quand on connaît la joie de s'oublier dans un roman, on ne peut que plaindre les malheureux qui ignorent cette félicité, les pauvres qui se soucient de mesquines choses réelles, les exclus du royaume de la phrase, papa, Anne."
[...]
"Il y a d'autres cercles sociaux que celui de Françoise. Son ami Jacques l'invite avec des écrivains : à sa grande déception elle découvre que ce n'est guère mieux. Les écrivains ne s'intéressent qu'à eux-mêmes et trouvent tout naturel qu'en vue de ce dîner on ait acheté leur dernier livre et qu'on l'ait lu. Il n'est pas question de dire ce qu'elle en a vraiment pensé; elle sent, face à elle, un amour-propre frémissant, aux aguets, dissimulant sa peur sous une carapace plus vernie et plus craquelée que l'hypocrisie de la bourgeoisie bien-pensante; et les écrivains sont finalement moins polis que les grands bourgeois."
Catherine Cusset - La haine de la famille, Ed. Gallimard 2001 & Folio 2002
14:27 Publié dans Jolis extraits | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : livres, lecture, romans, lectrice, dévorer, souvenirs, dans mes bras catherine
19.01.2008
A l'aune de ce qui a été perdu
Depuis plusieurs mois, il me parle de ses lectures comme d'autres racontent leur vie. Peut-être même vient-il pour cette raison: me prendre à témoin de ce qu'il a lu, me rendre lectrice à mon tour.
Quand il entre dans la pièce, il arpente les rayons de la bibliothèque. Il ne peut retenir quelques commentaires sur les ouvrages qu'il connaît et d'autres, dont le titre l'intrigue. Il aimerait peut-être en ouvrir un, mais la demande comporte un risque qu'il ne prend pas.
Parfois, il vient avec un roman ou un essai et se met à lire à haute voix. Entre nous passe le souffle des histoires racontées.
Il vit seul, déçu des rares amitiés qui ont traversé son existence. Il croit les livres plus fidèles que les humains, mais il les tient pour encombrants et se refuse à les conserver. Il a connu un écrivain qui, un jour, fur retrouvé mort, assommé sous le poids de sa bibliothèque. A cette évocation, il sourit. "Un livre, c'est fait pour passer, de main en main, d'une maison à une autre..., ça doit circuler." Il lui arrive parfois d'en déposer un sur un banc public ou sur la table d'un bistrot. Ce n'est pas un oubli. C'est un don. Particulier puisque celui qui donne ne rencontre jamais celui qui reçoit. Un don, doublement anonyme, juste fait pour que l'histoire continue à passer, qu'elle traverse un peu le monde. Il jouit par avance à l'idée de l'inconnu qui, intrigué, trouvera l'ouvrage. il espère pour lui-même une telle aubaine et s'étonne qu'elle ne vienne pas.
Il lit donc, à toute heure de la journée. Il se loge dans ses lectures comme dans un rêve éveillé. Qu'y cherche-t-il ? Une évasion ? Un refuge ? Un remède à la monotonie des jours ? J'ai souvent pensé en l'écoutant qu'on peut chercher toute une vie dans les livres ce qui, de l'enfance, est resté incompris et continue à faire mystère.
Ce qu'il y a de plus beau dans un livre, m'explique-t-il, se trouve à la fin, aux dernières pages, parfois aux dernières lignes. Avec la lecture qui s'achève, l'ordre du monde s'est modifié. Un fragment de sens a été trouvé qui déjà cherche le sens nouveau et relance la quête.
Un jour, il arrive très abattu. Lui, le lecteur invétéré, depuis plusieurs semaines, n'arrive plus à terminer ses livres. Il peut se laisser accrocher par un titre mais très vite, après quelques pages, il s'ennuie, s'évade discrètement, comme d'une maison où il ne se sentirait plus invité.
Il s'inquiète: pourquoi cette lassitude ? Comment faire pour que le récit tienne en haleine jusqu'à la fin ? Où est passée l'intrigue ? Devant mon silence, il semble désemparé. Il insiste: s'il n'y a plus rien à chercher, où aller ? Comment vivre ?
Je comprends alors que cet homme est en danger. Peu lui importe la suite..., il a perdu le goût de l'histoire.
Catherine Ternynck - Chambre à part (dans le cabinet du psychiatre)
Ed. Desclée de Brouwer "Littérature ouverte"
Déjà vendu dans le Nord-Pas-de-Calais, sortie nationale en Mars 2008
Interview et vidéo de l'auteure ICI
15:00 Publié dans Jolis extraits | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : extrait, nathalie ternynck

