19.04.2012
Etes-vous conscient qu'une huître a, parmi ses autres organes, un coeur ?
Lorsque Cathulu m'a mis ce livre entre les mains (merci !), elle a préconisé : "Évidemment, ne le lis pas d'une traite"; oups ! Mais c'est que c'est fascinant, madame. Impossible de le lâcher, les questions s'enchaînent, à peine pose-t-on le livre le temps de répondre mentalement à l'une ou l'autre qui nous titille que l'on a tout de suite envie de lire la suivante, sans lassitude, et que se dessine dans notre esprit un drôle de bonhomme qui nous offrirait un café dans sa cuisine en parlant, parlant, parlant. C'est un roman, en fait, un vrai, étonnant, radoteur, préoccupé de mille choses absurdes au milieu desquelles en surgissent d'autres chargées de sens. Une expérience déroutante et drôlement marrante.

( Les post-it roses et les marque-pages proviennent de la lecture de Cathulu, les pages cornées de la mienne. Incroyable mais vrai, on en a seulement trois en commun... :))

Florilège :
(Spécialement pour Keisha : "Trouvez-vous les professeurs de maths redoutablement séduisants ?")
"Savez-vous, de but en blanc, si un hippopotame transpire ?"
"Je pense que je vous l'ai déjà demandé, mais permettez-moi de vous le redemander si c'est le cas, car c'est important pour moi : vous voyez ces vieux patins à roulettes, avec une coque en métal ou une bride sur le devant dans laquelle vous glissiez votre chaussure, et une lanière en cuir à l'arrière pour maintenir votre cheville, qui n'offraient aucune stabilité ni suspension, dont les roues n'avançaient absolument pas si vous étiez sur une surface trop lisse, et qui s'usaient jusqu'à en devenir des vestiges, comme décapées à la sableuse, de ce qu'elles avaient été, et devenaient encore plus inutilisables et traîtres, de sorte que l'on avait l'impression de faire du patin à glace sur du béton ? Ils n'étaient pas super, ces vieux patins à roulettes en métal ?"
"L'équivalent du vieux patin à roulettes en métal ne comporterait-il pas aujourd'hui des roues en Kevlar, Teflon ou similaire, un gyroscope à puce électronique, un niveau à laser, un GPS, un service clients d'assistance téléphonique 24 heures sur 24, un téléphone portale intégré avec numérotation abrégée, une décharge et clause de non-responsabilité à joindre à la police d'assurance de son propriétaire, et à la diffusion en flux continu dans le cerveau du patineur d'une vidéo de paysage virtuel captivant, au cas où le patineur préfère penser à ses patins et rester sur son canapé ?"
"Avez-vous des impulsions politochnacées ? Êtes-vous, ne serait-ce qu'un brin, polémique ? Êtes-vous capable de dire laquelle des deux questions précédentes est frauduleuse ?"
"Vous préféreriez un enfant qui dise : "J'en veux un", ou un enfant qui dise : "C'est mal", après qu'on lui a dit, en réponse à sa question : "C'est quoi un esclave ?", "C'est une personne qui doit faire tout ce qu'on veut qu'elle fasse" ?"
Padgett Powell - Le Mode Interrogatif
Editions rue Fromentin, 2012, 232 pages
Traduit de l'anglais (EU) par Olivia Roussel
Titre original (2009) The Interrogative Mood
Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : c'est comment d'être vous ?, (...), est-ce que cela vous plaît, quand des gens auxquels vous n'avez fait aucun mal, s'arrangent pour en avoir fini avec vous ?, considérez-vous que vous êtes racheté, rachetable, ou perdu à jamais ?, ...
06.04.2012
Les enfants, ils ont beau avoir cinquante ans, il faudrait toujours tout leur expliquer.
"J'aime l'adjectif "diaphane", je l'ai appris récemment dans des mots croisés et je l'ai noté dans ma liste de mots français favoris. C'est un son qui ressemble à ce qu'il signifie. Comme chuinter, chuchoter, clapotis ou aérien, qui figurent aussi sur ma liste."
"Onze petites trahisons" d'Agnès Gruda (premier livre) (Boréal 2010) est un très bon recueil de nouvelles. Pas tant pour leur sujet, les petites trahisons, mais surtout pour la qualité d'atmosphère qu'elles installent toutes. Que l'on suive une petite polonaise de douze ans envoyée un mois en colo pour se faire des amies et pratiquer le français, une vieille dame qui avait promis de ne pas remplacer son chien après sa disparition, une aide-soignante qui ne voit pas d'un très bon oeil la parfaite tenue d'une très vieille patiente, ou un libanais peu friand de l'hiver québécois qui s'effraie de la fragilité psychologique de sa maîtresse (entre autres), on y est tout le temps, dans leur tête, on touche du doigt ce qui tangue, on ressent les odeurs, la chaleur d'un sourire, ce qui va bloquer. A chaque épilogue c'est une petite frustration, on aurait aimé lire onze romans pleins et entiers, chaque histoire s'était installée pour de bon.
Délicieux.
(A été Recrue du Mois en août 2010)
Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : nous avons l'habitude, de nous adresser aux patients, à la troisième personne., (...), j'ai souvent pensé que ce "on", contrairement à ce qu'on m'a appris à l'école, n'exclut pas la personne qui parle, mais bien celle, à qui l'on s'adresse.
12.01.2012
Alors, quelque chose d'étrange se produisit. Elle chercha cette partie d'elle-même - la partie qui désapprouvait - et ne la trouva pas.
"Sa série sur les péchés débuterait par la gourmandise, pensa-t-elle, fascinée par les familles de la salle d'attente. Elle énuméra de nouveau les péchés capitaux en s'aidant de ses doigts: gourmandise. Avarice. Paresse. La luxure, évidemment, l'envie et l'ogueil. Ça faisait six. Et le septième, déjà ? La colère. Ça ne collait pas. L'orgueil et la colère avaient changé de camp - c'étaient des vertus, désormais. La luxure avait connu sa libération, du moins chez certains. La paresse était cool, modeste et, au moins depuis l'abolition de l'esclavage, rebellement à la mode sur l'île de Saint-Jacques, dont les habitants vivaient comme au temps de Mathusalem. Mais pour Jean, la paresse avait une résonnance particulière. Dante la décrivait comme le péché d'insuffisance - ne pas faire l'effort d'aimer - et l'associait à la tristesse."

Jean (prononcez Jiiine) est une américaine de 46 ans pour qui tout roule. Mariée depuis plus de 20 ans à un anglais (ils vivent à Londres) à la belle situation, elle écrit des chroniques santé et leur fille est parfaite. Férus de voyages, ils viennent d'établir une résidence secondaire dans une petite île paradisiaque quand patatras, elle ouvre une lettre qui ne lui était pas destinée. A partir de là, sur une succession de mauvais choix (qu'elle parvient pourtant à rendre presque "raisonnables" aux yeux du lecteur), tout devient filant et on assiste à une dissection en règle de cette période que vous finirez tous par traverser un jour (du moins, je vous le souhaite), la quarantaine descendante.
Ouch on n'est pas au pays des Bisounours, ici. Le tableau est clinique, froid, mesuré, on a du mal à comprendre notre Jean et on finit par ne plus se poser de questions, tant Isabel Fonseca s'y entend pour fouetter le rythme et imposer un suspens dans la placidité. J'ai beaucoup aimé croire en permanence avoir cerné le truc, le ton, l'ambiance et voir les éléments changer de place et produire un tout autre roman : impossible de savoir où l'on met les pieds au départ.
J'ai apprécié de découvrir dans ce roman (il n'est jamais trop tard) la très belle notion de quiddité, moins le coït intercrural.
Je ne me suis jamais attachée à Jean, mais elle m'a prodigieusement intéressée.
Attachée - Isabel Fonseca
Métailié, 2012 319 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par David Fauquemberg
Lu également par Cathulu