05.01.2012

Or, que veulent toutes les femmes, si ce n'est d'être amusées, comprises ou adorées ?

Balzac, La Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée

17. La Femme abandonnée (1832)

 

Madeleine Ambrière, dans une introduction très inspirée, tout en finesse, (édition de la Pléiade, tome 2), nous indique que cette oeuvre a fait fureur en son temps et que "même l'hostile Sainte-Beuve a salué en elle "une charmante nouvelle". Basée sur une histoire vraie ("le romancier n'a rien inventé mais, comme toujours, il a tout créé."), son intrigue est toute simple : un jeune homme (23 ans) vient en Normandie en convalescence. Il s'éprend d'une marquise plus âgée, qui vit retirée du monde depuis trois ans, ayant rompu les liens de son mariage pour être ensuite abandonnée. Ils connaissent neuf années d'un bonheur absolu, avant qu'il ne cède aux injonctions maternelles et n'accepte d'épouser une héritière en vue de fonder une famille. Désespérée, la marquise s'isole à nouveau loin du monde et sept mois plus tard, il se suicide, incapable de vivre sans elle.

Quarante pages pour tout dire (car tout est dit) de ce qu'est l'amour, une structure littéraire de tragédie et les sentiments, l'empathie qui s'échappent de toutes les phrases, qui savent parfaitement trouver le lecteur : c'est aussi beau que douloureux. Qui, en dehors de Balzac, sait faire ça ?

Comment ne pas admirer follement cette marquise qui part sur ce geste grandiose : après avoir lu la réponse mitigée qui signifie sa fin, elle renvoie la toute première réponse datant du tout début, au-dessous, elle ajoute simplement : "Monsieur, vous êtes libre."

Qu'ajouter à ces phrases ?  "Les gens qui ont bien observé, ou délicieusement éprouvé les phénomènes auxquels l'union parfaite de deux êtres donne lieu, comprendront parfaitement ce suicide. Une femme ne se forme pas, ne se plie pas en un jour aux caprices de la passion. La volupté, comme une fleur rare, demande les soins de la culture la plus ingénieuse; le temps, l'accord des âmes, peuvent seuls en révéler toutes les ressources, faire naître ces plaisirs tendres, délicats, pour lesquels nous sommes imbus de mille superstitions et que nous croyons inhérents à la personne dont le coeur nous les prodigue. Cette admirable entente, cette croyance religieuse, et la certitude féconde de ressentir un bonheur particulier ou excessif près de la personne aimée, sont en partie le secret des attachements durables et des longues passions. Près d'une femme qui possède le génie de son sexe, l'amour n'est jamais une habitude : son adorable tendresse sait revêtir des formes si variées; elle est si spirituelle et si aimante tout ensemble; elle met tant d'artifices dans sa nature, ou de naturel dans ses artifices, qu'elle se rend aussi puissante par le souvenir qu'elle l'est par sa présence. Auprès d'elle toutes les femmes pâlissent. Il faut avoir eu la crainte de perdre un amour si vaste, si brillant, ou l'avoir perdu pour en connaître tout le prix."

28.09.2011

La plupart des drames sont dans les idées que nous nous formons des choses

BalzacLa Comédie Humaine, Etudes de moeurs, Scènes de la vie privée

5. Modeste Mignon (1844)

Ce doute intime,que nous traduisons par le mot modestie,anime donc et les traits,et la personne.,(Balzac),

Directement inspiré par une nouvelle qu'avait écrite (puis détruite) Mme Hanska, et qui traitait de la manière dont ils étaient entrés en relation, Balzac et elle (une correspondance entre un grand écrivain et une jeune fille, d'où naissait "un amour de tête"), ce roman est une petite merveille qui, pour la première fois dans ma découverte de Balzac, m'a tenue en haleine le long de son suspens et de ses rebondissements.

L'intrigue est donc celle-ci, Modeste Mignon, jeune et belle provinciale de vingt ans, prend l'initiative d'une correspondance avec Canalis, poète parisien en vogue de vingt-neuf ans. Mais c'est son ami et secrétaire bénévole, La Brière, qui se pique au jeu et au fil des missives s'éprend. Havraise, Modeste voit la situation se compliquer par le retour de son père, et de noble mais ruinée, elle devient très riche et en mesure de choisir : ce sont trois prétendants qui viennent subir l'examen de la province du Havre; Canalis, qui ne cracherait assurément pas sur quelques millions, La Brière fou amoureux mais ayant commis le crime de duper la belle sur son identité, et un duc qui débarque un peu comme un cheveu sur la soupe mais qui a pour lui la noblesse. 

La belle est une lectrice, elle a la tête farcie de littérature, c'est cet élan qui l'a poussée à envoyer la première missive (elle se révèlera fort habile à manier la langue et à déconcerter ses prétendants, usant d'un peu trop d'insolence à mon goût mais c'est un détail). Elle admire la faconde du poète (pourtant Tartuffe à tous les niveaux), a aimé sincèrement l'auteur des lettres (mais ne pardonne guère l'usurpation d'identité) et est très sensible à l'avenir que le Duc pourrait lui assurer : comment faire un choix judicieux ?

Elle sera aidée par un clerc de notaire tout à elle dévoué, un nain super malin (directement inspiré de Walter Scott, nous dit-on, moi j'ai vu Tyrion, évidemment).

Ah, que c'est bon, que la langue est belle, que la nature humaine n'a absolument pas changé depuis 200 ans, c'est impressionnant. J'ai apprécié le rythme différent des petits romans courts précédement lus, Balzac a écrit Modeste Mignon pour une parution en feuilleton (juste après celle des mystères de Paris), il lui fallait imprimer une cadence, proposer de l'inattendu, faire bouger les choses et sortir de l'examen seul des scènes de la vie privée, dans laquelle il a pourtant placé rétrospectivement cette oeuvre.

J'adore évidemment ces prénoms que je découvre avec ravissement, Philoxène ou Exupère, par exemple. Je trippe aux phrases telles que : "Sa fierté ne descendait pas jusqu'à la hauteur où ces paroles, parties d'en bas, arrivaient." Je bois du petit lait à de tels développements :

"La vérité de ce proverbe populaire : L'habit ne fait pas le moine est surtout applicable à la littérature. Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le talent et le caractère. Les facultés ne sont pas le résumé de l'homme. Cette séparation, dont les phénomènes étonnent, provient d'un mystère inexploré, peut-être inexplorable. Le cerveau, ses produits en tous genres, car dans les Arts la main de l'homme continue sa cervelle, sont un monde à part qui fleurit sous le crâne, dans une indépendance parfaite des sentiments, de ce qu'on nomme les vertus du citoyen, du père de famille, de l'homme privé. Ceci n'est cependant pas absolu. Rien n'est absolu dans l'homme. Il est certain que le débauché dissipera son talent, que le buveur le dépensera dans ses libations, sans que l'homme vertueux puisse se donner du talent par une honnête hygiène; mais il est aussi presque prouvé que Virgile, le peintre de l'amour, n'a jamais aimé de Didon, et que Rousseau le citoyen modèle avait de l'orgueil à défrayer toute une aristocratie. Néanmoins, Michel-Ange et Raphaël ont offert l'heureux accord du génie, de la forme et du caractère. Le talent chez les hommes est donc à peu près, quand au moral, ce qu'est la beauté chez les femmes, une promesse."

Il y a mille choses encore à dire, du happy end (finalement, pas si cruel, Balzac !), de la misogynie rampante, de la sincérité avec laquelle il a placé un peu de lui dans chacun des prétendants (quand il écrivait ce roman, s'il restait plus de quelques jours sans nouvelles de sa polonaise toute inspiration le fuyait, il était très amoureux et fort jaloux), des lettres magnifiques que s'échangent Modeste et Ernest, qui explorent avec tellement de finesse comment naît, s'étend et se méprend ce qu'il appelle "un amour de tête" ("... que des lettres, plus ou moins vraies par rapport à la vie telle qu'elle est, plus ou moins hypocrites, car les lettres que nous nous écririons seraient l'expression du moment où elles nous échapperaient, et non pas le sens général de nos caractères"), de la vanité, des âmes pures, de Molière dont l'ombre est présente à presque toutes les pages... 

Mais j'en terminerai par ces mots :

"Les grands ont toujours tort de plaisanter avec leurs inférieurs. La plaisanterie est un jeu, le jeu suppose l'égalité. Aussi est-ce pour obvier aux inconvénients de cette égalité passagère que, la partie finie, les joueurs ont le droit de ne se plus connaître."

A lire.

 

Lu également par Keisha et Phil