15.09.2011
Il est pour les âmes faciles à s'épanouir une heure délicieuse qui survient au moment où la nuit n'est pas encore et où le jour n'est plus
(Ce titre est la première phrase. Si c'est pas beau, ça...)
Balzac, La Comédie Humaine, Etudes de moeurs, Scènes de la vie privée
4. La Bourse (1832)
Trente pages, on peut difficilement faire plus court. Mais en si peu de mots, et si tôt dans sa carrière, Balzac se montre déjà capable de peindre avec finesse un amour qui naît, qui se fortifie, et qui souffre; il éclaire les jeux d'ombre des sentiments, dans un milieu fermé et impénétrable (introduction de la Pléiade, signée Jean-Louis Tritter).
C'est l'histoire d'une jeune peintre talentueux et reconnu, en pleine gloire. Il fait un jour une chute dans son atelier, et fait la connaissance de sa jeune voisine, visiblement désargentée. Jour après jour ils s'éprennent de plus en plus profondément l'un de l'autre, sans jamais verbaliser quoi que ce soit. Et soudain la douche glaciale, il croit avoir été un jouet, il pense qu'elle lui a volé sa bourse. Il revoit tout ce qu'ils ont déjà vécu sous cet angle et se monte gravement le bourrichon tout seul. Il est malheureux à en mourir, il passe par mille pensées contraires, il est prêt à s'illusionner volontairement, à se faire croire n'importe quoi pour la retrouver. Mais les choses n'étaient pas du tout ce qu'elles semblaient être...
Première fois qu'un épilogue est heureux chez Balzac (sur 4 romans en même temps, mon expérience débute juste), texte écrit à 33 ans, La Bourse offre un vrai plaisir de la langue et une peinture exacte des sentiments amoureux :
"Perdre un bonheur rêvé, renoncer à tout un avenir, est une souffrance plus aigüe que celle causée par la ruine d'une félicité ressentie, quelque complète qu'elle ait été : l'espérance n'est-elle pas meilleure que le souvenir ? Les méditations dans lesquelles tombent tout à coup notre âme sont alors comme une mer sans rivage au sein de laquelle nous pouvons nager pendant un moment, mais où il faut que notre amour se noie et périsse. Et c'est une affreuse mort. Les sentiments ne sont-ils pas la partie la plus brillante de notre vie ? De cette mort partielle viennent, chez certaines organisations délicates ou fortes, les grands ravages produits par les désenchantements, par les espérances et les passions trompées."
J'adore par ailleurs la force des convictions et la précision de Balzac, par exemple dans ceci : "Je mettrai le sérail cen dessus dessous" ==> orthographe balzacienne. "Je m'obstine à orthographier ce mot comme il doit l'être. Sens dessus dessous est inexplicable. L'Académie aurait dû, dans son Dictionnaire, sauver au moins dans ce composé le vieux mot cen qui veut dire : ce qui est. Malgré mon aversion pour les notes, je fais celle-ci pour l'instruction publique."