19.05.2010

Nage libre - Nicola Keegan

"Certaines personnes vous accordent une chance, une seule, après quoi elles vous rayent de leur existence."

 

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Il y a des moments de grâce dans la vie. On ouvre un roman, et on tombe amoureuse. D'une héroïne, d'une façon de penser, d'une énergie, d'un humour, on verse quelques larmes, on s'ouvre et on est transporté.

"Lors du carême j'ai tiré un trait sur toutes sortes de chocolat possibles et imaginables, sauf le malté, je suis allée me coucher sans me plaindre, je me suis tenue à carreau à l'église et j'ai écouté avec attention soeur Séraphine nous expliquer que la convoitise combinée à la frustration nous enseigne une leçon capitale sur le sort de l'homme et par l'homme elle entendait l'humanité en général, y compris nous; Lilly lui a posé la question, histoire de s'en assurer. Moi, je m'étais mis en tête que me priver de chocolat compenserait ma convoitise et révèlerait à la terre entière que j'étais un prix d'excellence, qu'au bout du compte mes efforts seraient récompensés.

Faux."

Philomena Grace (ou Mena, mais pas Pip, elle n'aime pas) se raconte, depuis ses quelques mois. Bébé difficile, c'est dans l'eau qu'elle se calme. Nantie d'une famille compliquée, elle connaîtra des revers très cruels et la gloire la plus haute, et il lui faudra apprendre, un jour, à vivre avec et sans tout ça.

C'est un roman touffu et bruissant, fantastiquement drôle et émouvant. Philoména est attachante au-delà des mots avec son mètre quatre-vingt-dix, ses soixante-deux kilos et son addiction aux Maltesers (enfin, jusqu'à...).

Entre mille autres choses, on se délecte de :

Sa façon de classer les gens (et ses explications) qui interviennent auprès de sa mère après le deuxième drame : les catholiques consolantes, les catholiques martyres, les bilieuses.

Ses explosions erratiques de joie absolue, souvent, comme il se doit, déclenchées par de précaires détails.

La Championne, aussi, parce que nager fait partie d'elle, elle est une nageuse avant tout et malgré tout, et elle sait parler de cet univers à merveille, on y est, on le vit.

Sa façon d'être totalement excessive et d'une sentimentalité révérencieuse (mais intérieure, toujours intérieure !) : "... Je dois lutter contre le besoin irrépréssible de m'incliner ou de m'agenouiller quand le Mankowitz prend la parole. Il me regarde, et je dois me faire violence pour ne pas me mettre à genoux ou ébaucher le signe de la croix. ... "Je résiste à une envie folle de me jeter à terre et de baver de soulagement."

Sa façon d'user de psychologie inversée : "La Berlinoise brandit son poing et proclame : Je vais démolir tout le monde, en dansant comme un gyrophare. Des amandes plaquées à l'intérieur de ma joue, j'use de la psychologie inversée, j'articule lentement, afin qu'elle n'en perde pas une miette : Oui, c'est ce que je crois aussi, ce qui la désarçonne, lui cloue le bec."

Sa façon de penser, toujours, toujours ! : "La vie m'a déjà fait connaître plusieurs de ses plus fameux jalons : fille, femme, vierge, championne olympique, recordwoman, étudiante, propriétaire d'une Jeep neuve, croqueuse d'hommes. Mais aucun évènement extérieur assez frappant pour provoquer un chamboulement intérieur. Je suis restée la même : grande, contrariée, en manque d'amour, et solitaire d'une manière qui reste inexpliquée malgré toutes mes tentatives d'y voir plus clair."

Sa façon de traverser sa phase connasse (ses propres termes).

Sa façon de décrire l'attirance physique (... "il s'engouffre dans les vestiaires et l'air qui m'entoure ne pétille plus.")

Sa façon de dialoguer avec les yeux (et de sous-titrer pour le lecteur) alors que les bouches disent tout autre chose.

Elle, quoi, elle toute crue ou confite, pleine et entière, et ses soeurs, et son père, et sa mère, et sa copine Lilly, et sa carrière, et la vie. Je suis tombée profondément amoureuse et c'est un roman qui entre dans mon panthéon, un Prince des marées qui sera relu à l'infini, un roman qui me parle à moi dans ce que j'ai de plus intime, et notre conversation ne fait que commencer.

Nicola Keegan, bravo et merci.


Ed. de l'olivier, 2010, 425 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik

Titre original : Swimming