19.11.2009

La vie commence - Stefan Casta

casta.jpg"Kierkegaard a publié tous ses livres sous différents pseudonymes pour que le lecteur puisse prendre parti lui-même sans être influencé par le fait que l'auteur soit un écrivain établi."

C'est l'histoire d'une petite ferme en Suède. Il y a Brigitte, qui s'exprime à coup de "veritamente" décryptables à volonté; il y a Gustavo; il y a Victor, qui vient de finir le lycée et prépare un examen de philosophie par correspondance; il y a un chien, des moutons et des oiseaux. Et puis il y a une drôle de fille qui arrive dans le tableau.

Un roman surprenant qui peint par petites touches le bonheur de vivre. Les choses sont mystérieuses dans une narration pourtant limpide. Il est énormément question de sensations, ce sont des situations qui s'éclairent toutes seules au fur et à mesure, sans fracas ni lustre particulier.

Il y a de très jolies choses sur le fait d'écrire. Victor tient un journal sur son ordinateur, il raconte des situations quotidiennes, il lui arrive quelquefois de voir les mots jaillir en longs jets continus, il s'étonne alors en se relisant : "[...] c'est comme si, tout d'un coup, cette vie décollait et qu'une sorte de souffle pénétrait dans la grisaille qui se mettait à respirer et à vivre. Et c'est moi, ce souffle. Ce sont mes mots qui ont tout déclenché."

Il y a deux jeunes gens qui ne savent pas très bien quoi faire de leur vie, et qui vont, le temps de quelques saisons, chercher et trouver des réponses.

La saveur des choses simples.

 

Ed. Thierry Magnier, 2009, 326 p.

Traduit du suédois par Agneta Ségol

Titre original : Näktergalens säng

 

Merci Cathulu !

 

Lu et savouré également par Clarabel, La Lettrine, Pages à pages,

06.08.2008

Monsieur Alain Rémond

Les romans n'intéressent pas les voleurs

Un rewriter de best-sellers indigents et son ami d'enfance, journaliste, se lancent sur la piste de l'auteur phare de toute leur vie, Santenac. Avec seulement trois romans publiés il y a trente ans, ce dernier les a accompagnés, soutenus, leur a offert le plus beau des accès à la littérature, celui qui intègre à la vie des morceaux entiers de livres. Disparu depuis des lustres, ils le retrouvent, donc, "plus ou moins", mais il n'est pas celui qu'ils espéraient. En plus Jean-Paul déconne, tss, ces journalistes, alors ils se fâchent, et soudain coup de tonnerre....
Bon il y a plein de rebondissements, qui font partie intégrante du bonheur de cette lecture, n'en disons donc pas trop.

C'est un roman qui avance à cent à l'heure, empli de dialogues, très vif et remuant. Excellentissime passage où Jérôme nous parle de Bannister, notamment l'intrigue des Galopades aux Galapagos, fou-rire assuré, "et voilà le travail".

Beaux moments d'émotion également avec la lettre qu'il adresse à Santenac, et l'épilogue de ce roman qui dit juste exactement le contraire. Mais le paradoxe est insoluble, il se vit dans sa chair, c'est tout.

C'est aussi un roman qui parle de la lecture, de cliques de lecteurs, de l'édition, des libraires, des best-sellers, d'auteurs et de la difficulté d'écrire, et qui en parle bien. Si en plus, on ne sait jamais, vous êtes de l'Aveyron, achetez-le de suite, vous allez l'adorer.

(ouvrage publié sous la direction de Hervé Hamon, dont je recommande toujours l'excellent et drôlatique "Paquebot")
Ed. Stock, 08.2007, 16 €


Comme une chanson dans la nuit

(suivi de "Je marche au bras du temps")

Récemment j'ai lu "Les romans n'intéressent pas les voleurs", d'Alain Rémond, et j'avais bien aimé. C'est un roman dont les thèmes comptent parmi mes préférés, qui est plein d'entrain, qui "coule" bien. Mais maintenant que j'ai lu la plume de l'auteur dans le genre du récit, je l'affirme haut et fort : il n'y a pas photo.

Il y a dans ses phrases, lorsqu'il parle de lui, une émotion retenue, un regard pudique et légèrement distancié et une qualité qui sonnent mille fois plus juste que dans son roman. Et Dieu sait qu'il n'aimerait pas lire ça !

Dans la seconde partie, il nous entretient justement longuement de son rapport à l'écriture : chroniques, récits autobiographiques, roman. J'ai relevé de nombreux passages, beaucoup de choses ont résonné avec mes propres avis, c'est souvent extrêmement bien vu, bien rendu, mais on n'échappe pas à une certaine emphase assez régulière ("Pardon pour cette emphase, pardon." p. 188) (ou "Et j'écris pour lui, ce lecteur singulier qui est assis là, en face de moi, patient, attentif. Et que je remercie de m'écouter. Je lui parle à l'oreille, à voix basse. Parfois, je le vois bien, je l'embête avec mes histoires, toujours les mêmes. Alors je me tais. J'attends. J'efface tout ce que j'ai dit. Et je reprends, au plus près de moi, au plus près de lui. Il est d'une infinie patience. D'une intime exigence. J'écris pour qu'il m'écoute." p. 214)

C'est vrai, on se lasse un peu parfois, de ce martèlement répétitif, même si on en comprend toujours les raisons, si ce n'est jamais gratuit. Et puis certains paragraphes nous emportent, le temps qui passe, le solex (brillant, le solex !). Et puis ce ton, cette proximité, qui sont tout simplement touchants.
On est touché.
Emu.
On répond présent, c'est tout.


Ed. du Seuil, avril 2003 & Janvier 2006
Ed. Points, juin 2007 6 €

02.04.2007

Gracieux et imprévu

Yoko OgawaLa Bénédiction inattendueogawa.jpg

Actes Sud, 2007

Quand je regarde la liste des livres déjà publiés du même auteur chez Actes Sud, beaucoup de titres me disent quelque chose (Hôtel Iris, Le musée du silence, La formule préférée du professeur…), sans que j’aie encore jamais lu Yoko Ogawa. (Je compte me rattraper, oh que oui !)
Cette année, sortent simultanément deux livres : Les paupières, et La Bénédiction inattendue.

Ce second est constitué de sept récits, qui tournent tous autour de l’écriture, et qui tous, à un moment, versent dans une sorte de réalité parallèle, dégagent un petit goût de fantastique qui m’a beaucoup fait penser à Haruki Murakami (mais je reconnais des références japonaises minces comme du papier à cigarette).
Et c’est troublant, très charmant, on évolue dans un monde où des trombes d’eau empêchent de gagner une clinique vétérinaire, ou des petites poches d’eau extraites du corps bloquent la parole et l’écriture, où le monde des disparus est évoqué par un dentier, un agenda ou la laine des agneaux…
Et toujours, on retrouve la narratrice, son chien et son bébé, en gestation ou bien présent, ses romans, son rapport à l’écriture.

Une petite bulle toute curieuse, aérienne, qui fait un bien fou.

Traduction (Japon) de Rose-Marie Makino-Fayolle
190 p.

14.11.2006

Une palette intimiste d'individualités

Laurence CosséVous n’écrivez plus ?

Gallimard, 2006

Onze nouvelles sur le thème de l’écriture : Inspiration, prix littéraire, durée de carrière, lisibilité, imbuvable à interviewer, rapport au père, etc., la gamme est étendue mais toujours en rapport avec cet acte si bizarre pourtant si partagé : le besoin viscéral de saisir un crayon et une feuille.

Pour autant, il ne faut pas vous attendre à des révélations croustillantes ou à la peinture caustique d’un milieu que tout le monde s’acharne à salir de nos jours.

Non, c’est vraiment une palette intimiste d’individualités que nous propose Laurence Cossé, en nous faisant à chaque fois entrer dans l’univers des protagonistes, souvent en demi-teinte.

Par exemple, Moments perdus, l’histoire d’Edith, qui jongle entre ses différentes tâches quotidiennes, toutes banales, les nôtres, et les deux heures qu’elle consacre contre vents et marées à écrire sous l’œil ventouse de son très âgé beau-père. Ventouse, ou Vampire ? Même son éditeur voudrait effacer le cacochyme… histoire d’une vie !
Ou Un monsieur, où ce simple mot a une énorme signification, plutôt que type, mec, gars.
Ou encore Un pull bleu très doux, où ça va finir par rentrer dans ta petite tête que l’auteur n’est pas le personnage, nom de nom ? Ton job, je m’en tape. Mon personnage, Ma vision du truc (la seule valable, est-il besoin de le préciser ?), Moi, Moi, Moi.

C’est bien écrit, bien vu, mais trop vite lu. En route pour les romans de Laurence Cossé, je suis juste mise en appétit, là.

198 p.

28.08.2006

Ecrire n'est rien, il a essayé. Mais vivre ?

Jean-Marie LaclavetinePremière ligne

Gallimard, 1999

Au sujet de ce roman, on peut lire tout, et son contraire. Chutney adore, Eva déteste, Flo aime plutôt bien, et je me situe pas loin à ses côtés. (Prix Goncourt des lycéens 1999)

Cyril Cordouan dirige avec passion les éditions Fulmen. Il n’en peut plus de lire des manuscrits tous plus mauvais les uns que les autres. Le geste désespéré d’un auteur refusé lui fait un jour se sentir investi d’une mission : créer les AA (Auteurs Anonymes), pour désintoxiquer tout un peuple de malheureux qui ne pourront jamais se réaliser dans l’écriture. Mais tel est pris qui croyait prendre, bla bla.

L’idée de départ est amusante, le style agréable, et l’intrigue se tient. Pour autant, elle est assez bateau, et ne retient pas l’attention du lecteur.

Par contre, le monde de l’édition volontairement croqué dans ses failles, est assez jubilatoire à découvrir, et ce d’autant que je n’y ai pas vu la grande méchanceté que certains ont dénoncée. Beaucoup d’humour au contraire, et ce qui transparait le plus, c’est l’amour des livres.

Ce personnage de Cyril Cordouan, est un passionné complexe. Son meilleur ami est un patron de bistrot tendance facho : « Felipe, en tant qu’ancien catcheur (il officiait jadis sous le sobriquet de Tue-Mouches), a une conception simple des rapports humains : tu lui en colles deux, et tu l’attaches au radiateur. Sa blague favorite : « Qu’est-ce qu’on dit à une femme qui a deux yeux au beurre noir ? – On ne lui dit rien, on a déjà essayé de lui expliquer deux fois. »

Il vitupère, il explose à la lecture de certains manuscrits, mais :

« Une lettre de Benjamin Pivert : « Je n’ai pas reçu de droits d’auteur cette année. Dois-je penser que vous n’avez pas réussi à vendre un seul de mes livres ? Connaissant votre talent pour le petit commerce, j’ai peine à le croire… » On se décarcasse, et voilà. Sont persuadés que je m’en mets plein les poches. Tu as du mal à le croire, Benjamin Pivert, et pourtant. Quatre titres au catalogue, tirage trois mille chacun, ventes cumulées quatre cent trente-deux exemplaires, je dis bien quatre cent trente-deux, encore vérifié la semaine dernière. Onze mille exemplaires au pilon… Je n’ose même pas t’envoyer tes relevés de compte, tellement je crains pour ta santé… Et je continuerai à te publier, Benjamin Pivert, je continuerai à te verser de temps à autre des sommes qui ne correspondent à rien en te laissant croire que tu as vendu des livres, je continuerai pour la simple raison que tu es l’honneur de la corporation, que tu es ma raison d’être éditeur, que tu fais la différence entre la littérature et un abat-jour de salon, contrairement à tant de tes confrères, je continuerai, oui, à te publier et à te pilonner, jusqu’à ce qu’un critique enfin te remarque, jusqu’à ce qu’un cercle de lecteurs se forme et s’élargisse, et tu continueras à me soupçonner de mal te servir par paresse ou bêtise, de carotter misérablement sur ton compte d’auteur, tu continueras à vitupérer l’époque dans ton studio sans confort de Montélimar-centre, et tu auras bien raison, car elle ne te mérite pas. »

Et puis aussi tous les titres déguisés, très rigolos ! (la 2 CV verte, Sujet : moi, etc.)

Conclusion : Continuons-donc à former des cercles de lecteurs, de plus en plus larges !

Une interview de l'auteur ici

241 p.

18.04.2006

King aime la littérature populaire de qualité

Stephen King - Ecriture, Mémoires d'un métier

Albin Michel, 2002

Voici un essai, dans lequel Stephen King se livre avec beaucoup d'honnêteté et de sincérité. Pas tant sur sa vie privée même si ça et là il nous distille quelques anecdotes, mais essentiellement sur l'acte d'écrire.

Et il ne se contente pas de conseils abscons, mais éclaire ses propos d'exercices, d'exemples, et pousse jusqu'à l'édition, les agents, ainsi que tout un tas de détails.

Aussi, si vous vous sentez une âme d'écrivain, foncez sur Ecriture, vous en sortirez munis de précieux enseignements sur les habitudes littéraires d'un écrivain aussi décrié que reconnu, mais surtout, vous serez gonflés à bloc et débordants d'envie de création.

Mais si, à mon exemple, vous êtes lecteur devant l'éternel, jetez-vous dessus quand même. Vous n'aurez plus jamais la même vision des adverbes, vous aimerez Stephen King encore plus, et vous aurez passé un très bon moment.

La cerise sur le gâteau : Il aime lire, dévore même. D'ailleurs voici ce qu'il en dit :

"Se retrouver sans voix et paralysé, autrement dit ratatiné, devant la combinaison d'une grande histoire et d'une écriture magistrale est une expérience indispensable à la formation de tout écrivain. Vous ne pouvez espérer emporter quelqu'un aussi totalement par la force de votre texte si vous n'avez pas vécu la même chose comme lecteur."

Il nous donne aussi une liste de livres qu'il a lus et qui ont eu un effet sur lui dans les années 96-2000, et j'y retrouve pas mal de mes propres lectures, me confortant encore dans l'idée que Steevie et moi, ça roule....

Traduction de William Oliver Desmond
380 p.

Un excellent billet de Gaëlle à ce sujet

08.03.2006

Plus cabot tu meurs

Bernard Pingaud - Mon roman et moi
Joëlle Losfeld collection Arcanes, 2003

Comment écrit-on un roman ? C’est très simple (mais oui !) : le roman est vivant, il se choisit un auteur, et la cohabitation commence. A ses côtés en permanence, il phagocyte la vie de son auteur, s’impatiente, se reprend, se retire, revient en force, s’impose. Mais une fois écrit, il veut être lu. Par le plus de monde possible. Il a encore besoin de l’auteur, pour le vendre, le médiatiser, être son vecteur. Peu lui importe que l’auteur rêve du lecteur unique et idéal, qui saurait saisir l’essence de ses mots. Lui, il veut la gloire, le nombre. Il s’énerve parce que l’auteur, souvent, ne sait pas parler de son roman. Puis les deux se lassent. S’éloignent. Se renient presque. Arrive un signe d’un lecteur, quelque part, qui sait toucher l’auteur, qui lui donne envie de remettre ça, de continuer l’histoire peut-être. Mais le roman se rebiffe, lui claque ses quatre vérités et se refuse. C’est fini. Il va trouver un autre auteur, c’est pas ça qui manque, un qui ne sent pas le vieux et qui acceptera les règles du best-seller. Aucune importance, les romans fleurissent à l’automne et l’auteur saura bien en trouver un aussi qui l’acceptera comme il est….

Un tout petit conte à menus chapitres, qui sous son ton humoristique raconte pourtant bien sérieusement les affres de la création artistique.

On en redemande !

Bernard Pingaud est né en 1923 : qui s’en douterait à le lire ? Ses mots sont plus modernes que ceux de bien des figures de proue médiatiques….

105 p.