09.09.2010
Corpus delicti, un procès - Juli Zeh
"Je ne me soucie pas de m'adapter, je ne suis ni une chaussure, ni un manteau."

Dans ce milieu de XXI° siècle allemand, la santé régit la vie. La Méthode a été mise en place lorsqu'au tournant du siècle dernier la société a subi une grande vague de désidéologisation. Crise, peur, effondrement du système de Sécurité Sociale, chaos, maladie, fin de tout sentiment de sécurité. La Méthode a tout réglé. Aujourd'hui, être en bonne santé est une obligation, et chacun doit rendre compte quotidiennement de ce qu'il mange, de son sommeil, du sport qu'il pratique, et s'unir à qui lui correspond biologiquement, sur choix de la CRP (Centrale pour la Recherche de Partenaire).
Mia est une jeune biologiste parfaitement intégrée, en apparence. Sauf qu'elle a toujours été à la frontière, un peu solitaire, un peu bande-à-part, elle a horreur des groupes. Lorsque son frère aimé voire adulé se suicide, clamant son innocence, elle vacille. On a retrouvé son ADN dans le corps d'une fille violée et assassinée, mais lui a juré n'y être pour rien. Maintenant, il est mort, elle le croyait, mais elle croit aussi en la Méthode et en l'ADN. Incompatibilité qu'elle ne parvient pas à gérer. Alors elle se terre, ne remplit plus les rapports obligatoires, demande qu'on lui fiche la paix.
Mais la Méthode ne peut prendre aucun risque, s'en écarter aussi peu que ce soit pourrait entraîner les autres à douter...
Un roman profondément intelligent et effrayant. On le lit en relisant immédiatement certains passages, marquants, profonds. Sur le totalitarisme, bien sûr, mais pas seulement. Sur la conception même de la vie, sur de très belles et importantes notions. Paradoxalement on a du mal à s'y attacher, tant est glacial ce qui s'en dégage. On est dans l'admiration, pas dans le domaine de l'affectif. Mais c'est pas mal aussi.
"Personne, poursuit Mia, personne ne peut comprendre ce que j'endure. Moi-même, j'en suis incapable. Si j'étais un chien - j'aboierais contre moi-même pour m'empêcher d'approcher." Les 2 pages qui suivent sont superbes, qui proposent une approche de la souffrance morale. Remarquables.
En face de Mia il y a Kramer. Son adversaire. L'homme de la Méthode. Très dangereux, car séduisant. Et fermement décidé à ne lui laisser aucune chance d'obtenir l'importance qu'elle mérite.
"- Mais au fond, qu'est-ce que vous en pensez ?
- De quoi ?
- De la vie.
Dans la cuisine, Mia s'affaire à remplir la bouilloire. Elle coupe un citron en tranches, sort deux tasses et jette un coup d'oeil rapide dans le salon comme pour s'assurer que son visiteur est toujours là.
- Oh, dit Kramer, je la trouve tout à fait supportable. Vraiment."
L'auteur parle ici de son roman et il semble que le texte ait été écrit à la base pour le théâtre, ce qui explique peut-être le rythme particulier. Il s'en dégage en tous les cas une grande force, qui ne laisse pas indifférent.
Ed. Actes Sud, 2010, 238 p.
Traduit de l'allemand par Brigitte Hébert et Jean-Claude Colbus
Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (30) | Tags : roman intelligent, pas super fun, mais vraiment prenant, ah et sf aussi
01.10.2009
Malevil - Robert Merle
Le premier paragraphe :
"A l'École Normale des Instituteurs, nous avions un professeur amoureux de la madeleine de Proust. Sous sa houlette, j'ai étudié, admiratif, ce texte fameux. Mais avec le recul, elle me paraît maintenant bien littéraire, cette petite pâtisserie. Oh, je sais bien qu'un goût ou une mélodie vous redonnent, très vif, le souvenir d'un moment. Mais c'est l'affaire de quelques secondes. Une brève illumination, le rideau retombe, et le présent, tyrannique, est là. Retrouver tout le passé dans un gâteau amolli par une infusion, comme ce serait délicieux, si c'était vrai."
Deux courts extraits :
"Ma mère, par exemple. Geignarde et prêchi-prêchante, elle a le vice des gens médiocres : elle récrimine. Simple alibi pour l'esprit de routine."
"Il se livre à l'ambition, c'est-à-dire qu'il ne se donne pas aux choses qui lui feraient vraiment plaisir, mais à celles que les autres trouvent importantes."

C'est sur le blog Les libraires se cachent pour mourir que j'ai pioché le goût de lire ce roman, à un moment il indiquait, comme ça en passant, que c'était peut-être bien ce qu'il avait lu de plus fort dans l'année (comme quoi parfois, nul besoin de faire 9 paragraphes classifiés par thème ^^).
Dès la première page, j'ai été cuite. Foudroyée immédiatement par la beauté de la langue, qui se fait multiple en plus tout au long du roman (avec une prof de maths qui articule exagérement un vocabulaire recherché, un brave attardé mental, du patois, de la rhétorique, de la propagande, j'en passe, et même, figurez-vous, une muette, qui saura parfaitement se faire comprendre). Mais tout aussi forte est l'histoire, qui dénie au lecteur la possibilité de s'arrêter : Non, on ne peut pas marquer de pause, chaque page appelle la suivante, on est à fond dedans !
Malevil, c'est un récit post-apocalyptique. La guerre atomique a eu lieu (fulgurante). Personne n'a rien compris, personne ne sait quelle est l'ampleur de la destruction (mondiale apparemment, en raison du dérèglement climatique) et à la limite peu importe : pour ceux qui ont survécu, il s'agit de continuer à vivre, et donc de s'organiser.
A Malevil, ils sont un petit groupe vite mené par Emmanuel Comte, notre narrateur. Ils se débrouillent comme des chefs, créent une petite société en communisme agraire primitif, sont en autarcie et retrouvent peu à peu un sens à la Vie. Mais ils ne sont pas les seuls survivants, et ce sont véritablement des guerres qu'il faut gérer...
Aux côtés d'Emmanuel, on a ponctuellement l'intervention du jeune Thomas, qui recadre un peu les évènements, avec une objectivité dont le narrateur manque de plus en plus au fil des pages. Emmanuel se révèle dans ces conditions difficiles, se dépasse même très certainement, et a besoin pour ce faire d'une importante confiance en lui, qu'on comprend parfaitement en tant que lecteur. Il nous agace malgré tout, parce que c'est comme ça, on n'aime pas les hâbleurs à qui tout réussit. En même temps on s'identifie complètement à ses "ouailles", on compte sur lui pour se montrer fort quand c'est nécessaire (allez tuer des inconnus morts de faim en face à face, vous, parce qu'ils mangent votre blé même pas encore mûr sur sa tige, tout cru), réfléchi quand il s'agit de gérer les relations sociales, généreux pour les survivants du village voisin, impitoyable pour l'affreux curé qui a y a pris le contrôle, pénétrant quand il se penche sur la religion, bref, on veut un guide, un appui, un leader "qui sait". Et on voudrait, qu'en plus, il soit modeste ?
Bon on se gausse quand même de ce "il parpalège" qu'on voit toutes les 3 pages. Alors j'ai cherché, c'est cligner de l'oeil. A priori sur le net c'est uniquement en rapport avec Robert Merle qu'on en parle ;o)
Mais Malevil, quoi. Le genre de roman qui vous promet des nuits agitées, des interrogations sans fin, et qui est, au final, d'un pessimisme profond, mais absolument pas déprimant. Marquant.
Ed. Gallimard, 1972 & Folio 636 p.
Lu également par Bouh et Caroline.
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