14.12.2011
Le jour de ses 70 ans, alors qu'elle aurait déjà dû être grand-mère, Maria Pavlovna Zoriagna rencontra Chlobak Androv Peranovski et ce fut son premier amour.
Version courte : j'ai lu mon premier véritable e-book, c'est-à-dire un roman non édité sur papier, du tout. Un pur livre numérique. C'est émouvant, sinon historique.
Version longue : alors j'avais envie de lire en français sur mon Kindle, un roman qui ne soit ni un classique (je préfère franchement la Pléiade pour ça) ni dénichable en librairie pour 3 euros de plus (je préfère alors les débourser et pouvoir le prêter). J'errai donc sur Amazon dans la boutique Kindle, Littérature, Nouveautés, lorsque je suis tombée en deuxième page sur "Version originale !" de Fabienne Betting, 4,88 euros, crédité de 3 avis à 5 étoiles. Méfiante, car j'ai déjà acheté un pack de prétendus romans policiers complètement surévalués, je constate que les commentaires sont tous des one-shot, ce qui est toujours mauvais signe et souvent la trace de l'auteur lui-même usurpant des identités bidons. Je cherche alors sur notre ami Google, qui m'entraine dans l'univers de My Major Company Books, dont j'avais uniquement entendu parler au sujet de Grégoire, ce qui ne m'inspire rien de bon non plus (en gros, une production participative). Mais je télécharge l'extrait gratuit malgré tout, car après tout seul le texte permet de se faire une opinion. Et j'accroche bien. Alors j'achète.

Et donc, voici l'histoire d'un jeune Thomas de 25 ans pas bien motivé dans la vie. Il a pourtant passé un bac littéraire, suivi des cours à la Sorbonne, où il est tombé très amoureux (mais gravement) de sa prof de mesmène (une langue balte), qui l'a éconduit. Il ne s'en est jamais tout à fait remis, et bosse chez Macdo, sommé par sa copine (rencontrée chez le psy qui l'a aidé à remonter la pente) de trouver autre chose. Autre chose, ce sera cette petite annonce dans "20 minutes" :
"Recherche traducteur pour le mesmène vers le français. Rémunération très bien."
Thomas se lance, c'est un signe du destin, la Mesménie c'est pour lui, tant pis s'il ne maîtrise que sommairement cette langue (ce dialecte, plus exactement) et qu'il n'a jamais mis les pieds en Mesménie. Il a trois semaines pour traduire 176 pages écrites à la main et raturées. Il s'y met avec la meilleure volonté du monde. Butte sur tout, ou presque. Arrange à sa sauce. Ne voit plus le jour et s'emmêle bien comme il faut les crayons, mais il le fait. 3 semaines plus tard, traduction rendue.
A partir de là, sa vie va changer du tout au tout. Accrochez les ceintures, ça décoiffe...
Excellente pioche, donc, pour ce roman frais et alerte qui parle d'un sujet parmi ceux qui m'intéressent le plus au monde (je crois que j'ai un truc avec cette expression en ce moment) : la traduction. Parce qu'évidemment Thomas n'a rien compris au manuscrit mesmène, et que le succès qui va en résulter, concomitant à la mise en avant de la Mesménie dans l'actualité, repose sur une double méprise. L'ensemble est prenant, rythmé, on voyage et tout est crédible, des interrogations existentielles aux histoires d'amour et d'amitié : un vrai bon moment de lecture.
"La version originale, ça donne : Maria venait tout juste de fermer leur petite échoppe pour la nuit quand elle sentit un bras vigoureux enserrer sa taille de guêpe, semant dans son dos une myriade de délicieux frissons. Sans se retourner, elle posa sa main sur la nuque de Chlobak. Avec une lenteur hypnotique, il l'obligea à lui faire face. Leurs lèvres s'effleurèrent puis Chlobak posa sa bouche brûlante sur les doigts de Maria, baisant l'anneau nuptial de sa main gauche, cet anneau que sa mère lui avait donné quand il avait quitté l'Ukraine, cet anneau par lequel ils avaient uni leur destin à jamais.
Ta version à toi : Maria ferma la boutique de sabots quand elle sentit un gros bras autour de sa guêpière, réveillant ses douleurs dorsales. Elle leva un bras pour attraper Chlobak par la peau du cou. Il l'obligea à se retourner pour lui brûler les doigts avec le mystérieux objet que sa mère lui avait remis quand il avait quitté l'Ukraine, ce mystérieux objet en fusion capable de changer les destins à jamais.
Tu es un grand malade, tu sais ?"
Publié dans Livres : J'aime, Traduction | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : j'ai hurlé de rire, aux considérations, sur les changements de noms, dans anna karenine.