18.09.2008
De la bêtise - Robert Musil

"[...] on se contentera de retenir, pour l'essentiel, qu'il peut être bête de se prétendre intelligent, mais pas toujours intelligent de passer pour bête. Pas moyen d'en tirer aucune généralisation;"
Prononcée à Vienne le 11 Mars 1937 par Robert Musil (répétée le 17), cette conférence est un indispensable, un must, un passage obligé. Mutine et délicate, elle disserte avec esprit et clarté de ce sujet inépuisable : la bêtise.
"Mais permettez-moi plutôt [...] de reprendre haleine à l'aide d'un exemple qui n'est pas sans agrément ! Nous tous, mais particulièrement nous autres hommes, et avant tout les écrivains célèbres, nous connaissons ce type de dame qui brûle de nous confier le roman de sa vie et dont l'âme semble avoir été constamment dans une situation intéressante sans jamais aboutir à l'heureuse issue qu'elle attend peut-être, justement, de nous. Cette dame est-elle bête ? Quelque chose, dans l'abondance de nos impressions, nous chuchote généralement que oui. Mais la politesse, et l'équité aussi bien, commandent d'admettre qu'elle ne l'est pas complètement, ni toujours. Elle parle beaucoup d'elle-même, et beaucoup tout court. Elle tranche, avec décision, de tout. Elle est vaniteuse et indiscrète. Elle nous fait souvent la leçon. D'ordinaire, elle n'est pas tout à fait en règle avec sa vie amoureuse; et la vie, en général, ne lui réussit pas trop bien. Mais n'y a-t-il pas d'autres variétés humaines auxquelles tout cela, ou presque, s'applique aussi ? Beaucoup parler de soi, par exemple, est aussi un défaut des égoïstes, des anxieux et même d'une certaine catégorie de mélancoliques. Et tous ces traits s'appliquent parfaitement à la jeunesse; où c'est presque un phénomène de croissance entre d'autres que de beaucoup parler de soi, être vaniteux, donneur de leçons, pas en règle avec la vie, en un mot, de montrer exactement les mêmes défauts d'intelligence et de convenance - sans être pour autant bête ou, du moins, plus bête qu'il n'est naturel à quelqu'un, qui, précisément, n'est pas encore devenu intelligent !
Mesdames, Messieurs ! Les jugements de la vie quotidienne et son anthropologie mettent le plus souvent dans le mille, mais également, d'ordinaire, à côté."
Ces 53 pages se lisent d'une traite, se relisent, se rerelisent, et se terminent par cette douce caresse, la meilleure arme contre la bêtise : la modestie.
Ed. Allia, 2000 & 2006 (& Seuil 1984) 56 p. 6,10 €
Trad. (Allemand) de Philippe Jaccottet
Titre original : Uber die dummheit
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13.08.2008
La bêtise insiste toujours.*

C'est un essai sous forme de dialogue : deux collègues "photocopistes", aidés par l'amoureuse du plus rondouillard des deux, entreprennent d'ébaucher les grandes lignes de la bêtise des gens intelligents. Cultivés, informés, libres (pourrait-on croire) d'exercer leur intelligence à tout moment et sur tout sujet, et subissant pourtant l'influence de la doxa. (Charge au lecteur de mener plus loin sa réflexion.)
C'est passionnant de bout en bout, malin, rigolo, et évidemment loin d'être bête.
Sont ainsi passés en revue, expliqués et démontés, dans le cadre du conformisme, nid de bêtise intelligente, les mécanismes du réflexe, de la pensée-mode, de la paresse, du bon sentiment, de la réduction (simplification), des notions comme le relativisme, la crainte de la censure, la pétition, le réactionnaire, j'en passe.
Une sorte d'opposition instinct grégaire / respect de ses valeurs intimes, qui est d'autant plus amusante que les personnages cèdent régulièrement à l'une ou l'autre des facilités qu'offre la bêtise.
Exemple :
"Ca m'a rappelé cette étonnante formule contemporaine, en vogue il y a encore peu : quelque part. "Il souffre quelque part." "Il a tort quelque part." Difficile de quantifier la durée de vie de ces expressions à la mode. Deux ou trois ans généralement, je crois, ensuite elles vivotent. Difficile aussi d'expliquer leur apparition. Quand j'étais très jeune, je les ai découvertes avec au niveau de et à la limite. Pourquoi le niveau et la limite ? Mystère. Une des dernières en date : mettre en exergue, incorrectement dotée du sens de mettre en relief. Pourquoi cette gloire de l'exergue ? Allez savoir. Ce qui est certain, c'est la fonction de béquille de ces expressions qui s'imposent parce que le manque de ressources du locuteur leur permet de monopoliser son imagination verbale. Le parleur est souvent comme un nageur en difficulté : l'expression à la mode, c'est l'aubaine d'une bouée surgissant dans le combat contre la noyade. Mais elle signale aussi la satisfaction de parler la langue commune. Comme l'exergue est joli, comme il a bonne mine, comme il est savant : hier encore, ma bonne dame, je ne le connaissais pas, et pourtant je l'utilise, mais oui, moi aussi, je parle comme vous ! Et encore ludique, charismatique, toujours légèrement à faux, mais si savants, si savants. Et à l'inverse, l'enthousiasme pour le flou de quelque part. Qu'on comprend d'ailleurs : un siècle pour intégrer les apports de la psychanalyse, mais à présent nul n'ignore qu'il se passe des choses par en dessous (ma bonne dame). Quelque part : façon de ne rien dire, de ne pas désigner le lieu, l'origine, de ne pas prendre le risque de l'interprétation, tout en se donnant l'air profond.
J'ai dit à Gulliver mon irritation devant ces expressions à la mode qui inscrivent dans la langue la passion moutonnière. Ca l'a fait rire. Il trouve que je suis le brave type, le type gentil, pas malfaisant et plutôt bienveillant : "Alors quand tu es forcé de critiquer tes contemporains, j'imagine ce que ça te coûte et ça me fait rire." Je lui ai dit : "Quelque part tu as raison."
ou encore :
"Mais revenons plutôt à tes bobos et à tes idiots.
- Drôle de paire !
- Expressive. Les premiers, j'en suis d'accord, sont des hyperadaptés. Ils sont parfaitement aux normes de l'époque qui exige, comme toujours, un vernis culturel et, comme récemment, une façade libertaire. Les idiots ne sont-ils pas précisément le contraire ? Mal équipés pour la société, pour survivre, hiérarchisant à faux, intéressés par les papillons bleus - inadaptés. Mais libres parfois, avec éventuellement des intuitions fulgurantes et une pensée hétérodoxe.
- Tu veux me dire que les idiots sont tout sauf bêtes ?
- Ils seraient même à l'opposé, il me semble : idiotès signifie simple, particulier, unique - l'inverse de conformiste. Ce sont des briseurs de vases Ming, comme le prince Mychkine chez Dostoïevski, l'exact contraire d'esprits faits au moule. Et, pour rester dans la vaisselle, des qui mettent les pieds dans le plat, qui ne reconnaissent pas les fourchettes à poisson et qui ne connaissent pas les conventions, qui n'ont pas vu les dernières expos ni lu les derniers livres, en somme : qui n'ont pas la culture partagée.
- La culture partagée ?
- Tu sais bien : il ne faut pas avoir lu tous les livres, heureusement - on ne pourrait de toute façon pas. Mais il faut, pour briller, savoir quels livres doivent être lus, quelle bibliothèque est partagée dans le monde où l'on traîne. Et peu importe d'ailleurs qu'on les ait lus ou pas : il faut savoir qu'ils se trouvent dans la bibliothèque mondaine et opiner du chef quand on les évoque devant vous. Les idiots, eux, lisent d'autres livres.
A une époque de ma vie, plus jeune, j'aurais pensé qu'elle parlait de moi. Mais je suis devenu modeste. Je ne suis pas idiot."
Ed. Stock, coll. L'autre Pensée, 208 p., 18,50 €
cgat en a parlé aussi.
* Camus
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : essai, bêtise, culture |

