16.02.2011

ZOLA - Henri Troyat

troyat.jpg"Zola ne se soucie guère de ces aboiements. Il sait que le public, tout en se pinçant les narines, le lit avec gourmandise. En outre, il a le sentiment d'avoir derrière lui une armée de nouveaux écrivains séduits par le naturalisme scientifique. Pas une seconde il ne se dit que ses livres, aux exagérations hallucinantes, s'opposent à la vérité scrupuleuse, méticuleuse dont il a fait un dogme, qu'il est grand non pas parce qu'il obéit aux lois de son école, mais parce qu'il les transgresse en préférant à une reproduction exacte de la réalité un cauchemar dantesque. Cette attitude procède, chez lui, d'une énorme naïveté et d'un entêtement maniaque. Peu importe que son oeuvre contredise sa théorie, il ne veut pas démordre de son enseignement professoral."

Ce simple paragraphe, et surtout les mots que je souligne, valent à eux seuls la peine de lire cette biographie, tant ils me semblent être le coeur même de ce qui fait la grandeur des romans de Zola. Je suis à ce sujet en parfaite phase avec Henri Troyat, et ça fait un bien fou de trouver quelqu'un qui exprime si justement ce que l'on pense soi-même.

Par ailleurs cette biographie se lit comme un roman, le style est très agréable et très fluide. Elle est un excellent parallèle à la lecture du cycle des Rougon-Macquart, dont elle éclaire plusieurs aspects, offrant quelques clefs quant aux transpositions de choses personnelles. Je regrette, pour ma part, une certaine tiédeur, un manque d'enthousiasme pour l'oeuvre de Zola, voire un aspect volontairement rébarbatif pour certaines choses - la façon dont est dépeinte Alexandrine, par exemple.

On comprend mieux aussi comment l'amitié avec Cézanne se délitait pratiquement dès le début de leur âge adulte (la dédicace que lui Zola fait à ses débuts journalistiques est rude, je trouve : "Je ne t'ai pas cité dans le journal, je te dédie l'ouvrage. Tu es mon meilleur ami, mais en tant que peintre, je réserve mon jugement.")

On voit à quel point c'était un bourreau de travail, comme il avait un besoin fondamental de solitude, on touche du doigt ses paradoxes, on admire l'époque de son régime frugal, lui qui était pourtant si gourmand, on est dégoûté par Goncourt (plus hypocrite tu meurs), et triste quand lors du banquet organisé pour fêter la fin des Rougon-Macquart pas un de ses "amis" ne se déplace. On le voit découragé, jalousé, moqué, hué... Mais aussi imbu de lui-même, jamais content, jamais rassasié, doutant toujours.

Et puis évidemment Jeanne, et l'affaire Dreyfus, l'exil en Angleterre, la mort soudaine et toujours pas élucidée.

"Les admirateurs de l'écrivain n'iront pas le chercher dans le temple de l'immortalité où reposent ses cendres, mais dans ses livres où il est à jamais vivant."

Voilà.

Ed. Flammarion, Grandes Biographies, 1992, 401 p.

16.10.2010

La femme qui inventa la beauté

Plus qu'une biographie, Michèle Fitoussi, en racontant la vie d'Helena Rubinstein, écrit ici un portrait social, vivant et passionnant de la féminité au XX° siècle. Son livre se lit tout seul, on a envie de tout retenir, de tout noter, on en veut presque à Madame d'avoir lâché la rampe, à 93 ans.

 

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On tombe des nues en lisant le projet de loi qui avait failli passer au Parlement, au milieu du XVIII° (pas si vieux !) en Angleterre, et qui stipulait que "Toutes les femmes, quels que soient leur rang, profession ou situation, vierges, épouses ou veuves, qui ont séduit et conduit au mariage tout sujet de Sa Majesté en usant d'essences, maquillages, savons, fausses dents, perruques, rouge à joues, baleines, crinolines, chaussures à hauts talons, et hanches rembourrées, seront punies par la loi pour délit de sorcellerie".

Pareil étonnement, en ce qui me concerne, en apprenant les "petits "extras" coquins, et pour être plus précis, le traitement "spécial" à l'aide d'un vibromasseur" qui avait tant plu à Colette dans le salon parisien d'Helena Rubinstein, qui s'inscrit dans ce qui semble être l'usage chez les médecins et sage-femmes du tout début XX°.

On ne s'étonne finalement pas, par contre, d'apprendre qu'Helena Rubinstein appliquait fort peu les conseils qu'elle donnait; petite, avec une forte tendance à l'embonpoint, elle déteste qu'on la papouille et s'applique elle-même (mal) les teintures de ses cheveux.

On sourit à ses façons d'appeler ses rivales, That Woman pour Elizabeth Arden (lorsque, très âgée, elle apprendra que Miss Arden a eu un accident (l'un de ses chevaux lui a coupé le doigt d'un coup de dents), elle demandera juste : "Comment va le cheval ?"), La femme du bas de la rue pour Estée Lauder, qu'elle trouve terriblement vulgaire.

On réalise à quel point elle a été novatrice en de nombreux domaines :

"Pendant la journée, les soeurs Rubinstein présentent leurs soins de beauté et donnent des consultations privées aux clientes. Le soir venu, elles entraînent les vendeuses à devenir des démonstratrices qualifiées. Helena insiste pour que leurs patrons les envoient se former à l'école d'esthéticiennes de New York en finançant leurs cours. Elle-même fournit les uniformes et les présentoirs aux couleurs de la marque. Ces techniques de vente et de marketing sont révolutionnaires pour l'époque. Helena Rubinstein peut se vanter à juste titre de les avoir créées. "Ce métier de démonstratrice, aujourd'hui répandu dans le monde entier, est vraiment mon invention. J'en suis particulièrement fière.""

Ou (entre mille autres exemples) "Sex-symbol avant l'heure, Theda Bara qui joue et pose à moitié nue, suscite l'engouement particulier du public. A tort ou à raison, la star estime que son regard n'est pas mis en valeur par les caméras, comme il le mériterait. Elle s'adresse à Helena pour le valoriser. Inspirée par sa beauté, Madame crée la ligne Vamp tout exprès pour elle, en hommage à son rôle de vampire dans le film muet The fool was here.

L'effet produit est si spectaculaire que le mot vamp passe dans le langage commun."

Elle réussit avec son seul instinct une opération boursière exceptionnelle, qui fera dire aux frères Lehman, dindons de la farce, que madame Rubinstein est "financièrement illettrée".

Elle innove tout le temps, a des techniques de publicité charmantes :

"Un beau jour de printemps, cinq cent petits paniers d'osier attachés par leur anse à des ballons bleus et roses, sont envoyés dans les cieux du haut de l'immeuble du grand magasin Bonwitt Tellers. A l'intérieur, on trouve un flacon de parfum, Heaven sent, dont le design s'inspire d'une bouteille que Madame a achetée au Mexique. Une petite carte l'accompagne avec ces mots : "Out of the blue for you", "Un don du ciel pour vous."

Elle note les adresses des personnes qui lui demandent un autographe, et ne manque jamais de leur envoyer des échantillons.

Au final on lit avec avidité la vie de cette grande petite femme, tout en contrastes, travailleuse acharnée, et je ne saurais me risquer à la résumer, tant elle était incroyablement dense.

Pour conclure sur une note légère, saviez-vous qu'en 1951 37 % des françaises ne faisaient leur toilette "complète" qu'une fois par semaine, 39 % se lavaient les cheveux une fois par mois et un quart d'entre elles ne se brossaient jamais les dents ? Elles avaient bonne mine à se maquiller, tiens.

 

Helena Rubinstein, La femme qui inventa la beauté 

Michèle Fitoussi

Ed. Grasset 2010, 472 p.

 

Les billets de : Soukee, Stef, Tamara, Marylinm, Brize, ...

10.04.2010

L'allure de Chanel - Paul Morand

Pendant l'hiver 1946, Paul Morand passe des soirées entières à discuter avec Coco Chanel, alors désoeuvrée. Il prend des notes, puis n'y pense plus. A la faveur d'un déménagement, bien des années plus tard, après la disparition de Chanel, il les relit, les fait lire, on le supplie de les dactylographier : "mauvaise pente", dit-il... Et voici un large survol de la vie de Mademoiselle, par elle-même, mais mis en mot par un auteur raffiné et incisif.

 

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Tour à tour pétillante et bouleversante, la dame use de nombreux aphorismes qui sont délectables, tout en martelant le travail, le travail, le travail. Tour de piste qui laisse bien d'autres merveilles à découvrir encore :

"C'est avec ce qui ne s'apprend pas qu'on réussit."

"- Ah, ce que c'est long ! gémissait un jour Misia à Bayreuth, entendant Parsifal. Un allemand agacé, qui était son voisin, se retourna : - Etes-vous sûre, madame, que ce n'est pas vous qui êtes trop courte ?"

"La beauté dure, la joliesse passe. Or aucune femme ne veut être belle; toutes veulent être jolies, jolies."

"- Vous n'êtes jamais contente, me dira-t-on en lisant cette critique de l'avant-guerre. Je ne suis jamais contente de moi, pourquoi le serais-je d'autrui ? En outre, j'aime prêcher."

"Je plains les femmes parce qu'elles se trompent toujours. Elles rapportent tout à elles. Elles veulent plaire au passant et le passant ne le sait pas."

"Les hommes sont presque tous malhonnêtes; les femmes le sont toutes."

"Toutes les fois que j'ai fait quelque chose de raisonnable, cela m'a porté malheur."

246 pages flamboyantes qui se dévorent, et se terminent malicieusement par ces mots : "Bref, voilà tout ce que je suis. Vous avez bien compris ? Eh bien, je suis aussi le contraire de tout cela."

 

Ed. Hermann, 1996 (illustrée par Karl Lagerfeld) & Folio 2009

Lu également par Antigone, Lizzy, Nanne, ...

21.02.2010

The Invisible Woman, The Story of Nelly Ternan and Charles Dickens - Claire Tomalin

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Dans la vie de Dickens, il y a eu une rencontre qui en aura complètement bouleversé la suite : Nelly Ternan. Actrice et fille d'acteurs, il a 55 ans lorsqu'elle entre dans sa vie, elle en a 18, l'âge d'une de ses filles. Elle est petite, fine, blonde, les yeux bleus, de beaux poumons, selon l'expression de l'époque. Il est un monstre sacré, une vedette en pleine gloire. Pour toutes les années qui suivent, leurs vies sont liées dans le secret le plus absolu, orchestré et couvert par la suite par les plus proches du grand homme.

Dickens est profondément amoureux, d'ailleurs pour la première et unique fois de sa vie il va passer 2 ans et demi sans écrire. Pour Nelly, c'est moins clair. A partir du peu de documents et paroles de témoins rapportées, on se fait une idée plus ou moins obscure de ses motivations. Elle avait perdu son père, était très certainement flattée et touchée d'être ainsi distinguée par Dickens. Ils auraient pu s'établir sans plus de culpabilité mais avaient tous deux un fort sens des convenances et Nelly n'était pas une cocotte.

"Other men close to Dickens seem to have managed their double lives with less stress. Collins acquired a second mistress in 1867, established her in London round the corner from his first establisment, and began a family with her; when Caroline objected and made a defiant marriage to someone else, he took it calmly and equally calmly welcomed her back into residence later, continuing to maitain his second growing family; both women were given simultaneous seaside holidays in adjacent resorts. The artist George Cruikshank also kept two households and two families round the corner from one another near Mornongton Crescent, and fathered ten children on his second "wife", Edith Archibold. William Frith, the popular painter who did Dickens's portrait in 1859, had a similar arrangement : his two establishments were also only ten minutes's walk apart, in the Paddington area, and portraits of both women appear in his famous painting of Paddington, The Railway Station. His marriage produced twelve children and lasted thirty-five years; his mistress Mary Alford bore him another seven children, and when his wife died he married her. There was something cosy and domestic about these arrangements; the women involved were not femmes fatales or cocottes - concepts for which the English were obliged to turn to the French - but confortable, everyday creatures who were grateful enough to have steady men to support them and their children, and modest about their own position and claims. A man, even if he was not a husband, was after all still the best available source of income for a woman.

The difficulty for Dickens was not only that he felt more vulnerable to discovery and comment, as one whose fame was pre-eminent and tied to a virtuous image which he had ferociously defended at the time of the separation from Catherine; he had also uttered assertions about Nelly, both to his family and to the world, which made the position more difficult than it might otherwise have been. The further problem was that he had picked the wrong sort of woman to be his second "wife". She was neither a modest girl of the people nor a grateful widow. If she had given up her professional ambitions, she still had social ones, and she was backed by an intelligent, aspiring and watchfull family. "

D'ailleurs après la mort de Dickens, elle va rebondir de façon très inattendue, en se mariant et en ayant deux enfants (à 40 ans !), s'inventant un passé et se rajeunissant de 14 ans.

Leur histoire a duré 12 ans (ou 14 ? Je ne sais plus exactement), il est vraisemblable, d'après différentes sources dont un agenda de Dickens rédigé sous code et les propres déclarations d'un fils de Dickens, qu'ils ont eu au moins un enfant, qui n'a pas vécu.

Claire Tomalin rédige ici une biographie passionnante à plus d'un titre. Elle passe un long moment à tenter d'expliquer l'état d'esprit de l'époque victorienne, la façon dont étaient considérées les actrices, la place qu'avait la femme dans la société. Elle embrasse toute la famille de Nelly, dont les soeurs peu banales sont aussi très intéressantes, les gens que côtoyaient nos deux héros, ce qu'induisait la célébrité de Dickens au quotidien, son proche entourage (et notamment sa belle-soeur Georgina). Elle a mené une enquête très pointilleuse, produit toutes sortes de documents et de photos, donne son sentiment basé sur les preuves tangibles et extrapolé à travers la façon dont elle a reconstitué Nelly. Dans son dernier chapitre, "Myths and Morals", elle revient sur les différentes hypothèses des biographes de Dickens et insiste encore sur la fragilité des jugements hors époque.

J'ai adoré cette biographie et ne regrette pas un seul instant d'en avoir tenté la lecture en anglais (elle n'a pas été traduite en français. What a shame.). J'ai maintenant hâte de reprendre la brique de Peter Ackroyd, pour voir la façon dont il aborde cette fin de vie de Dickens, qui était vraiment et incontestablement un être tout à fait à part.

Chesterton a eu cette phrase affreuse : "He died drunken with glory" : Après tout, si quelqu'un a un jour mérité la gloire, c'est bien Charlie.

 

Ed. Penguin Books, 1991 283 p.

07.10.2009

Charles Dickens - Peter Ackroyd (3)

1er billet : ICI

2ème billet : LA

 

Dans le chapitre 12, intitulé "Surproduction et surmenage", un fort vilain portrait, établi par Eleanor Christian, amie de la famille, qui passa des vacances près de la mer chez Charles Dickens : il y est décrit comme très versatile, trop exubérant, il lui fait parfois horriblement peur, "il est tellement bizarre".

A propos de la mentalité victorienne : "Les gens qui se font une certaine idée du mâle victorien comme un être dont la "virilité" a quelque chose de conventionnel et presque de brutal seront surpris de découvrir avec quelle facilité tous ces hommes pleuraient sur le destin d'une héroïne fictive. Ce n'est pourtant pas étrange. Ces manifestations non déguisées d'émotion n'étaient pas rares; les hommes se promenaient en se donnant le bras s'ils en avaient envie, et les théâtres étaient emplis de gens qui pleuraient sans embarras. Au cours de cette période, tous les indices montrent que les sentiments affichés, même violents, étaient considérés comme un aspect du jugement moral; qu'il s'agît du théâtre populaire de l'époque ou même du style des reportages dans la presse, l'émotion était sans aucun doute tenue pour un témoignage de sincérité, et non pour le véhicule d'on ne sait quelle sentimentalité complaisante."

"Pour sa part, Dickens pleurait peu, et encore seulement quand il lisait des livres ou assistait à des pièces de théâtre. "Je commence invariablement à pleurer chaque fois que sur la scène quelqu'un pardonne à un ennemi ou fait don de son porte-feuille", déclara-t-il un jour, indiquant ainsi combien il était ému par la générosité théâtrale. Elle lui rappelait peut-être ses aspirations et ses souhaits d'enfant. On le voyait parfois pleurer en écoutant des chansons romantiques populaires, ou devant certains épisodes décrits dans des romans. Mais c'est tout. Edmund Yates, qui devient son collaborateur plus tard, dit qu'il "n'était à aucun égard un homme émotif" et, même s'il pleurait au théâtre, il n'était pas particulièrement ému par des lieux réels ou des personnes réelles."

A propos de la médecine victorienne, un passage abominafreux racontant l'opération d'une fistule anale de Dickens, sans aucun anesthésique. Trois jours après, étendu, il écrit déjà, et des chapitres comiques. Incroyable.

Mais il faut que je fasse une pause dans cette biographie extraorveilleuse, car j'aimerais avoir lu encore quelques romans de Dickens avant de poursuivre, histoire de bien comprendre toutes les allusions aux différents personnages.

La suite au prochain épisode ! :)

30.07.2009

Charles Dickens - Jane Smiley

"Les oeuvres font des promesses que l'homme ne peut tenir, même avec toute l'énergie et la meilleure volonté du monde."

 

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Jane Smiley est une romancière (et essayiste) qui a remporté notamment le Pulitzer pour "L'exploitation" (Rivages, 1993), et sa biographie de Charles Dickens est bien particulière : c'est du romancier qu'elle nous entretient en priorité, à travers le détail de ses différents romans, et en mettant en perspective ce qui, selon elle et ses recherches, est en interaction avec sa vie personnelle.

J'ai corné pratiquement chaque page, tout est notable, tout le temps, et j'apprécie beaucoup les interprétations de Jane Smiley (même si je ne les partage pas toujours, concernant certains romans). On ne voit pas très bien, mais pour les yeux perçants, la preuve :

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Charles Dickens était un phénomène, dans tous les sens du terme.

Littéraire, avant tout, et de manière extrêmement rapide : "Néanmoins, entre le 1er décembre 1833, date à laquelle paraît son premier texte dans le Monthly Magazine, et le 9 novembre 1838, quand Oliver Twist est publié en trois volumes, Charles Dickens devient la plus importante figure littéraire de son temps et le premier romancier victorien. La reine Victoria a accédé au trône en janvier 1837. Les futurs rivaux de Dickens, tels que William Makepeace Thackeray, Charlotte Brontë et George Eliot, sont encore à la maison ou à l'école. Même Elisabeth Gaskell, qui a pratiquement son âge, n'a pas commencé à écrire. De fait, Dickens est en train de façonner à lui seul un siècle littéraire : sa popularité et son influence à titre d'auteur et de rédacteur en chef forceront ses pairs à définir leur sensibilité par rapport à la sienne."

Mais l'homme lui-même était étonnant, débordant d'activités et d'énergie."Il lui arrive de passer d'un état de vitalité débordante à un état de prostration, instabilité qu'on n'hésiterait pas aujourd'hui à qualifier de pathologique. La moindre chose le fait réagir à l'excès, et d'ailleurs le bruit court qu'il est fou." Bipolaire ? Plus loin, Jane Smiley met en garde contre le diagnostic d'un mal moderne à quelqu'un d'une autre époque; les victoriens, du reste, avaient une vision qu'on ne comprend plus guère de la vertu de l'effort.

Quelques petites choses dans le désordre :

- Les romans préférés de Dickens : Tom Jones de Henry Fielding (il nommera d'ailleurs son huitième enfant Henry Fielding Dickens), Les Aventures de Roderick Random de Tobias Smolett et Don Quichotte de Cervantes (que Dickens adorait enfant).

- "Dire que Dickens préfigure Freud ne paraît pas exagéré." (Il fait l'expérience de la relation thérapeutique, en pratiquant le mesmérisme)

- Il fut coauteur (sans en revendiquer le statut) de The Frozen Deep de Wilkie Collins, pièce basée sur l'expédition Franklin.

- Dickens, l'homme, avait de très sombres côtés, nonobstant ses nombreuses qualités. Je ne les ai pas encore tous complètement appréhendés ni digérés, mais son comportement lors de son divorce fut effroyable. "Le divorce de Dickens met à l'épreuve l'ensemble de ses amis et relations. Allons plus loin, il met également à l'épreuve ses biographes. Notre romancier a agi d'une manière irréfléchie, égoïste, belliqueuse et souvent cruelle."

- Claire Tomalin a signé une biographie d'Ellen Ternan, qui doit être absolument passionnante (mais pas traduite en français...)

- Jane Smiley propose un chemin de découverte de Dickens (auquel je ne m'associe pas, mais j'aime le désordre, c'est ainsi !) :"Je suggère de commencer par David Copperfield, puis d'enchaîner avec De grandes espérances, Dombey et fils, Un conte de deux villes et L'ami commun, dans cet ordre, lumière, ombre, lumière, ombre, lumière - voilà ses oeuvres les plus caractéristiques et les plus accessibles, et elles forment un saisissant clair-obscur."

Enfin, j'adresse une vibrante supllique aux éditeurs : les onze luxueux volumes de la correspondance de Dickens déjà publiés à la Clarendon Press n'ont pas fait l'objet d'une traduction française...

 

Ed. Fides, 2003, 273 p.

Traduction de Corinne Dupin avec la collaboration de Christiane Mayer

01.02.2009

Un portrait de Jane Austen - David Cecil

"L'exemple et non le précepte, disait-elle, voilà tout ce qu'un romancier peut se permettre d'exposer."cecil.jpg

 

Ecrit en 1978, et reprenant l'essentiel de ce qu'il avait dit dans sa conférence à Cambridge en 1935, ce portrait de Jane Austen par David Cecil est pour la première fois traduit en français.

Dans son prologue, l'auteur, aristocrate britannique et professeur de littérature anglaise à Oxford, explique qu'il s'agit ici d'une tentative de reconstituer et de décrire la véritable personnalité de Jane Austen, et qu'elle reste empirique (faute de documents suffisants ayant traversé l'épreuve du temps). J'aurais aimé qu'il aille plus loin encore dans les conjectures, l'ensemble restant quand même souvent très factuel, et un peu froid.

Ceci étant dit, tout fan de Jane Austen prendra plaisir à lire ce portrait, parce qu'entendre parler de cette auteure à laquelle on porte une si grande affection à travers les ans réjouit toujours.

Il remet particulièrement bien en perspective l'état d'esprit du XVIII°, bien que Jane Austen ait vécu près de la moitié de sa vie d'adulte après 1800, elle est née et a été élevée en fille du XVIII°. Ainsi par exemple, à cette époque le terme "enthousiasme" était aussi insultant que "bon sens" était élogieux.

Il m'a appris également qu'elle lut et relut Sir Charles Grandison, de Richardson, au point de le connaître quasiment par coeur. Dommage qu'il n'en existe qu'une traduction en vieux français... Elle portait beaucoup d'affection aux écrits du Dr Johnson ("Mon cher Dr Johnson" disait-elle).

Et quelle délicatesse, dans ses lettres... Ainsi pour "râler" parce que son frère avait divulgué le fait qu'elle était l'auteure de Raison et sentiments et Orgueil et préjugés :

"Une nouvelle annoncée de cette manière ! On sait comment elle se répand... Je sais que tout cela n'est motivé que par l'affection et la partialité. Il n'empêche, permettez-moi ici de vous exprimer encore, à Mary et à vous, ma reconnaissance pour l'extrême gentillesse dont vous avez fait preuve en d'autres occasions en vous conformant à mon désir."

 

Ed. Payot, Janvier 2009, 286 p., 20 €

Traduit de l'anglais par Virginie Buhl

Titre original : A portrait of Jane Austen

28.11.2008

Madame Zola - Evelyne Bloch-Dano

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Magnifique biographie d'une femme exceptionnelle, "Madame Zola" d'Evelyne Bloch-Dano a reçu le Grand Prix des lectrices Elle (catégorie Documents) en 1998. Si le genre "Biographie" vous rebute habituellement, je peux certifier que celle-ci se lit comme un roman, avec une habile construction, que la plume d'EBD est rien moins que passionnante, et que l'on s'attache beaucoup à Madame Alexandrine Zola.

L'amour qu'elle portait à Emile Zola ne faiblira jamais, du jour de leur rencontre, pendant leur 38 ans de vie commune, et jusqu'à sa propre mort en 1925 (elle lui aura survécu 23 ans).

En 1864, elle est une grisette sans le sou, sans éducation, se faisant appeler Gabrielle, et ne doit sa rencontre avec Emile qu'à son statut de modèle pour les Impressionnistes. Lui, d'un meilleur milieu mais famille ruinée, après avoir vécu une vraie misère "le 1er mars 1862, il entre comme employé au service des expéditions chez Hachette. Il ne végète pas longtemps dans cet emploi, et devient vite chef de la publicité. L'horizon se découvre : sa nouvelle fonction lui permet de rencontrer, par la petite porte, des écrivains connus. Il se fait des relations dans la presse, et surtout, il reprend confiance en lui et en l'avenir. Dès l'année suivante, il parvient à placer quelques articles. Il est au tout début de sa carrière. En mars 1864, quand Gabrielle le rencontre, il n'a encore rien publié, à part quelques articles, et travaille à son recueil Contes à Ninon, en attendant une gloire litttéraire dont il ne doute pas."

Il est myope, réservé et timide en public; elle est "peuple", pulpeuse, assurée, vaillante. Il est fasciné, elle est frappée par son mélange de douceur et de force.

"Comme Gabrielle qui a perdu sa mère, et à peu près au même âge, il a perdu son père. Comme elle, il a connu la grande pauvreté et l'humiliation. Il a dû travailler jeune pour gagner sa vie. Ils ont le même besoin de revanche sur l'existence, le même appétit de vivre, les mêmes tendances à l'hypocondrie, la même obsession de la mort. Les ressemblances s'arrêtent là. Indéniablement, leur milieu d'origine, leur culture, leurs expériences, leur caractère, et leur dons sont différents. Autrement dit, ils ont assez de points communs pour se comprendre, et de dissemblances pour s'aimer."

Elle devient immédiatement et pour toujours l'admiratrice absolue du talent de son mari. Très vite, il se consacre entièrement à l'écriture (et quel bourreau de travail !), et elle gère absolument tout le reste. Le 31 mai 1870, le couple se légitimise, et Gabrielle devient Alexandrine Zola. (Dans l'intimité, les petits noms sont Madame Canard pour la mère de Zola, Alexandrine est Coco, et Emile, Mimi.)

Le couple s'embourgeoise (sans aucune connotation péjorative à l'époque), s'établit, donne un jour de réception (le jeudi), a une bande d'amis. Alexandrine a du caractère : "Les mauvais coups, Alexandrine ne les oublie jamais. Fidèle aux êtres, entière dans ses amours et ses haines, elle a un compte trop lourd à régler avec son propre passé pour y vagabonder en toute liberté. Elle préfère aller de l'avant, curieuse, avide de découvertes, de rencontres, de nouveauté. Elle manifeste une double disposition, apparemment paradoxale, à l'attachement et à la rupture. D'une générosité inépuisable à l'égard de ceux qu'elle aime, elle attend en retour cette reconnaissance qui lui est si nécessaire pour vivre. Est-elle déçue, qu'elle n'a pas de mots assez durs pour ceux qui ont trahi cette confiance. Elle ne peut aimer qu'un homme à qui elle voue une admiration sans bornes. De telles femmes peuvent être querelleuses, violentes, critiques, mais leur amour est inconditionnel. Elles sont le meilleur appui des créateurs parce qu'elles les soutiennent sans rivaliser avec eux. Elles sont, quoi qu'il arrive, de leur côté. Madame Zola ne fut pas pour autant une femme de l'ombre, contrairement aux jugements hâtifs prononcés çà et là. Les proches de Zola ne s'y trompaient pas, et s'ils reconnaissaient ses qualités de maîtresse de maison, ils ne la réduisaient pas au rôle d'intendante ou de cuisinière. Alexandrine est une compagne au sens plein du terme. Sa vigilance, sa méfiance, sa volonté, son esprit pratique, son sens des réalités, son humour, sa vitalité, son énergie tissent autour de l'écrivain un filet protecteur d'une extraordinaire solidité."

Puis arrive la gloire, l'argent, la vie heureuse, de belles années pleines de rire et de bonheur (et toujours, de travail. En 6 ans, par exemple, de 1871 à 1877, il publie 7 romans, 3 pièces de théâtre, 3 adaptations, une multitude d'article, et un recueil de nouvelles. Nulla dies sine linea.)

Mais en 1888, coup de tonnerre, Emile Zola tombe amoureux. Petite crise de la cinquantaine, il entreprend un régime (ils sont terriblement gourmands tous les deux) pendant qu'elle prend 6 kg. Elle se voile la face, la relation tranquille qu'est devenu leur couple semble lui convenir mieux qu'à lui. Il fera deux enfants à Jeanne. Alexandrine l'apprend par une lettre anonyme plus de 3 ans après, c'est terrible. Elle ne lui pardonnera jamais. (Elle a dû abandonner sa petite fille de père inconnu en 1859, et n'aura plus jamais d'autre enfant).

Pourtant, après la mort de Zola, elle se rapprochera beaucoup de Jeanne et des enfants, assurera avec un mépris tranquille des conventions leur avenir (Zola n'ayant pris aucune disposition écrite); cela sans faire preuve d'ailleurs d'une grandeur d'âme particulière, elle s'attache véritablement à ces enfants, y trouvant une manière encore de se rendre utile, de servir son amour pour Zola.

Mais Grande par l'âme, elle l'est, assurément. Pendant l'affaire Dreyfus, elle est non seulement un soutien mais encore une partie vaillante, active,  et vraiment courageuse :

"A Médan où ils sont depuis le début du mois d'avril, on leur jette des ordures par-dessus les murs; on les insulte; un groupe de soldats leur lance des pierres. A Verneuil, où Zola loue une maison de vacances pour Jeanne, des seaux d'eau sale sont déversés sur le passage des enfants à bicyclette. Tous reçoivent des menaces de mort. Les journaux catholiques, et en particulier La Croix des assomptionnistes, se déchaînent. Dans les milieux bien pensants, Zola devient synonyme d'immondice. François Mauriac raconte que dans sa famille, on appelait le pot de chambre un "Zola"."

Et cahin-caha, le couple plie mais ne rompt pas. Que c'est émouvant cette lettre d'Alexandrine, le 23 mars (son anniversaire), après 35 ans de vie commune :

"(...) Toujours, c'est un terrible point d'interrogation que tu m'avais autrefois promis de m'expliquer un jour, et lorsque je sens en toi un peu d'effusion, je crois toujours que je vais enfin savoir pourquoi et d'où vient ma souffrance et c'est une double déception de ne pas pouvoir m'en rendre compte; et je ne comprends pas que toi-même tu ne te sentes pas le besoin de parler et de m'apprendre comment il se peut faire que tu aies gardé cette tendresse pour moi et qui me paraît simplement faite de pitié. Je ne peux pas m'entrer dans la tête que l'affection que tu as choisie n'emporte pas radicalement toute celle que tu me disais toujours avoir pour moi. Je sais et je sens que j'ai tort de te parler avec tant de franchise, mais que veux-tu, j'ai soixante ans aujourd'hui, il me serait bien difficile de changer."

Zola meurt en septembre 1902, intoxiqué par les vapeurs d'oxyde de carbone de sa cheminée, sans que l'on sache encore aujourd'hui avec certitude si ce fut un accident ou un attentat. Elle lui survivra dans la douleur le temps de mener les enfants à l'âge adulte avec Jeanne, de s'occuper avec ténacité des livres de son mari, de voir ses cendres entrer au Panthéon, et de se montrer encore très active en tant que bénévole pendant la guerre de 14.

Le 26 avril 1925, une attaque cérébrale la terrasse. Les derniers mots de son amie Geneviève Béranger accompagnent ses obsèques :

"Cette parisienne de Paris, qui sentit battre en elle un coeur ardent et une énergie indomptable, passa sa vie à se discipliner. Son enthousiasme pour les idées était sans bornes. Elle aimait et elle n'aimait pas, tout cela bravement et sainement, mais jamais d'une façon banale et quelconque."

Quel beau portrait, et quelle femme !Alexandrine-Zola.jpg

 

Ed Grasset, 1997, 360 p. 22,30 € & Le Livre de Poche, 2002, 7,50 €

 

 

 

21.04.2008

Passent les Chaises de poste pleines de Garçons, futurs Héros, Législateurs, Imbéciles et scélérats.*


Claire Tomalin - Jane Austen, passions discrètes

J'ai cru que je n'allais jamais pouvoir m'arrêter de bondir partout le jour où j'ai ouvert le colis envoyé par Papillon : elle me prêtait son exemplaire "du" Tomalin, celui que tout le monde évoque dès qu'on parle de Jane Austen !
J'ai passé la semaine en sa compagnie, et je vais maintenant pinailler petitement, mais il faut bien que soit entendu le fait que c'est forcément bon, obligatoirement réjouissant, évidemment "que du bonheur"**, puisque c'est sur, autour de, basé et centré sur le plus extraordinaire des auteurs du monde de l'univers : Jane Austen.

Claire Tomalin est une biographe, une vraie, de métier je veux dire, et finalement c'est ce que je n'ai pas aimé dans son livre. Alors fallait pas le lire, j'entends, qu'est-ce que tu nous soûles ! Oui mais non. C'est plus qu'appréciable de pouvoir se fier entièrement à chaque mot écrit, d'être absolument certain de ce que qui a été, de tel ou tel moment précis, telle anecdote, telle citation. On se fait une petite idée de la personnalité de Jane Austen, on la remet en perspective, à travers cette phrase de Mauriac : La première pensée du biographe, qui veut avancer dans la connaissance d'un homme, est de chercher d'abord du côté de ses ascendants. L'individu le plus singulier n'est que le moment d'une race.

Et c'est là quand même que Claire Tomalin, en ne faisant pourtant que son métier de la plus professionnelle façon qui soit, m'a souvent perdue en chemin. Malgré l'arbre généalogique, ça ne m'a pas passionnée l'énumération de propos de ses frères, soeurs, nièces et consorts, ni leur propre vie, à vrai dire. Tout comme lorsque je visite un musée, j'ai besoin qu'on humanise le truc pour moi, qu'on me propose du vivant, du bruissant, du souriant ou du tragique autour de l'historique, qu'on introduise du sentiment dans la culture, sinon on me perd, je ne suis pas une froide érudite, c'est comme ça !

Par contre, les passages sur les oeuvres, les personnages, sont magnifiques, c'est très émouvant aussi d'assister à la reconstitution des derniers jours de Jane Austen, de l'imaginer finalement simple et timide, de penser à Cassandra qui respecte ses souhaits en brûlant, découpant des tonnes de ses lettres, pour laisser une image la plus lisse possible, la plus conforme en tous les cas à ce qu'elle pensait être le désir de sa soeur.

C'est dommage aussi, bien sûr, car c'est ce qui manque, la dimension triviale et humaine et faillible de cette auteure de génie.

Mais on s'en fout après tout, on l'aime et on la lira  pour des générations et des siècles encore. C'est tout ce qui compte.


Ed. Autrement, coll. Littératures, 2000, 389 p.22,95 €
Trad. (GB) par Christiane Bernard et Jacqueline Gouirand-Rousselon
Titre original : Jane Austen, a life (1997)

* p. 290, dans ses notes, à Chawton, JA s'amusait elle aussi à regarder la circulation.
** Expression destinée uniquement à embêter Clarabel.


En ont également parlé : Lilly, Et puis qui ? Je ne trouve personne d'autre...

14.05.2007

Vergiss mein nicht

1-Bloch-Dano.jpgEvelyne Bloch-DanoMadame Proust

Grasset & Fasquelle, 2004
Le Livre de Poche, 2006

 

C’est une très belle biographie que signe là Evelyne Bloch-Dano, qui éclaire bien des aspects de l’œuvre à venir de Marcel Proust, mais c’est aussi avant tout le portrait d’une relation fusionnelle entre une mère et son fils. A ce titre, que l’on apprécie, qu’on lise ou pas Proust n’augure pas de l’intérêt et même, du plaisir que l’on prend à parcourir ces lignes.
Et c’est bien là vraiment qu’est l’admirable, à un travail copieux et conséquent de biographe s’allie une plume romanesque, qui dégage l’universel du cas particulier.

Tout commence par le mariage de Jeanne Weil et d’Adrien Proust, l’occasion de remonter un peu leur arbre généalogique, et de constater, déjà, la relation fusionnelle entre Jeanne et Adèle, sa mère, et de se voir très bien expliquée l’union voulue et finalement heureuse, d’une juive et d’un catholique, tous deux athées.

Puis nait Marcel, le premier enfant, naissance houleuse, on a craint le pire et, de ce pire évité, le petit Marcel tirera une prébende qui sera aussi une charge.
Enfant fragile, difficile, émotif (atteint de « nervosisme » comme on disait à l’époque), Marcel est aussi un enfant comme tous les autres.
Vous avouerais-je mon ravissement idiot devant son orthographe, à sept et demi ?
« j’ai pleuré pendant un cardeur apré cela j’était en sanglot »
Ou comme je comprends, lorsque Jeanne part pour deux jours avec Robert, le petit-frère, mais sans emmener Marcel « Celui-ci envisagea une courte seconde de mettre le feu à la maison pour retarder le départ. Il embrassa sa mère autant qu’il put, c’est-à-dire moins qu’il ne l’aurait voulu. »

Mais Marcel grandit, souffre de très violentes crises d’asthme, et afflige dans un premier temps son père en raison de son « onanisme ». Il tente bien de lui payer une prostituée, mais rien n’y fait. Marcel n’est pas, et ne sera jamais attiré par les femmes. S’ajoute à cela une vie hors de la norme, il dort le jour, sort la nuit, ne travaille pas de manière assidue. Jeanne, qui l’aime autant sinon plus qu’elle-même, accepte tout dans un deuxième temps, mais de façon tacite. Il y avait une très grande liberté d’expression chez les Proust, mais certains sujets étaient tout simplement inabordables. Encore qu’adolescent, il se livrait beaucoup plus facilement, jusqu’à ce que plusieurs déconvenues l’amènent à déclarer, des années plus tard, à André Gide : « Vous pouvez tout raconter ; mais à condition de ne pas dire Je. »
Il ne dira plus Je.
Jeanne peut respirer.

La relation entre la mère et le fils, sans jamais se relâcher, subit des aléas :
« La vérité c’est que dès que je vais bien, la vie qui me fait aller bien t’exaspérant, tu démolis tout jusqu’à ce que j’aille de nouveau mal. » et de conclure : « Il est triste de ne jamais pouvoir avoir à la fois affection et santé. » Phrase écrite sous le coup de la colère – et d’une justesse dont il ne mesure sans doute pas toute la profondeur. D’autant plus cruelle pour une mère.

Mais la vie de Jeanne Proust ne se résumait pas à Marcel, c’était une femme active, cultivée, intelligente, qui avait choisi délibérément, et sans aucune aigreur, de se consacrer à sa vie d’épouse et de mère. Tous ces aspects sont très bien développés, nous la rendent infiniment attachante. Au point de ressentir une vraie émotion lorsqu’elle s’éteint, après avoir beaucoup souffert, le mardi 26 septembre 1905, à 56 ans.

Et la conclusion d’Evelyne Bloch-Dano est d’une justesse confondante, et si jolie…

 

341 p.

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