25.06.2008

J'ai éprouvé ce que vous dites.



Brad Watson - Le Paradis perdu de Mercury

Ceci est un roman exigeant. Du genre qui demande à être apprivoisé, dans lequel il faut s'enfoncer avec bonne volonté; passer sur quelque épisodes qu'on peut qualifier de sordide (La fille morte), croire en sa quatrième de couv et les éloges de François Busnel et Michèle Gazier. Mais alors quelle récompense ! Lentement se mettent en place les différents éléments, et on se retrouve éperdu d'admiration et débordant d'amour, le coeur ouvert au lyrisme, aux choses simples, à la beauté, à la vie.

Nous sommes à Mercury, toute petite ville endormie du Mississipi, début du XX° siècle. Dans le ravin vit la communauté noire, dans des cases, avec la vieille Vish, sage-femme à l'origine mais qui est en quelque sorte le médecin, avec ses herbes et ses potions. Elle élève plus ou moins la petite Creasie, qui très vite est placée comme domestique chez les Urquhart, Earl et Birdie. Earl a réussi socialement, il est le patron d'un magasin de chaussures prospère. son mariage avec Birdie, par contre, c'est moins le cas : il ne peut s'empêcher de sauter sur tout ce qui bouge, et sa famille, extrêmement étrange, n'a jamais vraiment accepté cette épouse. Finus, lui, était fou de Birdie. Il a presque perdu un oeil en essayant de la "gagner", mais quand il en a eu l'occasion, l'instant de panique que cela a déclenché en lui a suffit à faire tout rater.
Par épisodes, par sauts dans le temps, en avant, en arrière, par différents personnages on couvre quelques soixante-dix ans dans la vie de ces gens, les braves et les tordus...

Tout aussi imaginaire que Yoknapatawpha, Mercury a sa pleine et entière personnalité. On aime tous ces vieux croutons qui restent seuls à la fin, on se prend d'une folle affection pour l'obituaire de Finus, après avoir tant peiné dans les débuts on souffre de voir les pages diminuer. On rit à l'absurde, on compatit énormément, on s'interroge... Un roman à chérir.

Ed. Des Deux Terres, 2005 & Le Livre de Poche, 2007, 441 p., 6,95 €
Trad. (USA) par Jacques Tournier
Titre original : The Heaven of Mercury (2002)


"Plus tard, à l'Université, où il suivait le cours de littérature anglaise, il avait écrit une dissertation qui paraissait prendre pour thème deux poètes anglais. Il y décrivait une situation dans laquelle un jeune homme regarde une jeune fille à travers une salle remplie de monde, une salle de bal, quelque chose de ce genre. En voyant cette jeune fille traverser le hall, cet après-midi-là, il avait senti un énorme bourdonnement lui envahir les oreilles avant de descendre vers la nuque. Un voile lui avait obscurci les yeux, comme s'il était sur le point de s'évanouir. Il avait aperçu devant lui deux petites images d'elle, comme deux miniatures peintes sur sa cornée. Il en avait conclu plus tard que toutes les gouttes de son sang avaient reflué vers son coeur, et qu'il n'existait pas de plus violente preuve d'amour que celle de sentir mourir en le découvrant - preuve si violente qu'elle pouvait vous tuer. Le jeune homme s'en était trouvé transformé. Ce phénomène, que Finus avait découvert en lisant des oeuvres inscrites au programme, Astrophel et Stella et les sonnets de Shakespeare, était un phénomène du passé, d'une autre époque, une époque où les gens mourraient vraiment d'amour. Peut-être parce qu'il leur était plus difficile alors de posséder l'être aimé, tant étaient sévères les lois et rigides les circonstances. Peut-être aussi parce que l'amour était beaucoup plus vrai pour eux, tant étaient rares les occasions qui leur permettaient d'échapper à une si étrange et si terrifiante impulsion. De  nos jours, avait-il écrit dans sa dissertation, on a pris l'habitude d'avoir peur de l'amour, une peur tellement inhérente à notre nature même que nous ne sommes plus capables de le reconnaître, de la même façon que nous refusons de reconnaître le mal, de peur d'être détruits par son inexplicable et terrible attraction. Le professeur avait écrit en marge : "Monsieur Bates, à l'unique réserve de n'avoir pas trouvé un mot plus signifiant et plus élégant qu'inexplicable, votre devoir est remarquable, et je me contente d'espérer que vous meniez à terme vos études universitaires avant que ce, ou quoi que ce soit, qui menace de vous détruire ne parvienne à les compromettre.""

21.05.2008

Si vous savez lire les mots et l'heure, et rendre la monnaie, tout le reste est une perte de temps.

Stephanie Doyon - Les tondeuses à gazon


Il y a les bleds, et encore loin derrière il y a Cedar Hole. C'est tellement paumé que même le train n'y passe plus. Delia, l'institutrice des CM1 a un petit nom bien affectueux (tout comme sa conception de l'enseignement !) pour ses habitants : les Tarés. Et c'est le temps de deux générations que nous allons passer en leur compagnie : du CM1 de Robert et Francis, jusqu'à ce que leurs propres enfants atteignent la fin de l'adolescence...


Robert c'est un peu Gilbert Grape, sauf que son besoin de plaire à tout le monde le domine. On sait ce qu'il advient de ce genre de comportement. Francis, lui, c'est plus compliqué. Petit dernier d'une tripotée de frangines, il en a bavé depuis son premier jour. Chacun d'eux, pourtant, a ce petit truc qui les nimbe comme d'une sorte de lumière : une grâce indéfinissable, bien cachée derrière des petites vies de minables et moult concessions. Tout au long du roman, il y a cette épée de Damoclès : quitter le village. La vraie vie est-elle ailleurs ? Et la question est-elle de définir la vraie vie, ou l'ailleurs ? ...

La 4° de couv parle d'Irving et de Russo, et bien évidemment c'est dans cette mouvance-là : l'incongruité du premier, son humour et sa verve, et l'immense tendresse du second pour les perdants. C'est bien fait, attachant, drôle, terriblement émouvant vers la fin, un parfait exemple de livre doudou en ce qui me concerne. Pour autant, je n'ai pas discerné la voix personnelle, le petit truc à part qui me ferait identifier Stephanie Doyon. C'est presque un "à la manière de", et c'est extrêmement plaisant à lire, mais un peu frustrant, dans le même temps. C'est avec l'espoir qu'elle ait trouvé sa propre petite musique que je lirai son prochain roman (celui-ci étant son tout premier !).



Ed. Payot & Rivages, 2008, 509 p. 9,50 €
Trad. (USA) par Emmanuelle Fletcher
Titre original : The Greatest Man in Cedar Hole