03.05.2009

L'Amour est à la lettre A - Paola Calvetti

"Si tu comprends la trame d'un film ou d'un livre dans les vingt premières minutes et que tu ne ressens pas le besoin, un peu obsessionnel, de savoir comment ça va finir, c'est que l'histoire ne fonctionne pas."calvetti.jpg

Il était une fois une traductrice que son métier emmenait autour du monde qui en a eu assez. Sans aucune expérience, elle décide d'ouvrir une librairie spécialisée à Milan, où l'on ne trouve que des romans d'amour. Bons ou pas, elle n'en a cure, ce qui compte c'est le thème. Réapparaît alors dans le paysage son amour d'adolescence, et débute une correspondance secrète entrecoupée de séjours à Belle-île-en-mer, où nos deux quinquagénaires se retrouvent une fois l'an. C'est la vie, active et fort rentable, de la librairie et de ses habitants (clients et employés) que nous suivons...

La majorité de la blogolecture tord son petit nez devant ce roman, et les arguments relevés sont tous justes : oui, la relation épistolaire ne sonne pas juste, le sort de la librairie est un conte de fée sans vraisemblance, des auteurs comme Marc Levy sont cités (mais lui c'est pour son physique, c'est écrit noir sur blanc), il y a une certaine maladresse dans l'évocation des oeuvres et dans le style général (et c'est dommage, parce que certaines idées sont vraiment intéressantes, mais mal dites). Ok. Les premières pages n'augurent rien de bon, puis on se prend avec délice au jeu, avant de voir retomber tout enthousiasme, pour finalement se laisser attendrir par les dernières pages.

Mais plein d'autres choses m'ont beaucoup plu dans ce roman et j'y vais en vrac :

J'ai trouvé à de nombreuses reprises fort justes les réflexions d'Emma et Federico, dans leur optique de cinquantenaires, sur des choses très différentes. J'ai ressenti une affinité avec nombre de leurs propos. J'ai aimé l'Italie présentée, ça m'a donné faim, et envie de bruit et de mouvement. J'ai adoré les vitrines, ce concept mobile et changeant m'a occupé l'esprit pendant de longs moments, je cherchais moi aussi des titres qui cadraient...

Exemple : La folie, pour la venue de Patrick McGrath. (la première phrase est géniale, carrément !)

"La folie, telle que je me la suis imaginée, est calcaire. J'ai acheté du plâtre chez le droguiste, que j'ai mélangé avec de l'eau, et j'en ai passé au pinceau sur les quatre bords extérieurs de la vitrine. Sur le panneau du fond, j'ai tendu un drap de lin raidi à l'amidon. Deux mannequins sont revêtus des camisoles de force que m'a prêtées le docteur Dominelli, qui travaillait à l'hôpital psychiatrique de Mombello et qui habite dans mon immeuble. Les mannequins se toisent avec des airs plus ou moins suspicieux, les deux têtes en polystyrène, où sont collés des yeux découpés dans des revues, sont fixées par une épingle à chapeau. Autour d'eux, posés par terre, un peigne, un bol, une assiette, un parapluie (il y a toujours un parapluie dans un roman avec des fous), le tout recouvert de plâtre,  y compris les livres (quatre exemplaires à jeter, mais ça valait la peine) : Spider, Martha Peake, Port Mungo, L'Etrange Histoire de sir Hugo et de son valet Fledge, que nous présenterons demain. Au milieu, j'ai empilé des exemplaires de L'Asile, j'en ai glissé d'autres dans les manches des camisoles de force. Un amoncellement de livres à la couverture grise."

J'ai beaucoup aimé également ce qu'elle déclare à l'occasion de la venue de Nick Hornby. En fait, elle a été irritée quand elle a lu un de ses articles dans The Believer, dont le credo unique est : écrivez ce que vous voulez sur les livres mais Ne les descendez pas en flammes. Elle dit alors :

"Je l'accueillerai avec les honneurs dus à un écrivain d'un rare talent et réellement sympathique, mais je ne me laisserai pas intimider. Je lui dirai : Monsieur Hornby, pourquoi diffamez-vous publiquement Tchekhov et sa femme ? Monsieur Hornby, vous avez eu des phrases insultantes pour celui dont vous reconnaissez vous-même qu'il est un géant de la littérature, "réduit aux pires mièvreries comme "mon petit chien", "mon petit chien chéri", "ma chère petite linotte", "épouse chérie grigou", "mon petit cheval", "ma brave fille, ma colombe", "mon petit cafard"... Pour l'amour de Dieu, surveille-toi, l'ami ! Tu es un grand !" Comme si vous ne saviez pas qu'à certains moments nous devenons tous un peu idiots et parlons un langage que nous n'utiliserions jamais dans d'autres situations.

"Surveille-toi", à Tchekhov, comme si c'était n'importe qui, alors qu'il est simplement amoureux !"

Et au fond, tout le truc est là. Quand on est amoureux, on est différent, c'est un fait, une évidence. On fait, on dit, on passe sur des choses qui ne nous correspondent pas vraiment, on est léger, et on en profite, parce qu'on sait bien que cet état de grâce n'est pas fait pour durer. En tant qu'amoureuse des livres, je déclare solennellement ce roman sympathique.

 

Ed. Presses de la Cité, 2009, 380 p.

Traduit de l'Italien part Françoise Brun

 

Merci Doriane !

 

Les avis (disparates) de : Le Grand Nulle Part, Estelle C., Cryssilda, Anna Blume, Virginie, Pom', Rory, Hathaway, ...

 

 

 

14.09.2008

Best Love Rosie - Nuala O'Faolain

C'est ton opinion de toi-même qui rend ta vie grande ou petite.ofaolain.jpg

 

Rosaleen Barry a été élevée par sa tante, Min. Sa mère est morte peu après l'accouchement, son père alors qu'elle était encore petite, et Min a tenu lieu des deux. Elle n'avait que quinze ans quand elle a déboulé pour prendre Rosie en charge, et n'a jamais bougé de leur petit village irlandais. Bourrue, brusque, peu démonstrative, elle a été facile à reléguer au second plan quand Rosie a commencé à bouger. Car Rosie a un appétit insatiable de découvrir le monde, elle a vécu dans un tas de pays différents. Mais Min est devenue âgée, elle boit, Rosie doit rentrer pour veiller sur elle. Et dans sa cinquantaine, revenue au village, entourée de ceux qu'elle connaît depuis toujours, elle apprend peut-être enfin à s'accepter vraiment...

Ce roman est extrêmement touchant et Rosie devient vite notre meilleure copine. La retrouver à chaque moment libre est une réjouissance en soi, on picore quelques pages et tout le reste devient soudain accessoire : on veut rester avec elle, la regarder se débattre avec ce qui la caractérise peut-être le plus, le regard de l'autre. Surtout quand il est un "il". La grande affaire de la sensualité lorsqu'elle vient se frotter au vieillissement, ce corps qui ne correspond plus au mental et qui modifie absolument tout : Quid de sa place dans l'univers quand les regards ne vous reconnaissent plus comme "possible" ?

Rosie va traverser une sale période quand Min découvre l'Amérique. Ses fondations tremblent sur leurs bases, elle se terre et va chercher au fond d'elle les réponses. Son amour puissant et profond des livres et des mots la caresse toujours, c'est une aide concrète dans chaque moment de sa vie. Mais elle pousse du talon à un moment, bien sûr, c'est une Irlandaise, au fond des tripes, elle est flamboyante, elle est tragique et marrante, elle exsude ce petit truc indéfinissable que très peu de gens possèdent, et qui n'a rien - mais alors rien - à voir avec le physique, l'âge ou le "charisme". Elle existe, tout simplement, elle occupe l'espace partout où elle se trouve, elle est pleine et entière.

"- Et toi, c'est ce que tu veux ?

- Moi ?" J'ai inspecté la cour, avalé une grande gorgée de thé et pris mon inspiration avant de déclarer : "Je veux un amant qui soit quelqu'un de bien, qui tienne à moi et qui m'apprécie, mais qui apprécie aussi Min et Peg et toi et les chiens et les chats, et qui adore l'Irlande; je veux qu'il soit un peu distant, très responsable et fondamentalement détaché pour ne jamais avoir l'impression de le posséder, passionné par ce qu'il fait, mais ouvert à de nouvelles expériences et tellement en phase avec ma façon de voir les choses qu'on papotera jusqu'à tomber de sommeil et qu'on se réveillera en riant et en s'embrassant - voire plus.

- Est-ce que, par le plus grand des hasards, tu lui demanderais aussi d'être beau ? s'est enquise Tess au bout de quelques secondes.

- Oui ! ai-je clamé. Et vigoureusement hétérosexuel tout en restant sensible. Et de n'avoir eu aucune femme avant moi - même pas de mère, maintenant que j'y pense, et bien sûr pas d'enfants.

- Et l'argent ?

- Je ne me soucie pas trop de l'argent.

- Alors tout va bien, a conclu Tess. Tu devrais trouver sans trop de problèmes."

Nous avons été prises de fou rire et nous sommes roulées sur les dalles tandis que Belle quittait la cour, écoeurée."

 

"Mais n'oublie pas ce qu'a dit Yeats quand on l'a appelé pour lui annoncer qu'il venait de remporter le prix Nobel de littérature.

De MarkC à RosieB

OK, qu'est-ce qu'il a dit ?

De RosieB à MarkC

"Combien ? Combien ?"

...

Un roman vivant et bruissant à chérir de toutes nos forces.

 

Ed. Sabine Wespieser, Août 2008, 529 p., 26 €

Trad. (Irlande) par Judith Roze

 

 

16.08.2008

A Zidane, d'abord

Brigitte Smadja - Le Jour de la finalesmadja.jpg

Marianne a la cinquantaine, elle vit dans une maison qu'elle a laissé se délabrer à Aubervilliers, en région parisienne. Matthias l'a abandonnée, très abruptement, avec ses trois enfants, alors que le petit dernier, Simon, était encore tout jeune, et voici qu'aujourd'hui même Simon se marie.  La tête encore tintante des reproches qu'il lui adressait (au mot près), elle redoute de "le" revoir. Dans un geste spontané, dont elle est coutumière, elle place dans son sac à main une arme chargée. Des envies de meurtre que le temps n'a pas calmées...

Mais c'est aussi le jour de la finale de la coupe du monde de foot, la France est en finale, les gens vibrent depuis le petit matin, et si on réitérait l'exploit, on ne sait jamais. Maurice, le vieux voisin, ami de toujours, Bechir, le patron du bar où ils ont leurs habitudes, Clémence, la fille de Marianne, Fabien, le fils ainé, qui ressemble tant à son père, tous sont différents aujourd'hui. Même les indifférents au foot.

Et Marianne doit traverser ces 24 heures, aller au bout en donnant, aujourd'hui plus que jamais, l'image d'une normalité sereine qui n'a jamais été son fort, elle qui ne tient pas en place, jamais. Il y aura des surprises, mais on finit toujours par pardonner, à Zidane d'abord...

Un roman fort honnête à la fragrance légèrement désenchantée, qui décortique et va gratter dessous, là où on n'a pas soulevé le meuble. L'héroïne est fort sympathique, le petit monde qu'elle nous présente prends corps sous nos yeux et l'épilogue est surprenant : quelques heures en banlieue parisienne...

Ed. Actes Sud, 2008, 174 p., 18 €