12.02.2012

Ah ! Sachez-le : ce drame n'est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son coeur peut-être.

Honoré de BalzacLa Comédie Humaine, Etude de moeurs, Scènes de la vie privée

22. Le Père Goriot (1834)

 

Ce roman, "fleuron de la couronne" des chefs-d'oeuvre de Balzac, inaugure le tome 3 de l'édition Pléiade (cadeau des chéries) qui ne contient (presque) que des grands romans, ça va être quelque chose ! Dans l'introduction, on apprend entre autres qu'il a écrit le premier jet en dix jours (10 jours !) pour éponger une dette (il "devait" une nouvelle à une publication) et une fois écrit, il s'est dit oh la, je tiens un truc, là, et a retravaillé et retravaillé et voilà, à l'arrivée, merveille absolue. Cet homme était incroyable.

Je vais détailler quelques points, parce que j'aime ça et que ça me fait plaisir, mais je voudrais en préalable rendre compte du plaisir total et absolu éprouvé pendant cette lecture, jamais encore je n'avais été ainsi rivée et immergée dans une intrigue balzacienne, j'ai ri (mais vraiment ! Balzac est drôle, et c'est une découverte), j'ai été émue, Goriot m'a invitée à réfléchir à mon propre comportement. Histoire d'un père dévoré par l'ingratitude de ses filles, bien sûr (je pense que personne n'ignore aujourd'hui cet aspect de ce roman, donc je ne développe pas), Le Père Goriot est aussi l'histoire d'Eugène de Rastignac, stigmatisé pour la postérité comme l'arriviste type, l'incarnation de l'ambition, mais cet état a une génèse, une progression, et la suivre est une expérience ébouriffante.

Vous me pardonnerez (ou pas) la longueur de ce billet et le langage relâché (ou empreint de mimétisme pataud, je laisse filer mes doigts sur le clavier) dont je vais faire usage, la passion m'anime et je n'entends pas la brider.

Alors déjà, Balzac a fait deux préfaces à ce roman, où il s'énerve. Ce qu'il dit, en gros (très très grossi), c'est ah ouais comme ça vous faites rien qu'à raconter des conneries sur mon oeuvre, ouiiii d'après vous je ferais exprès de reprendre sans arrêts des personnages d'un texte à l'autre, sans chronologie,  pour vous forcer à rien comprendre et à tout relire tout le temps, donc à acheter, et puis je serais un vilain pas beau qui dit que la Femme est pleine de vices, tout ça. Mais mes cocos, premièrement ta gueule et ensuite, tiens, je te fais un tableau Femmes vertueuses versus Femmes criminelles dans l'ensemble de toute mon oeuvre et crois-moi qu'elle est longue et belle, quand tu seras grand tu comprendras, peut-être si t'as de la chance et qu'il fait beau. Alors, tu le vois le ratio ? 38/20. Alors museau, les mouettes. 

"Certaines personnes voudront voir dans ces phrases purement naïves une espèce de prospectus, mais tout le monde sait qu'on ne peut rien dire, en France, sans encourir des reproches. Quelques amis blâment déjà, dans l'intérêt de l'auteur, la légèreté de cette préface, où il paraît ne pas prendre son oeuvre au sérieux, comme si l'on pouvait répondre gravement à des observations bouffonnes, et s'armer d'une hache pour tuer des mouches."

Et j'ai vraiment eu l'impression que ce même énervement, cette même volonté de provoquer, de railler les reproches, l'animait tout au long de l'écriture du Père Goriot, dès le début, où il s'adresse à la lectrice qui s'installerait tranquillement dans son fauteuil pour lire un drame horrible, et n'y penserait plus l'instant suivant quand elle irait manger.

En plus des deux personnages principaux (Goriot et Rastignac, donc), se présente à nous pour la première fois un for-mi-dable caractère en la personne de Vautrin, qui représente LA tentation dans toute sa splendeur (pour Rastignac). Ses propos sont sidérants (mais vraiment), son panache total, sa force à la fois comique et effrayante. Morceaux choisis :

"L'honnêteté ne sert à rien. L'on plie sous le pouvoir du génie, on le hait, on tâche de le calomnier, parce qu'il prend sans partager; mais on plie s'il persiste; en un mot, on l'adore à genoux quand on n'a pas pu l'enterrer sous la boue."

"Voilà la vie telle qu'elle est. Ca n'est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut se salir les mains si l'on veut fricoter; sachez seulement bien vous débarbouiller : là est toute la morale de notre époque."

"Avoir de l'ambition, mon petit coeur, ce n'est pas donné à tout le monde." (...) "Si j'ai encore un conseil à vous donner, mon ange, c'est de ne pas plus tenir à vos opinions qu'à vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante de ne jamais changer d'opinion est un homme qui se charge d'aller toujours en ligne droite, un niais qui croit en l'infaillibilité. Il n'y a pas de principes, il n'y a que des évènements; il n'y a pas de lois, il n'y a que des circonstances : l'homme supérieur épouse les évènements et les circonstances pour les conduire."

(Alors qu'il tente de convaincre Rastignac de valider l'assassinat d'un gêneur, comprenant qu'il n'obtiendra pas son accord, il s'exclame, écoeuré) "Les temps sont bien changés. Autrefois on disait à un brave : "Voilà cent écus, tue-moi M. untel", et l'on soupait tranquillement après avoir mis un homme à l'ombre pour un oui, pour un non. Aujourd'hui je vous propose de vous donner une belle fortune contre un signe de tête qui ne vous compromet en rien, et vous hésitez. Le siècle est mou."

(Il emmène la logeuse au théâtre, elle s'est pomponnée, entrant de force dans un corset trop petit, elle est boudinée à mort) "Voilà manman Vauquerre belle comme un astrrre, ficelée comme une carotte. N'étouffons-nous pas un petit brin ? lui dit-il en mettant sa main sur le haut du busc; les avant-coeurs sont bien pressés, maman. Si nous pleurons, il y aura explosion; mais je ramasserai les débris avec un soin d'antiquaire. - Il connaît le langage de la galanterie française, celui-là ! dit la veuve en se penchant à l'oreille de Mme Couture."

Et puis bien sûr Goriot est émouvant. Très touchant. Et en même temps, tout l'art de Balzac consiste à nous faire ressentir également combien il peut être horripilant, par cela même qui nous touche. "Elle me disait tout à l'heure en revenant : "Papa, je suis bien heureuse !" Quand elles me disent cérémonieusement : Mon père, elles me glacent; mais quand elles m'appellent papa, il me semble encore les voir petites, elles me rendent tous mes souvenirs. Je suis mieux leur père."

Et enfin Rastignac, que l'on va retrouver au moins deux importantes fois dans la suite de La Comédie Humaine, qui va briller, interjeter, épigrammer avec éclat, qui va bouffer Paris, et qui est ici un jeune homme encore pur qui se projette seul d'un état mental à un autre, qui rebondit comme une balle de moralité en assouvissement, qui vibre, ressent, entend, comprend, et juge pourtant. L'avant dernier paragraphe est tout simplement historique, avec LA phrase restée célèbre pour l'éternité :

"Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine, où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnant un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : "A nous deux, maintenant !"

Vivement.