19.08.2010
L’éternité n’est pas si longue – Fanny Chiarello
« Quand on a tendance à se sentir inutile , on devrait au moins s‘épargner de devenir encombrant. »

Nora Ballard a trente-cinq ans, un petit groupe d’amis (3) extrêmement proches et – au début du roman tout au moins – une amoureuse. Elle vit dans une bulle bien à elle, dans un monde qui est le nôtre sans l’être jamais tout à fait, elle pose sur l’existence (et jusqu’à ses détails les plus minimes) un regard et une pensée extrêmement personnels, et particuliers.
Or, soudain, la variole est de retour, sous une forme résistante à tout traitement ou vaccin, et les gens meurent à tour de bras.
L’humanité telle que nous la connaissons se délite rapidement. Mourir devient banal. Nora est encore vivante, mais pour combien de temps ?...
Voici un roman doté d’un charme extraordinaire. Son intrigue de fond est plutôt orientée SF, sa trame narrative est tout autre, légère, profonde, fantaisiste. Nora est une vraie tête à claque, une sacrée chieuse qu’on ne peut s’empêcher d’aimer. Elle est passive et exigeante envers les autres, digresse souvent, a le regard nombriliste d’une ado malgré son âge qui devient certain, mais tient son lecteur fermement et ne le déçoit jamais.
J’aime son courage de décrire – et de s’en sortir plus que correctement - la plus éculée des images : un coucher de soleil. « Ça paraît stupide comme ça, un « coucher de soleil sur la mer », l’image paraîtrait sans doute d’une affreuse banalité même à ceux qui n’ont jamais vu la mer, parce qu’à défaut ils ont forcément vu des posters ou des plans séquences des années 1990 noyés de lumière orange et de chansons de variétés à saxophone, mais le privilège que nous avons ce soir, Pauline et moi, est d’observer avec quelle délicatesse nonchalante le ciel, inconscient de lui-même, indifférent à l’émerveillement qu’il soulève dans nos corps infinitésimaux, apaise sous sa paume bleu roi les contorsions ocres dont la source, déjà, a fondu derrière l’horizon . »
J’aime aussi sa manière d’échapper à la réalité, ses plaintes qui ont de l’élégance : « Je ne fais pas une dépression, le monde s’effondre. Je me permets d’y voir une nuance. »
J’aime enfin sa façon de décrire avec une précision clinique des choses en apparence futiles, mais que l’on a tous ressenties à un moment ou à un autre : « Plus tard, la voix de Miriam tricote, vibrante, un élégant contrepoint à sa sélection musicale. Je ne peux pas comprendre que Stand by me lui ouvre des sphères inédites ; il y a quelques minutes, je n’aurais pas imaginé que cette chanson puisse être cataloguée par quiconque ailleurs que dans le vaste champ tiède des références communes à ceux qui ne comptent pas la musique parmi les choses les plus essentielles de la vie (ce qui est leur droit – je n’ai aucune autorité morale me permettant de dire : leur croix ; je dois être moins obtuse que ça). Maintenant, je prends la mesure de l’inconnu lové dans la boite crânienne de Miriam, je ne la méprise pas de se montrer aussi viscéralement réceptive à cette chanson qui ne m’est rien, mais suis au contraire presque confuse, comme si un handicap affectif me privait des ressources que ce vieux standard recèle potentiellement (voir ci-contre, les volutes vibrantes de la voix dans la nappe bleutée de notre tabagie) et, pour tout dire, je me sens désagréablement étrangère à Miriam, exclue de son monde, comme si l’adaptation sélective nous avait menées à des sphères sans intersection."
Le titre vient de la chanson My Own Private Disco de Help She Can’t Swim.
Tout à fait conquise !
Ed. de l’Olivier, 2010, 295 p.
Lu également par La Ruelle Bleue.
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : coup de coeur |
25.04.2010
Love Letters - A.R. Gurney
Il y aura décidément un avant et un après Leo dans ma vie; c'est en discutant de ce roman avec Amanda qu'elle m'a proposé de lire LE texte ultime sur la relation amoureuse épistolaire à ses yeux, Love Letters de A.R. Gurney.
J'ignore tout des droits en ce qui concerne le théâtre, et me résigne hélas à ne pas publier d'extraits, mais je n'avais pas ressenti un tel coup de coeur pour un texte depuis très longtemps.
Nous sommes dans les années 1930, Andrew et Melissa sont enfants et se côtoient. La toute première lettre qu'adresse Andy est à la mère de Melissa, pour accepter une invitation à un goûter d'anniversaire. Leur correspondance durera plus de quarante ans, avec des relâchements et des périodes frénétiques.
Car toute la différence est là, ils se connaissent physiquement dans la vie, ont grandi ensemble, sont à l'opposé l'un de l'autre, mais ne retrouvent pas - tout au moins au moment où cela pourrait changer le cours des choses - la personne qu'ils lisent dans la personne réelle.
Melissa est riche, malheureuse, négligée par sa famille. Elle est cinglante, brillante, provocante, scandaleuse. Andy est un bon garçon entouré par sa famille, qui s'occupe ensuite bien de celle qu'il crée. Le sens du devoir est sans doute ce qui le caractérise. Mais ils s'aiment, depuis le premier jour, en dépit de tout. Ils se le disent, se le prouvent, le vivent, mais jamais au bon moment. Comme si de toute éternité leurs chemins n'étaient pas destinés à se croiser. Ils s'abîment, chacun différemment. Et ils s'écrivent...
C'est un texte extraordinaire qui condense en 54 pages une infinité de nuances. L'auteur donne d'ailleurs des indications extrêmement précises sur la façon de le jouer, dans une sobriété totale. Deux acteurs, ne se connaissant pas ou peu, qui n'ont surtout pas appris le texte par coeur, et qui ne le jouent pas, qui le lisent, sans effets, sans cris, sans pleurs, sans se regarder (sauf pour la dernière lettre) et en étant attentifs à la lecture de l'autre, comme s'ils écoutaient une émission de radio au loin.
Ce sont deux personnes fatiguées et cabossées arrivées sur le versant final de la vie, qui relisent ces petits morceaux de lettres, sans date, sans formules de politesse, qui ont constitué leur conversation au fil des années, entre les coups de fil et les rencontres.
Et le lecteur - le spectateur sûrement aussi bien sûr - reçoit tout en plein coeur : la joie, l'amusement, l'attraction animale, l'amour dévorant et insatiable, la frustration, la douleur, la jalousie, la colère, la peine (terribles dernières lettres !). C'est magnifique. Andy dit à un moment des choses si belles sur le fait d'écrire une lettre, c'est à recopier en lettres d'or et à encadrer.
"Trust what I wrote" indique en final l'auteur aux futurs acteurs. Je confirme :)
Texte original disponible à la vente en VO, en carnet à spirale, Dramatists Play Services Inc. (Pulitzer Price for Drama). Pièce montée pour la première fois en 1989, à New York. Traduit en plus de 30 langues, jouée dans le monde entier, par des énormes pointures comme par des amateurs, et devenue un classique du théâtre contemporain américain.
S'il existe un DVD zone 2, ou si la pièce se monte en France, s'il vous plaît, dites-le moi !
Un énorme merci, Amanda.
17:33 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (27) | Envoyer cette note | Tags : théâtre, superbe, magnifique, ultime, coup de coeur, vo |
24.09.2009
L'Attente du soir - Tatiana Arfel
"Tous portaient un visage lissé par l'onguent de l'habitude, qui racle les espoirs d'un autre quotidien"

Grand coup de coeur pour ce roman, qui m'a mouillé les yeux plus d'une fois (qui m'a mise en état transparent :)).
Trois personnages qui prennent la parole tour à tour, trois êtres abîmés mais qu'on sait sortis d'affaire, puisqu'ils se racontent à postériori.
Giacomo est un nomade, un vrai, de ceux qui ont l'appel de la route et du cirque chevillé à l'âme. La femme grise est une autiste par carence, c'est-à-dire que ses parents ne l'ont jamais regardée; elle ne se considère donc pas comme regardable. Et le môme, enfin, est à l'état brut, entièrement livré à lui-même et totalement sauvage. Tour à tour (et parfois en décalage), chacun nous raconte un petit morceau de sa vie, chronologiquement.
J'ai été bouleversée par ce roman, parce qu'il représente tout ce qui m'a fortement marquée durant l'enfance, et à ce titre, je l'ai lu sans défenses, entièrement ouverte et offerte. Quand on parle de cirque, c'est celui de Sous le plus grand chapiteau du monde; le môme est comme un Johnny Weissmuller dans Tarzan le mardi soir. Et la femme grise, enfin, cristallise le renoncement ultime à l'espoir, le détachement suprême que l'on recherche parfois, sans savoir (et en le constatant, là) comme c'est un état non enviable, comme il est précieux de ressentir, ne serait-ce que de la souffrance. Il y a de plus tout au long cette notion du mythe de Sisyphe, ce côté travail incessant et inlassable qui a lui aussi son aspect fascinant. Et puis de la poésie, et puis des couleurs...
A mon sens la dernière partie n'apporte rien, sinon de mettre en mots ce qu'on avait déjà largement lu entre les lignes dans les deux premières.
Mais quand même, une réelle magie se dégage de ces histoires croisées, un sens délicat et feutré, une grande douceur, des univers riches et plein de sens, une émotion profonde qui court, se pose, se repose, reprend, chemine... Collection Merveilleux ? Le bon endroit.
Ed. José Corti, collection Merveilleux, 2009, 325 p.
Coup de coeur partagé par : Caro[line], Lily, Anne, Dominique, Michel, Keisha, JLK,
17:40 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : coup de coeur, grosses larmes, émotion vive |
22.01.2009
Le Vrai Cul du diable - Percy Kemp
"On pouvait, disait Lincoln, mentir à tout le monde un certain temps et à certains tout le temps, mais on ne pouvait pas, concluait-il judicieusement, mentir à tout le monde tout le temps."

Attention coup de coeur !
Percy Kemp nous propose ici une bien étrange histoire, entre deux personnages très différents : l'une est humaine, Anna Bravo, l'autre est un curieux miroir vénitien du 18°.
Anna a 39 ans, elle est le bras droit du ministre de l'intérieur, futur président de la République. Ces deux-là se connaissent depuis le lycée, toujours elle a été sa plus proche collaboratrice, celle des chiffres et des faits pondérés. Ils sont à l'opposé l'un de l'autre, et le portrait qui est dressé de cet homme est amusant; ne doutant d'absolument rien (et surtout pas de lui), il a par exemple une théorie fumeuse sur l'alternance à la tête de n'importe quel état (grand/petit, chauve/chevelu), et au final chacun d'entre eux peut se résumer par deux citations :
"Et alors qu'elle aurait pu faire sien ce proverbe spartiate qui voudrait qu'il ne puisse y avoir de véritable art oratoire sans attachement à la vérité, Noël, lui, se serait volontiers reconnu dans cet athlète avide de lauriers à qui Pindare fait dire : "Moi, ce que je veux, c'est au peuple plaire, jusqu'à ce qu'on recouvre mes membres de terre.""
Anna, donc, est efficiente, amoureuse malheureuse de son Noël de ministre (il est né un 25 décembre !), carrée, organisée, absolument pas dans la séduction. D'ailleurs, son enfance a été fortement marquée par une mise en garde de sa grand-mère (assortie d'une illustration choquante) contre la vanité : "Le miroir, lui avait-elle lancé, est le vrai cul du diable !". Depuis, Anna ne s'en sert que pour vérifier sa mise, d'un regard bref et acéré.
Sauf qu'elle va tomber raide dingue, dans une soirée autour des miroirs et des images spéculaires (dans le cadre de son boulot), d'un petit meuble vénitien contenant un étrange miroir : celui qui s'y mire s'y voit selon un angle tout à fait inhabituel, dans une vérité absolument troublante, toute asymétrie révélée.
Dès lors, et malgré en avoir démonté et compris le mécanisme, Anna va se mettre à souffrir d'autoprosopagnosie, et...
Un roman étrange et pénétrant, dans lequel on s'enfonce profondément, et qui réjouit par sa belle langue : usage du dictionnaire intensif, nombreuses citations insérées judicieusement, univers riche et marquant : un régal. Dès la première scène, où l'usage de la brosse à dents est sacrément détourné, on sait qu'on va lire un truc hors-norme, et on n'est pas déçu !
L'auteur précise que ce miroir existe bel et bien, et il recommande chaudement à tous de s'y mirer, mais ne le souhaite vraiment à personne : ma curiosité est à son comble :-D
Ed. Le Cherche Midi, collection Styles, 168 p., 17 €
06:00 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : coup de coeur, étrange, miroir, perception de soi |
19.08.2006
Alakazammi, c'est le grand rififi !

Photo agence Opale, B. Cannarsa
Je partage le coup de cœur de Chimère !
Caractéristiques : Polars écossais (un baptême en ce qui me concerne), politiquement incorrects, qui prennent le temps d’installer leur intrigue, avec un C, voire un D, qui n'arrivent vers la 100° page, sachant que A et B n’ont rien à voir, et que A est souvent choquant.
Petite bombe noire
Editions de l’Aube, 2003
Au début, on se demande bien où on va : beaucoup de personnages que l’on suit momentanément, dans différentes pistes, on a un peu de mal à raccorder le tout. Mais le fil conducteur devient peu à peu apparent, et on est séquestré dans une intrigue haletante. Pourtant, de longues pauses s’intercalent, reprenant le passé des protagonistes, resserrant les mailles d’un filet qui a un petit goût de destin…
Un prof d’anglais qui a grande peine à s’imposer à ses élèves, deux d’entre eux parmi les plus rebelles qui vont être bien punis de leur curiosité, un terroriste sans états d’âmes et une petite inspectrice hargneuse et obstinée, voici nos compagnons de route pour ces 500 pages vibrionnantes (mot de Libération, j’adore !)
Pour autant, l’inspectrice de Xavia, si elle apparait bien dans ce premier opus des aventures qui lui sont consacrées, est loin d’en être l’héroïne principale. C’est la plume de Christopher Brookmyre qui prend toute la place, infiltrant sa vision d’un noir absolu de la société, plaçant de petites bombes caustiques, distillant des amitiés, de l’amour, des références musicales, cinématographiques, un peu de grossièretés, et surtout un grand pouvoir narratif.
Prévoyez une nuit très courte suivie d’une journée sans aucune autre activité que la lecture, ou ne commencez pas ce roman !
Traduction (Ecosse) d’Emmanuelle Hardy-Seguin
535 p.
Petit bréviaire du braqueur
Editions de l’Aube, 2004
Mais quel brio, quel humour, quelle classe a Christopher Brookmyre !
Cet opus traite de prestidigitation, et fort logiquement, sa construction s’en inspire. Je ne peux donc – à mon grand regret – pas disserter des changements dans la narration, pas dire tout ce à quoi les différentes parties m’ont fait penser, rien révéler, non, n’insistez pas.
Bon d’accord.
Ne partez pas, j’ai dit oui.
Allez, quoi, écoutez-moi un peu !
Oh et puis non.
A moins de lire (ce que je vous conseille fortement), Petit bréviaire du braqueur, vous ne saurez rien du sept de carreau, d’En attendant Godot, des yeux bleus comme des lacs, de braquages insensés ou de règlements de comptes mafieux, tant pis.
Peut-être que si vous avez lu Le prestige de Christopher Priest vous avez une petite idée de ce qu’on peut trouver ici.
Mais peut-être pas.
En tout cas si vous aimez vous faire des nœuds au cerveau, jetez-vous dessus, vous allez pouvoir augurer, conjecturer, présupposer, soupçonner, mais en vain : l’issue est magique.
Ah, une dernière chose, Angélique de Xavia part pour Paris dans le troisième opus, par conséquent Zal est à moi, que les choses soient bien claires.
Traduction (Ecosse) d’Emmanuelle Hardy-Seguin
459 p.
15:00 Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : polar, ecosse, coup de coeur |

