15.09.2010

Les sortilèges du Cap Cod - Richard Russo

 

russo.jpg

 

 

C'est l'histoire d'un gars, la cinquantaine descendante, qui n'est plus d'aplomb. Le temps de deux mariages (sa fille et une de ses amies), à une année de distance, il remet toute sa vie en question. Son couple, sa belle-famille, son enfance, ses propres parents, ses boulots...

C'est un roman lent et tranquille (un peu désenchanté) qui s'insinue doucement dans l'esprit et le coeur du lecteur, pour laisser durablement sa marque. On chemine à petits pas sur les sentiers de l'hérédité, la transmission, les relations entre les gens, on met un peu de temps à réellement entrer en empathie avec Griffin (qui est tout de même plutôt mou) mais finalement tout se met en place. Empli de petites choses, de dialogues surprenants, incisifs, de morceaux de vie, le roman parvient à nous mettre gentiment en miettes, malgré l'humour toujours prégnant.

On le termine en mode tendresse nostalgique, il m'a beaucoup fait penser au film avec Emma Thompson et Dustin Hoffman, "Last Chance for Love", pour son ambiance.

Il est de la race de ceux qu'on voudrait ne pas voir finir, pour avoir rendez-vous encore une fois avec notre pote Griffin.

L'Olde Cape Lounge affiche une pancarte où est inscrit en lettres gothiques le message suivant :

 

Ven ezpas seru neheur

efesti vedan slajoi eet labon

nehu meurque l'amit iéso

oitrei nesoy ezju steet bo nettai

sez tout ema uvai sepa role.

 

Saurez-vous le déchiffrer ?...

 

Ed. Quai Voltaire, 2010, 315 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy

Titre original : That Old Cape Magic

 

04.09.2008

Richard Russo - Le pont des soupirs

J'ai appris qu'on a beau faire tous les efforts possibles, il nous reste toujours des larmes pour pleurer.

russo.jpg

Richard Russo est reconnaissable entre mille : Outre sa très américaine façon de disséquer chaque particule de pensée de ses personnages, il excelle à dépeindre les perdants magnifiques, les petites villes paumées, avec une tendresse remplie d'humour.

Pourtant, "Le pont des soupirs" se démarque de ses précédents romans, il est délayé jusqu'à l'extrême limite (au risque de perdre par moment l'intérêt du lecteur), il est plus triste, aussi, assurément, et souvent très injuste.

Nous sommes à Thomaston, petite bourgade polluée proche de New York. Louis Charles Lynch en est devenu le maire. Très attaché à sa ville, il y dirige plusieurs petites épiceries, en famille. La soixantaine venue, son épouse Sarah et lui sont sur le point de se rendre à Venise. Mais avant, Lou a entrepris d'écrire sur son enfance. Se mêlent alors ce qui fut et ce qui est, menaçant ce qui sera...

C'est une galerie de portraits généreux, qui a la particularité de faire évoluer l'avis du lecteur sur ses personnages. Tessa, par exemple, la mère de Lou, apparaît de prime abord assez antipathique, avant qu'on n'en vienne à l'admirer puis à franchement la respecter. Loulou, le père, y est dépeint de bout en bout comme une pâte, une crème, un bon gros nounours qu'il est impossible de ne pas aimer; mais protéger les gens devient pourtant fatigant au bout d'un moment... Et notre héros, qui déteste tant qu'on l'appelle Lucy (Lou C.), lui-même, suscite quelque irritation.

La construction est plutôt hachée, passant de l'un à l'autre et des souvenirs au présent, on peut être quelque peu déstabilisé par l'incursion fugace de Bobby au présent alors qu'on est immergé en plein dans son enfance, son ombre plane tellement tout au long du roman qu'on regrette de ne pas avoir son point de vue plus souvent ou longuement. Mais c'est bien Lou notre interlocuteur principal (même s'il cède la place aussi à Sarah de temps en temps), et il faut lui reconnaître une emprise certaine : j'ai souvent posé la main à plat sur le livre refermé, comme pour lui transmettre ma chaleur attentive, les yeux dans le vague, méditant tel ou tel point. Les petites vies remuent l'universel, y a pas à dire.

"Je ne sais plus à quel âge j'ai entendu pour la première fois quelqu'un traiter Big Lou Lynch de "bouffon". J'étais tellement surpris que, sûr de me tromper sur le sens véritable du mot, je suis allé vérifier dans le dictionnaire. J'ai probablement entrevu ce jour-là les obscurs fondements de la méchanceté, et mesuré notre impuissance devant elle. Quoi qu'il en soit, j'ai remarqué que, parfois, les gens paraissent gênés de finalement m'aimer bien, comme s'ils ne comprenaient pas pourquoi. J'ai reçu beaucoup d'amour dans ma vie, peut-être plus que je n'en mérite, mais mon père est la seule personne à m'avoir aimé sans réserve, c'est pourquoi il m'est impossible d'en émettre à son sujet."

 

Ed. Quai Voltaire / La Table Ronde, Sept. 2008, 726 p., 25 €

Trad. (USA) Jean-Luc Piningre

Titre original : Bridge of Sights