13.08.2008

La bêtise insiste toujours.*

Belinda Cannone - La bêtise s'améliore



C'est un essai sous forme de dialogue : deux collègues "photocopistes", aidés par l'amoureuse du plus rondouillard des deux,  entreprennent d'ébaucher les grandes lignes de la bêtise des gens intelligents. Cultivés, informés, libres (pourrait-on croire) d'exercer leur intelligence à tout moment et sur tout sujet, et subissant pourtant l'influence de la doxa. (Charge au lecteur de mener plus loin sa réflexion.)

C'est passionnant de bout en bout, malin, rigolo, et évidemment loin d'être bête.

Sont ainsi passés en revue, expliqués et démontés, dans le cadre du conformisme, nid de bêtise intelligente, les mécanismes du réflexe, de la pensée-mode, de  la paresse, du bon sentiment, de la réduction (simplification), des notions comme le relativisme, la crainte de la censure, la pétition, le réactionnaire, j'en passe.

Une sorte d'opposition instinct grégaire / respect de ses valeurs intimes, qui est d'autant plus amusante que les personnages cèdent régulièrement à l'une ou l'autre des facilités qu'offre la bêtise.

Exemple :

"Ca m'a rappelé cette étonnante formule contemporaine, en vogue il y a encore peu : quelque part. "Il souffre quelque part." "Il a tort quelque part." Difficile de quantifier la durée de vie de ces expressions à la mode. Deux ou trois ans généralement, je crois, ensuite elles vivotent. Difficile aussi d'expliquer leur apparition. Quand j'étais très jeune, je les ai découvertes avec au niveau de et à la limite. Pourquoi le niveau et la limite ? Mystère. Une des dernières en date : mettre en exergue, incorrectement dotée du sens de mettre en relief. Pourquoi cette gloire de l'exergue ? Allez savoir. Ce qui est certain, c'est la fonction de béquille de ces expressions qui s'imposent parce que le manque de ressources du locuteur leur permet de monopoliser son imagination verbale. Le parleur est souvent comme un nageur en difficulté : l'expression à la mode, c'est l'aubaine d'une bouée surgissant dans le combat contre la noyade. Mais elle signale aussi la satisfaction de parler la langue commune. Comme l'exergue est joli, comme il a bonne mine, comme il est savant : hier encore, ma bonne dame, je ne le connaissais pas, et pourtant je l'utilise, mais oui, moi aussi, je parle comme vous ! Et encore ludique, charismatique, toujours légèrement à faux, mais si savants, si savants. Et à l'inverse, l'enthousiasme pour le flou de quelque part. Qu'on comprend d'ailleurs : un siècle pour intégrer les apports de la psychanalyse, mais à présent nul n'ignore qu'il se passe des choses par en dessous (ma bonne dame). Quelque part : façon de ne rien dire, de ne pas désigner le lieu, l'origine, de ne pas prendre le risque de l'interprétation, tout en se donnant l'air profond.
J'ai dit à Gulliver mon irritation devant ces expressions à la mode qui inscrivent dans la langue la passion moutonnière. Ca l'a fait rire. Il trouve que je suis le brave type, le type gentil, pas malfaisant et plutôt bienveillant : "Alors quand tu es forcé de critiquer tes contemporains, j'imagine ce que ça te coûte et ça me fait rire." Je lui ai dit : "Quelque part tu as raison
."

ou encore :

"Mais revenons plutôt à tes bobos et à tes idiots.
- Drôle de paire !
- Expressive. Les premiers, j'en suis d'accord, sont des hyperadaptés. Ils sont parfaitement aux normes de l'époque qui exige, comme toujours, un vernis culturel et, comme récemment, une façade libertaire. Les idiots ne sont-ils pas précisément le contraire ? Mal équipés pour la société, pour survivre, hiérarchisant à faux, intéressés par les papillons bleus - inadaptés. Mais libres parfois, avec éventuellement des intuitions fulgurantes et une pensée hétérodoxe.
- Tu veux me dire que les idiots sont tout sauf bêtes ?
- Ils seraient même à l'opposé, il me semble : idiotès signifie simple, particulier, unique - l'inverse de conformiste. Ce sont des briseurs de vases Ming, comme le prince Mychkine chez Dostoïevski, l'exact contraire d'esprits faits au moule. Et, pour rester dans la vaisselle, des qui mettent les pieds dans le plat, qui ne reconnaissent pas les fourchettes à poisson et qui ne connaissent pas les conventions, qui n'ont pas vu les dernières expos ni lu les derniers livres, en somme : qui n'ont pas la culture partagée.
- La culture partagée ?
- Tu sais bien : il ne faut pas avoir lu tous les livres, heureusement - on ne pourrait de toute façon pas. Mais il faut, pour briller, savoir quels livres doivent être lus, quelle bibliothèque est partagée dans le monde où l'on traîne. Et peu importe d'ailleurs qu'on les ait lus ou pas : il faut savoir qu'ils se trouvent dans la bibliothèque mondaine et opiner du chef quand on les évoque devant vous. Les idiots, eux, lisent d'autres livres.
A une époque de ma vie, plus jeune, j'aurais pensé qu'elle parlait de moi. Mais je suis devenu modeste. Je ne suis pas idiot.
"


Ed. Stock, coll. L'autre Pensée, 208 p., 18,50 €

cgat en a parlé aussi.

* Camus

18.07.2008

Ce qui m'intéresse, c'est de parvenir à saisir l'insaisissable.


Yves Alion et Jean-ollé-Laprune - Claude Lelouch Mode d'Emploi

""Claude Lelouch ? J'adore ses films. Mais pas tous..." et nos interlocuteurs de citer dans la foulée leurs titres préférés, jamais les mêmes.
A croire que le réalisateur d'un côté, le personnage public de l'autre, sa productivité et son impact médiatique enfin aient découragé l'analyse, du moins la fasse hésiter entre le laudatif et la réserve, parfois teintée d'ironie."

Cette introduction d'Yves Alion et Jean-Ollé Laprune m'apparaît comme on ne peut plus juste. Et le reste de ce magnifique objet, lourd et copieux, est à son aune : c'est un bonheur absolu de bout en bout.
A travers des entretiens avec Claude Lelouch, ce sont ses films qui sont revisités, avec des explications, des petit morceaux en plus, des parallèles, des mises en abîme, des photos, des tonnes de photos. Claude prend parfois la parole, le temps d'un intermède, ou nous donne la liste des cent films qui lui ont donné la chair de poule, disserte de ses influences, raconte le cancre qu'il était, ce qu'être juif signifie pour lui, quelles sont ses déceptions, les films pas encore tournés...

Pour vous dire à quel point c'est prenant, je l'ai commencé en ayant en tête l'idée de le feuilleter un peu, de le "picorer", lorsque j'ai levé le nez des heures s'étaient écoulées, assez incroyable comme sensation; j'ai l'impression d'être tombée dans une faille spatio-temporelle, ni faim ni soif, entièrement à l'écoute des anecdotes de cet homme quand même tout à fait hors norme.

"Quand j'étais enfant et que j'allais au cinéma, je ne savais pas qu'il y avait des metteurs en scène et des dialoguistes. J'allais voir des comédiens. Pour moi, une star reste quelqu'un que l'on est content de voir, même dans un film médiocre. On dit tout le temps que, pour faire un bon film, il faut une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire. Moi je dis qu'il faut avant tout de bons comédiens. Avec un bon comédien, on ne s'ennuie jamais."
Il est indéniable que dans tous ses films, les acteurs sont saisis dans une vérité assez fascinante...

Jusqu'au 20 Septembre, pour les 30 ans de l'Hostellerie de Tourgéville - Club 13, Claude Lelouch y expose le peintre Maurice Douard. En fait, cet hôtel a été construit à l'origine pour y tourner un film, dont l'intrigue se déroulerait entièrement dans un hôtel, ce microcosme de l'humanité. "Bien sûr, les employés sont payés pour ne pas vous voir, mais en réalité c'est faux. Ils portent un jugement sur chaque client, à tel point que si ça se savait, personne ne mettrait plus les pieds dans un hôtel." Quand l'hôtel a été prêt, il n'a plus eu envie de tourner le film. Dommage !...

Un livre somptueux pour les fans du Monsieur.

Ed. Calmann-Lévy, 2005, 328 p., 45,80 €