03.07.2011
C'est un petit bout de moi que je t'offre dans mes lettres
Ça, c'est ce que prétend Thomas, dans son panégyrique de l'écriture qui m'avait tant touchée à la lecture de la pièce en VO : j'ai détesté cette assertion hier soir sur scène.
Car figurez-vous que j'ai inauguré ma nouvelle vie en région parisienne par une joie extrême, aller voir Love Letters de A.R. Gurney donné au Lucernaire (dernière représentation hier, je suis désolée).
Dire que cela m'a plu serait un sale euphémisme, j'ai ri (la salle aussi), j'ai haï (ce Thomas est irritant au possible), et j'ai été très émue; précision du texte (adaptation française d'Anne Tognetti et Claude Baignières), générosité de l'interprétation (Isa Mercure et Gilles Guillot) (pour la mise en scène également) et magie de la salle ("Le Paradis" du Lucernaire, 55 places, autant dire qu'on "touche" les acteurs).
Et j'ai ressenti les choses très différemment de ma lecture. Le billet d'Amanda évoque très bien le déroulement de la pièce, aussi m'attarderai-je sur quelques petits points précis.
Andrew et Melissa avaient conquis mon coeur tous les deux, hier soir j'ai aimé follement Alexa et détesté ce crétin arriviste entièrement versé dans son plan de carrière et de vie de Thomas. Alexa est drôle, provocante, si fragile derrière ses bravades et ses coups d'éclat, Thomas est froid, fuyant, il profite honteusement de la situation, il m'a semblé qu'il demandait beaucoup et n'offrait pas grand chose. Le moment où il lui demande un tableau "pour aller avec son papier peint pastel" est d'un mauvais goût absolu, en aucun cas compensé par son "blague à part". Son plaidoyer en faveur de la correspondance est entaché d'un poids, il ressemble à une mauvaise défense d'un immobilisme qui n'a pas lieu d'être, pas à ce stade de leur relation et pas en lui disant combien il aime de toute façon écrire ("surtout à des filles") et combien il continuera, avec ou sans elle. Sa lettre de bons voeux époque famille modèle est à vomir tellement elle est convenue, et lue avec ce petit air si content de soi. En revanche, le Thomas en construction, celui des 8 ans à la trentaine est souvent drôle, mention spéciale à l'épisode du bal et du testicule (oh et aussi au moment des élections).
Si la mise en scène est conforme aux souhaits très clairs joints par l'auteur à son texte (d'une précision chirurgicale), il m'a semblé que dans le choix des costumes la personnalité respective des personnages aurait pu être plus soulignée, la classe d'Alexa est un peu étouffée et l'ambition de Thomas peu représentée. J'ai cependant adoré (et le mot est faible) le jeu des halos de lumière, le moment précis où Alexa lit le dernier mot de sa dernière lettre est d'une intensité totale, la salle retenait son souffle et l'émotion était tellement palpable qu'elle avait une couleur : et ça dure, les secondes s'étirent, instant suspendu, mystère du théâtre, magie, magie, magie.
Les deux comédiens, enfin, m'ont semblé fort bons dans leur rôle respectifs, d'une manière différente. Isa Mercure est parfaite, n'ayons pas peur des mots, la façon dont son visage s'illumine quand Thomas lit quelque chose qui s'adresse à son coeur, la manière dont elle nous fait percevoir chaque nuance de chaque mot qu'elle "entend", son jeu avec le verre, sa présence à elle seule, toute en subtilité et en émotion... Elle nous fait vibrer pour et avec Alexa. Gilles Guillot, c'est autre chose. Sa lecture a quelque chose de monocorde et paradoxalement d'excessif, on se dit qu'il en fait un peu trop et pourtant, rétrospectivement je crois qu'il est très juste et que c'était le bon angle pour faire passer le trait de caractère premier de Thomas : l'ambition. Froideur, manipulation, maintien des apparences et coups en douce, ouais, ça c'est du sénateur.
De ce fait je n'ai pas été touchée par sa dernière lettre à lui, trop tard, trop tard, trop tard !
Je pense en revanche qu'il manque un poil de charisme pour parvenir à nous faire croire tout à fait à la stature de Thomas, et je le regrette. Comme j'aurais aimé voir Bruno Cremer, Philippe Noiret, Jacques Weber ou Alain Delon dans ce rôle.... Colin ? In England ? On peut rêver :))
Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : donc l'écrit c'est bien, ok, mais rien, rien, rien ne vaut la vie, souchon l'a chanté aussi, dans mes bras, alain