10.12.2009

La bête à chagrin - Paule Constant

constant.jpgIl était une fois une gentille famille qui allait plutôt pas mal. Cathy, la mère, avait un bon travail, un mari beau et sportif depuis 18 ans, un fils adolescent sans problèmes. Soudain, tout bascule. Enceinte, elle apprend que son mari la quitte pour sa collègue et meilleure amie, avec qui il vient d'avoir également un enfant, qui porte le prénom qu'elle avait choisi pour le leur. Cathy est incapable d'encaisser. Elle renoue avec une amie d'enfance, et entame une relation étrange et qui aura de funestes conséquences avec le compagnon de celle-ci, Jeff...

Un pur drame auquel on assiste totalement impuissant. Il règne une tension de folie dans ce roman, narré chronologiquement mais avec le recul du juge et des avocats. Les faits sont simples et limpides, les responsabilités nagent en plein flou. Ce ne sont pas toujours les mains qui agissent qui ont été décisionnaires, est-on plus coupable quand on laisse faire, comment peut-on en arriver là, bien d'autres aspects encore viennent tourmenter le lecteur.

Ce qui est peut-être le plus terrible c'est qu'on s'identifie parfaitement à tout-un-chacun, selon les moments. C'est moche, c'est affreux, et pourtant c'est la vie, et Paule Constant signe là une angoissante tranche de malheur, avec une plume supra efficace et incisive.

Brrr.

Ed. Gallimard, 2007, 226 p. tendues et oppressantes.

 

L'auteure parle de ce roman sur le site de Gallimard

 

17.05.2009

Un conte de deux villes - Charles Dickens (2)

"Dis au Vent et au Feu de s'arrêter, mais pas à moi !"

 

Ecrit en 1859, après Bleak House mais avant De Grandes espérances, ce Conte de deux villes est le seul roman Historique écrit par Dickens. Il se déroule alternativement à Paris et à Londres, autour et au moment de la révolution française de 1789. On y suit Lucy Manette, française exilée à Londres qui va retrouver son père qu'elle croyait mort, vivre avec lui une relation très forte et très tendre, puis trouver l'amour en la pire personne possible. Revenus tous à Paris pour des raisons d'honneur, ils vont y vivre une tragédie, entourés de bien braves amis...

C'est un roman violent qui comporte de nombreuses scènes furieuses et agressives. La ferveur et l'espèce de transe qui peut animer une foule est incroyablement rendue, et les raisons profondes et concrètes du 14 juillet 1789 sont limpides. On m'avait prévenue de tous côtés de me munir d'une boite de mouchoirs, je ne sais pas pour quelles raisons je n'ai pas ressenti intimement les soubresauts de l'intrigue, et son épilogue, quelle qu'en soit la beauté et la tristesse insondable ne m'a pas touchée, pierre que je suis !

Je crains que la brieveté de ce roman ne soit en cause, je me suis habituée au millier de pages qui, apparemment, m'est nécessaire pour bien m'installer dans la plume de Dickens... Ou alors il y a trop de France, et de vilains français. Et sans doute l'édition Folio ne peut-elle soutenir la comparaison avec celle de La Pléiade, notamment au niveau des préfaces et notices (j'adore Sylvère Monod !). Ou enfin tout simplement me faut-il admettre que je suis aussi romantique que Gregory House. Je n'en admire pas moins, comme toujours, l'habile construction, et ma préférence va, comme de coutume, aux personnages colorés et peu favorisés, comme le cher Cruncher qui verra ses opinions sur "l'agenouille" évoluer...

 

Ed. Gallimard, Folio, 1989, 400 p.

Traduit de l'anglais par Jeanne Métifeu-Béjeau

Titre original : A Tale of two Cities

 

Merci Fashion ! En ont parlé : Dominique, Karine, Lilly...


(Je ne trouve pas de visuel de l'édition Folio : tant pis !)

 

 

05.09.2008

Nathan Englander - Le ministère des Affaires spéciales

 

Parfois, quels que soient le nombre et la puissance de ses ennemis, il revient à l'individu d'essayer de les enculer.

Nathan Englander - Le ministère des Affaires spéciales


"- Va te faire foutre. Je voudrais que tu sois mort.
Et Kaddish, son père, recula à ses paroles. Combien, combien un homme peut-il endurer quand il a fait de son mieux et que ce qu'il a fait ne trouve aucune grâce aux yeux de son fils ? Il y avait des larmes dans les yeux de Kaddish. Il crut qu'il allait pleurer. Va te faire foutre. Je voudrais que tu sois mort. C'était quelque chose qu'il avait déjà entendu. Cette fois, cependant, la voix était parfaite, l'inflexion était parfaite et il le prit pour lui. Il le prit pour la vérité.
Kaddish le prit et encaissa. Il en resta sidéré, et, blessé - c'est tout ce qu'il pouvait se dire, qu'il était blessé au coeur-, il le renvoya à son fils. Kaddish le resservit aussitôt.
- Va te faire foutre, dit-il à Pato, son fils. (Et, de toutes ses forces, de tout son orgueil offensé:) Va te faire foutre, dit Kaddish. Je voudrais que tu ne sois jamais né.
Il le dit. Et, sur le coup, tous deux furent frappés de mutisme.
Avant que l'un ou l'autre n'ait eu le temps d'en absorber le sens, alors que la malediction restait suspendue dans l'air, on entendit, très distinctement, frapper à la porte.
Et Kaddish alla ouvrir. Et Kaddish fut exaucé.
Ce fut, d'un instant à l'autre, comme si son fils n'était jamais né.
"

Ce passage, très chargé de signification, n'arrive qu'après une première partie au cours de laquelle nous faisons connaissance avec la famille Poznan. Buenos Aires, 1976, le cimetière juif est divisé en deux; derrière un mur se trouvent les pierres tombales des putes et des maquereaux. Kaddish, le père, met un point d'honneur à escalader ce mur pour se recueillir devant la tombe de sa mère. Malgré sa mise au ban de la "bonne société Juive", il est payé (plutôt mal) par elle pour effacer les noms de ces aïeux gênants. Il entraîne chaque nuit avec lui son fils, Pato, sans tenir compte de ses récriminations. Entre ces deux-là, c'est le conflit permanent, exacerbé par le grand amour qu'ils se portent, incapables de le montrer. Lilian, la mère, fait tampon, tentant de protéger de toutes les façons imaginables sa famille. "Elle ne voulait pas trop espérer mais, en dehors des pressions financières qui menaçaient de les mettre à la rue, et de l'incertitude politique qui les tenaient enfermés chez eux, c'était depuis longtemps la meilleure vie qu'ils avaient eue. Magré les dettes et les menaces, et leurs problèmes tous imbriqués les uns dans les autres, elle ne manquait pas une occasion de voir les aspects positifs. Il y avait de la nourriture sur la table et sa famille autour. Pire ou meilleur, le moment présent était bon." Car les temps sont troubles, des jeunes "disparaissent" par dizaine chaque jour, le régime politique tout récemment en place ne nécessitant aucunement de raison pour embarquer les gens.
Et le pire cauchemar se produit : Pato est emmené. Commence alors un absurde et terrible parcours pour le retrouver...

C'est un roman fascinant et terrible, parce qu'il commence dans le sardonique et se termine dans le drame absolu. On rit, on s'amuse et on admire le cran de cette famille désespérée, la vaillance, la folie, même. Et lentement on s'achemine vers l'effroi total, c'est une douleur physique qui prend le dessus, on aimerait presque arrêter là, c'est trop, mais c'est impossible de lâcher Lilian et Kaddish et c'est en totale empathie qu'on assiste, impuissants, à leur destin.

Un grand roman !

Ed. Plon, Collection Feux Croisés, Août 2008, 372 p., 22,90 €
Trad. (USA) par Elisabeth Peellaert
Titre Original : The Ministry of Special Cases