11.03.2009

Un métier idéal, Histoire d'un médecin de campagne - John Berger et Jean Mohr

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Ecrit et publié pour la première fois en Angleterre en 1967, Un métier idéal est un essai autour d'un homme, John Sassall. Médecin de campagne, dans la triste et revêche campagne anglaise, il a fini par se suicider en 1982, quinze ans après avoir déclaré "Chaque fois qu'on me fait penser à la mort - et ça se produit tous les jours - je pense à la mienne, ce qui m'incite à travailler plus dur encore.", phrase qui clôt l'essai.

C'est un essai magnifique, illustré par les très belles photos de Jean Mohr, sur papier glacé et lourd, qui commence par nous raconter quelques interventions, le quotidien des rencontres entre Sassall et ses malades, on pense à La maladie de Sachs. Puis John Berger s'attache à élargir le portrait, détaille la personnalité, l'environnement, les considérations philosophiques. On a l'impression d'un oeil bienveillant qui prendrait de plus en plus de hauteur, jusqu'à englober l'essence même de la vie.

Le bon sens et ses dramatiques limites, la vie défavorisée de ses malades et le contraste qui fait qu'elle lui donne son utilité, les limites de la médecine, la dépression, la solitude, la pauvreté intellectuelle... Le tableau est chargé, le médecin admirable, l'essai passionnant.

 

Ed. de l'Olivier, 2009, 168 p.

Traduit de l'anglais par Michel Lederer

Titre original : A Fortunate Man

28.10.2008

Le sentiment d'imposture - Belinda Cannone

"Tu te rappelles cette plaisanterie : dans un couple, tous les malentendus sont possibles car on se croit deux quand en fait on est toujours six - celui que je suis, celui que tu es, celui que tu crois que je suis, celui que je crois que tu es, celui que je crois que je suis, celui que tu crois que tu es."cannone.jpg

Chanceux sont les "adéquats", ces gens (car il en existe) qui se trouvent parfaitement à leur place là où ils se tiennent, qui n'ont aucun problème pour rire de leurs manquements lorsqu'ils surviennent, certains au fond d'eux-même que cela ne remet pas en cause leur être profond.

Ce petit essai très facile d'accès creuse en 36 chapitres le sentiment d'imposture, cette impression d'indignité, cette intime conviction que l'on ressent aux tréfonds de soi de ne pas être celui que l'on croit que les autres voient, et qui est une affaire tout à fait intime, dont la racine vient de l'enfance, de la période où se construit l'identité.

C'est peut-être le sentiment le plus partagé au monde, qui tient de la honte, du complexe, de la psychanalyse, de la psychologie, et Belinda Cannone en explore les manifestations autour d'elle, dans le cinéma, la littérature, la politique, en ouvre quelques pistes de compréhension. Autour d'exemples précis, en se servant de la seconde personne du singulier, elle se penche sur le sujet.

Je regrette sa brièveté et son épilogue un peu léger, mais je savoure chacune de ses pages, relevant frénétiquement des tonnes de passages :

"Soi-même - misère !

Car nul besoin d'être artiste (ou peut-être est-ce justement pour cela qu'aujourd'hui on proclame à l'envi que tout le monde est artiste) pour s'entendre dire et redire "sois toi-même", "sois naturel", "c'est en étant toi-même que tu seras le meilleur", et dans ta jeunesse, tu t'en souviens, tu as pensé :"en effet." L'idée courait les rues et les affiches (évidemment, les toimêmes que te proposent les affiches ne te ressemblent pas du tout, mais alors pas du tout, ce sont des toimêmes très beaux, très grands, très souples, très souriants, très tout, mais bon. Caroline te confiait récemment combien elle en avait assez - mais vraiment assez - de contempler tous ces toimêmes femelles qui ne ressemblent à presque personne et qui lui rappellent que le corps des femmes reste objet et marchandise, elle en est vraiment furieuse Caroline, mais bon). Toi-même donc. Vaste programme. Tu ne demandes pas mieux, mais à bien y réfléchir, impossible de localiser la bête. Au royaume de l'uniformité, il faudrait trouver sa singularité. On a l'air de suggérer qu'il s'agirait d'un comportement, d'un détachement, d'une façon de ne pas tenir compte de l'avis ou du regard des autres. Au royaume des apparences, il faudrait ne se soucier que de son être profond. A l'ère de la consommation de masse, il faudrait être unique. Evidemment, lorsqu'on ouvre les magazines ou qu'on allume la télé pour écouter parler de l'être profond, on ne découvre que de l'être standart : "Ressemble-nous, sois toi-même"...

(Antidote : "J'ai, pour me garder du jugement des autres, toute la distance qui me sépare de moi." Antonin Artaud)"

...

"Il y a une chose dont tu es à présent persuadé, un fait qui trouve une formulation politique mais qui relève de la vie psychique inconsciente : nous avons beau vivre dans une société démocratique fondée sur l'idéologie du mérite, en réalité se niche au creux du subconscient une conception tout aristocratique de la valeur : il y a une distinction associée à la naissance. De même, tu le disais plus haut, il y a un prestige attaché au sportif doué qui termine second ou troisième sans trop d'effort, prestige que ne se reconnaît pas le champion méritant. La manifestation la plus superficielle de cette perception explique qu'il reste, dans ce pays à vieille tradition républicaine et d'origine révolutionnaire, un soupçon de respect irrationnel envers les aristocrates. Ce n'est pas, crois-tu, qu'on les créditerait encore d'une nature supérieure, mais plutôt que leur titre indique une très ancienne familiarité avec la puissance."

Passionnant.

 

Ed. Calmann-Lévy, Petite Bibliothèque des idées, 2005, 157 p., 13 €

Merci à Laëtita pour le prêt !

13.08.2008

La bêtise insiste toujours.*

Belinda Cannone - La bêtise s'améliore



C'est un essai sous forme de dialogue : deux collègues "photocopistes", aidés par l'amoureuse du plus rondouillard des deux,  entreprennent d'ébaucher les grandes lignes de la bêtise des gens intelligents. Cultivés, informés, libres (pourrait-on croire) d'exercer leur intelligence à tout moment et sur tout sujet, et subissant pourtant l'influence de la doxa. (Charge au lecteur de mener plus loin sa réflexion.)

C'est passionnant de bout en bout, malin, rigolo, et évidemment loin d'être bête.

Sont ainsi passés en revue, expliqués et démontés, dans le cadre du conformisme, nid de bêtise intelligente, les mécanismes du réflexe, de la pensée-mode, de  la paresse, du bon sentiment, de la réduction (simplification), des notions comme le relativisme, la crainte de la censure, la pétition, le réactionnaire, j'en passe.

Une sorte d'opposition instinct grégaire / respect de ses valeurs intimes, qui est d'autant plus amusante que les personnages cèdent régulièrement à l'une ou l'autre des facilités qu'offre la bêtise.

Exemple :

"Ca m'a rappelé cette étonnante formule contemporaine, en vogue il y a encore peu : quelque part. "Il souffre quelque part." "Il a tort quelque part." Difficile de quantifier la durée de vie de ces expressions à la mode. Deux ou trois ans généralement, je crois, ensuite elles vivotent. Difficile aussi d'expliquer leur apparition. Quand j'étais très jeune, je les ai découvertes avec au niveau de et à la limite. Pourquoi le niveau et la limite ? Mystère. Une des dernières en date : mettre en exergue, incorrectement dotée du sens de mettre en relief. Pourquoi cette gloire de l'exergue ? Allez savoir. Ce qui est certain, c'est la fonction de béquille de ces expressions qui s'imposent parce que le manque de ressources du locuteur leur permet de monopoliser son imagination verbale. Le parleur est souvent comme un nageur en difficulté : l'expression à la mode, c'est l'aubaine d'une bouée surgissant dans le combat contre la noyade. Mais elle signale aussi la satisfaction de parler la langue commune. Comme l'exergue est joli, comme il a bonne mine, comme il est savant : hier encore, ma bonne dame, je ne le connaissais pas, et pourtant je l'utilise, mais oui, moi aussi, je parle comme vous ! Et encore ludique, charismatique, toujours légèrement à faux, mais si savants, si savants. Et à l'inverse, l'enthousiasme pour le flou de quelque part. Qu'on comprend d'ailleurs : un siècle pour intégrer les apports de la psychanalyse, mais à présent nul n'ignore qu'il se passe des choses par en dessous (ma bonne dame). Quelque part : façon de ne rien dire, de ne pas désigner le lieu, l'origine, de ne pas prendre le risque de l'interprétation, tout en se donnant l'air profond.
J'ai dit à Gulliver mon irritation devant ces expressions à la mode qui inscrivent dans la langue la passion moutonnière. Ca l'a fait rire. Il trouve que je suis le brave type, le type gentil, pas malfaisant et plutôt bienveillant : "Alors quand tu es forcé de critiquer tes contemporains, j'imagine ce que ça te coûte et ça me fait rire." Je lui ai dit : "Quelque part tu as raison
."

ou encore :

"Mais revenons plutôt à tes bobos et à tes idiots.
- Drôle de paire !
- Expressive. Les premiers, j'en suis d'accord, sont des hyperadaptés. Ils sont parfaitement aux normes de l'époque qui exige, comme toujours, un vernis culturel et, comme récemment, une façade libertaire. Les idiots ne sont-ils pas précisément le contraire ? Mal équipés pour la société, pour survivre, hiérarchisant à faux, intéressés par les papillons bleus - inadaptés. Mais libres parfois, avec éventuellement des intuitions fulgurantes et une pensée hétérodoxe.
- Tu veux me dire que les idiots sont tout sauf bêtes ?
- Ils seraient même à l'opposé, il me semble : idiotès signifie simple, particulier, unique - l'inverse de conformiste. Ce sont des briseurs de vases Ming, comme le prince Mychkine chez Dostoïevski, l'exact contraire d'esprits faits au moule. Et, pour rester dans la vaisselle, des qui mettent les pieds dans le plat, qui ne reconnaissent pas les fourchettes à poisson et qui ne connaissent pas les conventions, qui n'ont pas vu les dernières expos ni lu les derniers livres, en somme : qui n'ont pas la culture partagée.
- La culture partagée ?
- Tu sais bien : il ne faut pas avoir lu tous les livres, heureusement - on ne pourrait de toute façon pas. Mais il faut, pour briller, savoir quels livres doivent être lus, quelle bibliothèque est partagée dans le monde où l'on traîne. Et peu importe d'ailleurs qu'on les ait lus ou pas : il faut savoir qu'ils se trouvent dans la bibliothèque mondaine et opiner du chef quand on les évoque devant vous. Les idiots, eux, lisent d'autres livres.
A une époque de ma vie, plus jeune, j'aurais pensé qu'elle parlait de moi. Mais je suis devenu modeste. Je ne suis pas idiot.
"


Ed. Stock, coll. L'autre Pensée, 208 p., 18,50 €

cgat en a parlé aussi.

* Camus

26.05.2007

Cri d’amour d’une Proustiférée

1-Beauvais-Proust.jpgMarie-Odile BeauvaisProust vous écrira


Melville éditeur, 2004

Elle se proposait d’écrire vingt pages au sujet de la correspondance de Proust pour la Revue littéraire de Léo Scheer, elle en a écrit deux cents, et encore, elle s’est imposé un choix drastique tant tout ce qu’elle avait envie de citer se bousculait à la plume de Marie-Odile Beauvais.
Elle dégage ainsi soixante-cinq modèles pratiques, des exemples puisés dans La Correspondance (vingt-et-un tomes), utiles aux plus démunis d’entre nous. Ils nous permettront, confrontés à ces circonstances qui nous réjouissent, nous attristent ou nous désarment, de réagir avec grâce et drôlerie en suivant les réponses dictées par la plus précise des intelligences, la plus secourable des sensibilités.

On y trouve, entre mille autres choses, une ironie malicieuse :
39 bis) Décidément ce Polype écrit à tort et à travers. On ne pourra pas vous reprocher de ne pas l’avoir dénoncé :
« Je lis souvent Polybe en pensant à vous. L’autre jour il citait (naturellement !) une parole célèbre, je crois bien « Etre ou n’être pas » et il ajoutait « avait coutume de dire Shakespeare ». Je trouve cela absurde. Shakespeare n’avait pas du tout coutume de dire cela. Il l’a dit une fois. Et « une fois n’est pas coutume ».
(A madame Straus, le 12 janvier 1917.)


Mais l’éditeur de Marie-Odile Beauvais trouve frustrant que l’angle autobiographique paraisse se fermer à peine entrouvert : qu’à cela ne tienne, elle nous en fait part, puis nous parle d’elle, de ses enfants, de ce concours qu’elle a gagné. Elle est mordante et espiègle, énervante mais si ludique, et plaisante.
Et puis elle parle si bien de Proust. Ecoutez-la :

« Qu’est-ce que parler le Proust couramment ? Tâcher de suivre ses pensées, sa mémoire prodigieuse, pleine de tant de vers, de citations qu’il déforme pour les adapter à ses desseins. Savoir dire les choses les plus violentes avec le plus de douceur. Il faut pouvoir traduire, savoir quand il dit « ne venez pas » qu’il faut parfois venir, savoir que s’il vous dit « je ne vous demande rien », il demande peut-être quelque chose, savoir que s’il vous demande quelque chose, c’est qu’il n’en a peut-être pas besoin, savoir aussi que la lucidité n’est pas que la capacité à se moquer de soi-même et qu’on la possède toujours moins qu’on ne l’imagine : « mon indifférence (relative) à moi-même se manifeste encore en ceci que je ne retiens jamais rien des ridicules des autres, et emmagasine précieusement ce que j’ai observé des miens. » Riez avec lui, écoutez-le respirer, étouffer, tousser, se « fascher », enrager, s’exaspérer, parler, souffrir, vivre et surtout écrire. Vous entendrez battre son cœur. Vous l’écouterez reprendre son souffle. Laissez-le vous rendre meilleur : le pire, c’est que c’est possible. »

Moi, franchement, tant d’éloquence et d’amour me convainquent grandement.

200 p.

(Et Enfin un bandeau intelligent qu’on a plaisir à conserver, avec reproduction d’une lettre manuscrite de Proust offerte à l’auteure.)

13.02.2007

Un petit coup de mou ? Lisez-donc Tzvetan Todorov !

Tzvetan TodorovLa littérature en péril

Flammarion, Collection Café Voltaire, 2007

 






Hubert Nyssen, Carnets, 26.01.07 :

« Peut-être cela relève-t-il également de la coïncidence et de ses complicités... Hier, j'écrivais ici quelques réflexions sur trois catégories littéraires et leurs conséquences éditoriales : l'art pour l'art, l'engagement et le jouir-du-sens cher à Lacan. Et cette nuit, réveillé par une colère du mistral, plutôt que tergiverser avec l'insomnie, j'ai ouvert La littérature en péril de Tzvetan Todorov et j'en ai lu d'un trait les quatre-vingt-dix pages dont le sens tient dans une phrase que l'éditeur (Flammarion) a eu raison de mettre en quatrième de couverture : “Le lecteur, lui, cherche dans les œuvres de quoi donner sens à son existence. Et c'est lui qui a raison.” Mais il est d'autres phrases qu'on a envie de retenir... “À l'école, on n'apprend pas de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent leurs critiques.” Ou encore : “On fait preuve d'un certain manque d'humilité en enseignant nos propres théories autour des œuvres plutôt que les œuvres elles-mêmes.” Je repasse maintenant à travers le livre, et je vois que, cette nuit, j'ai porté au crayon des petits signes dans la marge de maints passages. Car ce livre, qui retourne leurs propres armes contre les déconstructionnistes, est l'un de ceux qu'après lecture tout enseignant devrait garder à portée de la main. Mais aussi le lecteur ordinaire qui s'en servira comme remontant quand on lui cassera le moral en l'accusant de n'être pas dans le vent. “Être dans le vent ? Vocation de feuille morte”, disait Gustave Thibon. »

 

Historien et essayiste, Tzvetan Todorov nous livre ici, de façon très synthétique et parfaitement facile à suivre, ses réflexions sur les façons d’appréhender la littérature au fil des siècles, et agite la sonnette d’alarme quant au traitement qui lui est réservé dans nos collèges et lycées. Avant tout lecteur amoureux, ces trop courtes 90 pages sont un baume et un plaisir pour nous, lecteurs ordinaires, mais passionnés.

Par exemple :

Dès le 18° siècle, Kant dans la Critique de la faculté de juger, influencera toute la réflexion contemporaine sur l’art, en maintenant toujours cette double perspective : le beau est désintéressé, en même temps il est un symbole de la moralité. Le beau ne peut être établi objectivement, puisqu’il provient d’un jugement de goût et réside donc dans la subjectivité des lecteurs ou des spectateurs ; mais il peut être reconnu à l’harmonie des éléments de l’œuvre et faire l’objet d’un consensus.

Ou encore :

Désormais, un abîme se creuse entre littérature de masse, production populaire en prise directe avec la vie quotidienne de ses lecteurs ; et littérature d’élite, lue par les professionnels – critiques, professeurs, écrivains – qui ne s’intéressent qu’aux seules prouesses techniques de ses créateurs. D’un côté le succès commercial, de l’autre les qualités purement artistiques. Tout se passe comme si l’incompatibilité des deux allait de soi, au point que l’accueil favorable réservé à un livre par un grand nombre de lecteurs devient le signe de sa défaillance sur le plan de l’art et provoque le mépris ou le silence de la critique.

Je pourrais en recopier ainsi des pages et des pages, c’est évidemment consolant et porteur d’espoir, de voir des mots se poser sur le mépris ambiant d’un certain milieu, et agréer ce qu’on pense déjà soi-même si fort et si souvent.
Et il n’est guère étonnant d’en lire l’éloge d’Hubert Nyssen, tant on peut trouver dans ses propres essais et carnets, les mêmes encouragements.

J’avoue être assez dépassée par l’interprétation de cet essai que je lis dans Télérama, mais bon…

90 p.

Le lecteur ordinaire, qui continue de chercher dans les œuvres qu’il lit de quoi donner sens à sa vie, a raison contre les professeurs, critiques et écrivains qui lui disent que la littérature ne parle que d’elle-même, ou qu’elle n’enseigne que le désespoir.

 

Qu’on se le dise ! :)

16.08.2006

Nancy secoue le cocotier

Nancy HustonProfesseurs de désespoir

Actes Sud, 2004

 

Ne croyez pas que cet essai s’adresse aux seuls qui ont lu les auteurs cités, loin de là.

Je gage même que les vrais littéraires au sens premier du terme le trouvent trop facile. Il esquisse à gros traits les points de détails qui mériteraient d’être creusés, fouillés jusqu’à exhumer leur essence première, survole les œuvres pour s’attarder sur le contexte, prend partie et, sacrilège impie, plaisante à qui mieux mieux.

Oui, même si vous n’avez pas lu Arthur Schopenhauer, Samuel Beckett, Emil Cioran, Jean Améry, Charlotte Delbo, Imre Kertesz, Thomas Bernhard, Milan Kundera, Elfriede Jelinek, Michel Houellebecq, Sarah Kane, Christine Angot, et Linda Lê, vous pouvez trouver énormément de grain à moudre dans ces Professeurs de désespoir.

Or, donc, que trouve-t-on dans cet essai ?

Chacun de ces auteurs, avant de rédiger des pages désespérantes et néanmoins souvent brillantes, a été un enfant, a eu une famille, une vie, un job, des amis, ou pas. Et c’est cette perspective là que Nancy Huston nous offre, éclairant au passage les points communs (la génophobie, par exemple) de nos joyeux mélanomanes, dégageant ça et là leurs idées principales, esquissant quelques mots au sujet de leurs œuvres, proposant des bribes d’explication.

La littérature, dit-elle, fait le grand écart entre le « ya qu’à » et le « n’est que ». On commence souvent par le « n’est que », c’est un passage quasi-obligé de l’adolescence, puis on peut choisir délibérément cette pose littéraire, tout en étant beaucoup moins misanthrope dans la vie. La contradiction c’est que si on exprime son mal à être au monde en écrivant, on n’est alors plus dans le nihilisme, puisque écrire vaut le coup…

« Du côté des lecteurs, la fréquentation des grands textes nihilistes est souvent une expérience exaltante. L’expression du désespoir nous invite à réfléchir, bien plus que celle de la béatitude. Nous y trouvons notre compte parce que nos propres souffrances y sont non seulement reconnues mais ennoblies, portées à l’incandescence par la beauté littéraire. »

PS. : J’adore ses néologismes !

352 p.