04.03.2010
Juste avant le crépuscule - Stephen King
"L'allusion obscure est la malédiction de la classe bouquinière."

Recueil de treize nouvelles, dont une seule est une reprise (jamais éditée en recueil, par ailleurs) ce "Juste avant le crépuscule" est une mine de plaisirs. Certaines sont pourtant faiblardes, mais il y passe malgré tout ce qui me délecte : Stephen King écrit sur ce qui lui fait peur, et il sait communiquer cette inquiétude.
"- Je suis désolé, Willa.
- Pas encore, mais ça va venir."
Willa ouvre le bal, plutôt mollement, faut avouer, mais dans les délicieuses introductions et notes sur chacune des nouvelles, l'auteur nous explique que c'est la première nouvelle "contemporaine" qu'il ait réussi à écrire; une sorte de fondamentale, donc.
Le rêve d'Harvey contient précisément ce qui déclenche chez moi une crainte diffuse, qui plane ensuite en permanence et augmente encore l'extrême joie de la découverte : une femme se lève un matin comme tous les autres, elle en a marre que ce soit toujours pareil, sa vie est chiante, son mari incolore, elle aimerait que quelque chose change. Et juste le fait qu'il l'appelle par un diminutif ancien lui fait soudain considérer le moment avec méfiance, tout prend allure de mauvais présage et la voici qui souhaite ardemment que tout soit exactement dans la précédente banalité qu'elle aspirait à rompre... Mais c'est trop tard.
Vélo d'appart est la parfaite allégorie des rapports à la nourriture. On s'attend à quelque chose, à du gore en masse, et on est surpris.
Laissés pour compte est la contribution de Stephen King au traumatisme du 11 septembre. Infiniment triste.
J'ai beaucoup aimé aussi Le New York Times à un prix spécial, très tendre, dont King nous dit en note : "Un récit doit distraire aussi celui qui l'écrit - c'est mon opinion, la vôtre m'intéresse." Un jour, je lui écrirai peut-être :)
Mais ma préférée est indubitablement "N." Elle traîne un peu un longueur et la chute est trop attendue, mais j'ai marché à fond, que dis-je, j'ai couru hébétée le long du récit de ce psychiatre et des TOC. Qui ne sont que l'infime pellicule recouvrant une tout autre dimension... "Il me regarde, pâle, et cet homme que d'invisibles oiseaux picorent à mort ne sourit plus. "Avez-vous jamais lu Le Grand Dieu Pan, d'Arthur Machen ?"
Je secoue la tête.
"C'est le roman le plus terrifiant jamais écrit. A un moment donné, l'un des personnages dit : La convoitise l'emporte toujours. Mais la convoitise, ce n'est pas ce qu'il veut dire. Ce dont il parle, c'est de la pulsion."
Ed. Albin Michel, mars 2010, 412 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par William Olivier Desmond
Titre original : Juste After Sunset
Bonus : "Ma mère m'a dit un jour que si un homme se torche le derrière et voit du sang sur le papier-toilette, sa réaction sera de chier dans le noir pendant les trente jours suivants, en espérant que tout s'arrangera tout seul. Elle se servait de cet exemple pour illustrer sa conviction que la pierre de touche de la philosophie masculine était : "Ignore le problème, il disparaîtra peut-être.""

