12.09.2010

Onze rêves de suie – Manuela Draeger

 

draeger.jpgJe n’ai jamais été très attirée par le flou et les sens cachés, par le travail de décryptage ou les romans qui demandent un effort au lecteur; je ne savais pas, en lisant ce roman, ce que voulait dire « Manuela Draeger  appartient à une communauté d’auteurs imaginaires », ni en quoi la parution simultanée d’ »Ecrivains » par Antoine Volodine au Seuil et « Les aigles puent » par Lutz Bassmann chez Verdier méritait d’être signalée aux lecteurs de « Onze rêves de suie ». Par la suite j'en ai lu l'explication, dans un petit fascicule intitulé : "1 auteur, 3 noms, 3 livres, 3 éditeurs, 1 rentrée", et si je comprends mieux la démarche d'Antoine Volodine, je me sens toujours extérieure à ce courant "post-exotisme anarco-fantastique".*

Par contre, j’ai aimé beaucoup de choses dans ce roman, à commencer par l’éléphante Marta Eshkarot qui est un personnage épatant, capable de déclarer en pleine réunion qu’elle vient de se torcher (littéralement) avec l’ordre du jour (et de juste se dire « Ben j’ai peut-être commis une erreur d’évaluation, ça va être dur de rattraper le coup »). Passées les premières pages, qui sont répétitives et lancinantes, on emprunte divers genres et divers chemins qui fonctionnent très bien, grâce à une écriture particulière qui m’a plu :

« Marta Ashkarot donna un dernier coup d’épaule contre le mur obscur. Les briques se descellèrent, d’abord quelques-unes, comme si le mur acceptait sa blessure à regret, puis, brusquement, tout s’effondra. «

Le tout raconte une bande d’orphelins dans un pays soviétique aux prises avec ses pires heures . Suffisamment étrange et marquant pour le déguster du premier au dernier mot, malgré mes réserves initiales, et plusieurs tâtonnements dans l’incompréhension.

« - Tu crois qu’on s’est perdus ? ai-je fini par demander.

- Crois à rien, je t’ai dit, a répondu Rita Mirvrakis. »

 

Ed. de l’Olivier, 2010, 197 p.

* En très très gros, il "mène à bien une fiction polyphonique, poursuit un travail romanesque qui passe par l'affirmation de plusieurs voix d'auteurs, hommes et femmes" (J'ai bien aimé son "mon propos n'est pas de mettre en scène des troubles de la personnalité pour en faire un objet littéraire"); il écrit, mais signe de la voix qui s'est imposée et a fédéré l'ensemble du roman.

10.11.2009

Dans les limbes - Jack O'Connell

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Sweeney est pharmacien. Il fut un temps où sa vie était tout ce qu'il y a de plus banale, il avait son boulot, ça roulait, sa femme et son fils, le petit Danny, 6 ans. Mais Danny est dans le coma depuis un an, l'épouse s'est suicidée, et Sweeney est au bout du rouleau. Il est sujet à des crises de rage et craint de passer les limites. On lui a beaucoup vanté la clinique du docteur Peck, qui a déjà réussi à sortir deux patients du coma. Il tente le tout pour le tout, nouveau boulot, nouvelle ville, nouvelle clinique pour Danny.

Mais Quinsigamond est une ville à la Derry ou au comté de Yoknapatawpha. Sweeney y rencontre une bande de motards quelque peu spéciaux, des neurologues investis d'une mission, et tente de comprendre la BD auquel son fils était accro : Limbo.

Insidieusement, alors que l'intrigue de Limbo est intercalée à celle de Sweeney, la frontière entre les deux mondes devient floue pour le lecteur; des correspondances s'établissent; des peurs montent à la surface; des combinaisons frénétiques se frayent un passage dans notre imagination qui trouve dans ce roman le terrain idéal pour s'épanouir et se ramifier.

C'est un roman brillant qui claque bien, qui est très fortiche dans le sens où le lecteur n'est jamais pris par la main, on le laisse vraiment faire sa sauce tout seul, on lui démontre la portée que peut avoir une histoire et un bon conteur, à condition qu'il y ait un lecteur consentant en face.

C'est un monde presque féérique, de ce merveilleux qui touche au glauque, un peu dans l'esprit de la série "La caravane de l'étrange", ou des films de Tim Burton, vous voyez. A la lisière du beau et du bizarre, sur un mince fil très ténu. Pas un thriller, pour moi, même s'il y a bien un vrai suspens, des choses qui ne sont pas ce qu'elles semblent être, et une explication finale. Plutôt un roman qu'on ne peut pas classer, un genre d'uppercut qui a le pouvoir de générer une fan-attitude, de séparer le monde entre ceux qui l'ont lu et les autres, ceux qui l'ont aimé et ceux qui ont tort ;o)

Ne pas passer à côté !

 

Ed. Rivages/Thriller, 2009, 355 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Gérard de Chergé

Titre original : The Resurrectionnist

 

Lu également par : Jean-Marc (Jack O’Connell est un très grand),

 

22.01.2009

Le Vrai Cul du diable - Percy Kemp

"On pouvait, disait Lincoln, mentir à tout le monde un certain temps et à certains tout le temps, mais on ne pouvait pas, concluait-il judicieusement, mentir à tout le monde tout le temps."

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Attention coup de coeur !

Percy Kemp nous propose ici une bien étrange histoire, entre deux personnages très différents : l'une est humaine, Anna Bravo, l'autre est un curieux miroir vénitien du 18°.

Anna a 39 ans, elle est le bras droit du ministre de l'intérieur, futur président de la République. Ces deux-là se connaissent depuis le lycée, toujours elle a été sa plus proche collaboratrice, celle des chiffres et des faits pondérés. Ils sont à l'opposé l'un de l'autre, et le portrait qui est dressé de cet homme est amusant; ne doutant d'absolument rien (et surtout pas de lui), il a par exemple une théorie fumeuse sur l'alternance à la tête de n'importe quel état (grand/petit, chauve/chevelu), et au final chacun d'entre eux peut se résumer par deux citations :

"Et alors qu'elle aurait pu faire sien ce proverbe spartiate qui voudrait qu'il ne puisse y avoir de véritable art oratoire sans attachement à la vérité, Noël, lui, se serait volontiers reconnu dans cet athlète avide de lauriers à qui Pindare fait dire : "Moi, ce que je veux, c'est au peuple plaire, jusqu'à ce qu'on recouvre mes membres de terre.""

Anna, donc, est efficiente, amoureuse malheureuse de son Noël de ministre (il est né un 25 décembre !), carrée, organisée, absolument pas dans la séduction. D'ailleurs, son enfance a été fortement marquée par une mise en garde de sa grand-mère (assortie d'une illustration choquante) contre la vanité : "Le miroir, lui avait-elle lancé, est le vrai cul du diable !". Depuis, Anna ne s'en sert que pour vérifier sa mise, d'un regard bref et acéré.

Sauf qu'elle va tomber raide dingue, dans une soirée autour des miroirs et des images spéculaires (dans le cadre de son boulot), d'un petit meuble vénitien contenant un étrange miroir : celui qui s'y mire s'y voit selon un angle tout à fait inhabituel, dans une vérité absolument troublante, toute asymétrie révélée.

Dès lors, et malgré en avoir démonté et compris le mécanisme, Anna va se mettre à souffrir d'autoprosopagnosie, et...

Un roman étrange et pénétrant, dans lequel on s'enfonce profondément, et qui réjouit par sa belle langue : usage du dictionnaire intensif, nombreuses citations insérées judicieusement, univers riche et marquant : un régal. Dès la première scène, où l'usage de la brosse à dents est sacrément détourné, on sait qu'on va lire un truc hors-norme, et on n'est pas déçu !

L'auteur précise que ce miroir existe bel et bien, et il recommande chaudement à tous de s'y mirer, mais ne le souhaite vraiment à personne : ma curiosité est à son comble :-D

 

Ed. Le Cherche Midi, collection Styles, 168 p., 17 €

 

26.09.2008

Dominique Mainard - Pour vous

"Ce n'est pas faire un cadeau que d'obliger quelqu'un à accepter une faveur sans rien exiger en retour"

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Delphine a monté une drôle d'agence, nommée "Pour Vous". Définir ce qu'elle fournit à ses clients tient de l'impossible, on le comprend peu à peu en avançant dans le roman, sans que jamais elle-même ne puisse le cerner avec exactitude, malgré le discours qu'elle tient à son assistante. Une présence, un remplacement, une compagnie concrète et efficace, son rôle peut prendre différentes formes. Elle en tient le compte avec précision, se montre d'une froideur dont on comprend également peu à peu l'origine. Les années passent, et l'ami d'un ancien client apparaît soudain, bousculant l'ordre établi avec tant de rigueur par Delphine. Sa sensibilité particulière en ce moment précis la fait s'emballer pour cet inconnu, négliger le reste, avec des conséquences dramatiques...

Ce roman propose une vision bien triste de l'humanité, on a l'impression que chacun est enfermé dans sa solitude, la joie, la gaieté sont absentes. C'est une ambiance déstabilisante, une atmosphère aux relents de désespoir. L'héroïne a une évidente déficience, qui m'a évoquée Lisbeth Salander par moments, sans être aussi attachante. Mais l'écriture de Dominique Mainard est fascinante, on veut à tout prix savoir, continuer. J'ai pensé aussi à Ishiguro Kazuo, par l'impasse dans laquelle est plongée le lecteur, la nécessité qu'on éprouve de rationaliser, de donner son propre sens à ce qui se déroule sous nos yeux effarés.

Etrange et pénétrant, à goûter !

 

Ed. Joëlle Losfeld, Août 2008, 256 p., 16,90 €

 

L'avis de Cathulu (que je remercie pour l'envoi), celui d'Amanda.

 

30.08.2008

Amélie Nothomb - Le fait du prince

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"C'est une pathologie intime : dès qu'une hypothèse délirante traverse mon esprit, au lieu d'en rire, il faut que je la considère avec sérieux. On croirait que mon cerveau ne différencie pas le possible du désirable. Et quand je dis le possible, je suis indulgent."

C'est l'histoire d'un gars qui, en voyant mourir sous ses yeux un autre, s'empare de son identité, comme ça, hop, sans plus de manières. Il déboule à son domicile, fait ami-amie avec l'épouse, et commence à vivre comme un chat : la villa est étrange, on y dort plus que de raison et on y trouve une piscine de glaçons sans cesse renouvelés qui contient des bouteilles de Champagne à faire pâlir d'envie (que des merveilles). Dormir, manger, boire, la vie est belle et simple, pourquoi chercher midi à quatorze heures ? L'épouse tente bien de résister à l'indolence en se forçant à sortir chaque jour, mais bientôt, l'usurpation étant découverte, il la somme de rester à l'intérieur. Alors...

Alors c'est un (petit, le livre est court, une novella) moment de plaisir brut, léger, pétillant, incongru et original. L'histoire est étrange, l'écriture toute simple, avec des clins d'oeil (la putréfaction est ennuyeuse...). On y boit de l'excellent Champagne (on le mange, en fait), on se laisse porter, c'est tout, on ne cherche rien d'autre que le bon moment offert. Ou alors on ne se lance pas, on est prévenus...

 

Ed. Albin Michel, Août 2008, 170 p., 15,90 €

 

Que cette couv est donc jolie ! Impossible de ne pas l'acheter quand je suis tombée dessus !!

 

L'avis d'Annie.

28.03.2006

Merveilleuse, oui, et colorée, piquante, farfelue, et plus encore

Véronique OVALDE - Déloger l’animal
Actes Sud, 2005

 

J'adore absolument ces romans où l'on se fait piéger, qui se révèlent tout autre chose que ce que la 4° de couverture peut en dire, ou les premières pages laisser supposer. Donc, baissez vos défenses, oubliez ce que vous pensez savoir ou deviner, et entrez dans l'histoire de Rose.

15 ans, en paraissant 7, scolarité en institut spécialisé, une passion pour l'élevage des lapins sur le toit de son immeuble, une Maman à perruque et un père Monsieur Loyal dans un cirque, voici Rose, telle qu'elle se raconte. Sa meilleure amie a 65 ans, et lorsque Maman disparaît, peu à peu elle fissure l'imaginaire qu'elle prenait pour la réalité, qui pouvait nous décontenancer légèrement, pour tout recadrer dans le concret, quitte à écorner la poésie... Car Rose ne ment pas, elle construit à partir de ce qu'elle a entendu, supposé....

Une petite merveille où de page en page on savoure, on apprécie en se félicitant de notre chance. J'ai absolument dégusté le personnage de Markus, ses réflexions, son environnement, je me suis souvent demandé comment Véronique Ovaldé pouvait exister sans que je n'en aie jamais entendu parler. Son écriture est drôle, touchante, sensible, profonde, bref, c'était LE roman de la rentrée 2005. Ruez-vous.

166 p.

Extrait : p. 144

"Retournons à la caravane, dit-elle.
Il avala sa salive.
Il se dit, il faut que nous nous arrêtions en chemin, que je trouve un truc à fumer, que je puisse boire quelque chose de fort, que nous nous perdions en route, que la neige se remette à tomber, que nous soyons pris dans le blizzard, que son cinglé de frère surgisse, il faut que nous ne puissions pas atteindre la caravane, que nous fassions tous les bars du coin, qu’elle tombe, que je m’endorme brutalement sur le trajet, que je fasse un infarctus, qu’un nuage toxique s’abatte sur la ville, que se produise un grand incendie, que les Nord-Coréens attaquent, que ma mère débarque et me demande de l’aide pour sortir sa voiture des congères, il faut que je propose autre chose.
Puis Markus s’est dit, putain j’ai jamais eu aussi peur."

(avant le premier baiser ! )


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Une vibrante déclaration d'amour de Plume salée

L'avis plus nuancé de Laure
Et celui encore plus mitigé de Flo