25.10.2010
Les Rougon-Macquart 3/20
"C'est crânement beau tout de même"
"Le ventre de Paris" m'a éblouie. Ce troisième opus du cycle des Rougon-Macquart est d'une excellence qui ne se dément pas, du premier au dernier mot.
On s'intéresse ici à la fille d'Antoine Macquart, Lisa (la cousine d'Eugène Saccard, du tome précédent), même période mais milieu petites gens.
La belle Lisa est charcutière. Déboule un jour Florent, le frère de son mari, de retour du bagne (il s'est évadé); il s'y était retrouvé par erreur, pris dans l'insurrection. C'est un gentil, un faible, il est traumatisé par ce qu'il a vécu. Incapable de se fondre dans le milieu des Halles, il va payer le prix fort, en subissant l'incroyable pouvoir des cancanières...
Zola décline ici son mythe des maigres et des gras, et Florent est un maigre.
Les descriptions sont tout du long incroyables. La nourriture, bien sûr, ces déballages inouïs, l'organisation des Halles, Paris, tout est génialement vivant, odorant, salivant. Mais les personnages également, les plantureux(ses), les salopes finies (Mlle Saget), l'opposition constante entre le pouvoir dévastateur des langues bien pendues et celui des postures dignes, en faisant ressentir combien l'un souffre de ne pas être l'autre, en inversant les rapports de force, avec une finesse admirable et une précision clinique.
En un paragraphe, voici Muche qui existe, en 3 dimensions :
"Muche, à sept ans, était un petit bonhomme joli comme un ange et grossier comme un roulier. Il avait des cheveux châtains crépus, de beaux yeux tendres, une bouche pure qui sacrait, qui disait des mots gros à en écorcher un gosier de gendarme. Elevé dans les ordures des Halles, il épelait le catéchisme poissard, se mettait un poing sur la hanche, faisait la maman Mehudin, quand elle était en colère. Alors les "salopes", les "catins", les "va donc moucher ton homme", les "combien qu'on te la paye, ta peau ?" passaient dans le filet de cristal de sa voix d'enfant de choeur. Et il voulait grasseyer, il encanaillait son enfance exquise de bambin souriant sur les genoux d'une Vierge. Les poissonnières riaient aux larmes. Lui, encouragé, ne plaçait plus deux mots sans mettre un "nom de Dieu !" au bout. Mais il restait adorable, ignorant de ces saletés, tenu en santé par les souffles frais et les odeurs fortes de la marée, récitant son chapelet d'injures graveleuses d'un air ravi, comme il aurait dit ses prières."
J'ai été éblouie, oui. J'ai eu faim, très faim, j'ai ri aux passes d'armes de la belle Normande, observé l'essence des amitiés féminines, ce mélange d'envie, de jalousie, de méchanceté crasse et d'élans très purs et très beaux, j'ai souffert, enfin, pour ce pauvre Florent, pâle figure hors du monde et si malheureux, de bout en bout.
Toujours grand merci à Amanda, Caro et Fashion
.Le billet de Dominique.
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