14.03.2010
Les chaussures italiennes - Henning Mankell
"Les bruits, ici, paraissaient contraints de faire la queue avant d'être autorisés à entrer dans le silence."

Fredrik était chirurgien orthopédique, avant. Un jour, il a commis une grave erreur. alors, il a tout plaqué, pour vivre seul sur une petite île. Douze années passent. Il ne se pardonne pas. Il a soixante-six ans. Il ne met pas à profit son existence solitaire pour réfléchir à sa vie. Une petite silhouette aggripée à un déambulateur sur la glace vient tout changer : c'est Harriett. Ils se sont autrefois aimés, et fidèle à lui-même il l'avait abandonnée sans un mot. Avec elle arrive le temps de la vraie introspection, tout autant que celui d'agir, enfin, l'espace de quelques solstices...
Un roman magnifique et vibrant, tout en retenue et pureté. Des personnages qui explosent de présence, Louise qui croit en un monde où l'on résiste ou Jansson l'hypocondriaque qui peut prédire la météo grâce à ses pouces, de l'entraide, une douceur qui est tout sauf triste, un univers douillet et précieux que l'on quitte à grand regret.
Je ne connaissais pas la plume d'Henning Mankell sous cet aspect, je suis complètement sous le charme.
Ed. Seuil, 2009, 341 p.
Traduit du suédois par Anna Gibson
Titre original : Italienska skor
Un grand merci à Cathulu !
Des avis contrastés : Jostein, Thierry Collet, Calepin, Ma, A propos de livres, Yv, Dominique, ...
08:36 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : suède, île, solitude, se racheter, revivre, vieillesse, famille |
21.07.2009
Les Mots des Autres - Clare Morrall
Ma lecture de "Couleurs" date de quelques années, et le souvenir qu'il m'en reste est plutôt mitigé, je n'avais pas adhéré au décalage de son héroïne. Avec "Les Mots des Autres", Clare Morrall emporte toute mon adhésion !
C'est l'histoire de Jess, à la quarantaine. Elle s'est concoctée une petite vie tranquille, remplie selon ses critères. Et au hasard des chapitres, on revient sur son enfance et sur les évènements marquants qui l'ont emmenée jusqu'à cet équilibre qu'elle semble avoir atteint.
Dis comme ça, évidemment, c'est d'un vague absolu. Mais c'est que je crois qu'entrer dans les détails ne rend pas service au roman, dans le sens où ils sont nombreux et tous importants. Cela ne donnerait qu'une accumulation de choses qui, exprimées par une plume maladroite (la mienne) feraient vous dire oh bof, ça a l'air chiant.
Or, ça ne l'est pas, mais alors pas du tout. C'est une ambiance ouatée, feutrée, et on sent tout du long que la narratrice interprète selon des critères qui ne sont pas communs : la "révélation" finale est décelée très tôt par le lecteur, et participe à ce léger décalage que l'on constate mais que l'on aime, et ça change tout.
On est loin de Lisbeth Salander, mais on est dans cet ordre-là. Et on se passionne pour Jess, son fils Joël, sa grande amie Mary, le cousin Philip ce monstre (même charmant une fois adulte, je le déteste !), la superbe demeure familiale et sa décrépitude, et la musique, que l'on ressent dans la moindre de nos fibres de lecteur absolument séduit.
Comment vit-on quand le monde vous reste étranger en permanence ? Les bons petits soldats ont à un moment droit au repos, et on savoure avec l'héroïne sa jouissance du silence final.
Je suis tombée en amour avec Jessica.
Ed. Fayard, 2009, 405 p.
Traduit de l'anglais par Françoise du Sorbier
Merci Cathulu !
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : autisme, solitude, famille, cocon ouaté |
11.10.2008
Leena Lander – Vienne la tempête
« Bien sûr je crois au grand amour. Ou enfin bon. Oui et non. Plus précisément : non. »
Dans les années 30, en Finlande, Eero rencontre Vida dans une petite ville minière, et de nos jours leur petite-fille Iris est en plein chaos : son mari, père de leurs deux fils, l’a trompée, et elle ne veut pas conserver ce bébé qui grandit dans son ventre. En reportage sur les lieux même de son histoire familiale, elle va tenter de lire la trame de ce qui fut, essayer de comprendre un peu mieux son père et sa place dans le canevas familial…
Comme Cathulu a raison d’inciter à zapper la 4° de couverture : j’ai rarement lu texte qui dessert plus un roman que celui-là ; « Tellurique au sens bachelardien et d’une bouleversante rigueur, ce roman exhume de leurs profondeurs minerais précieux ou substances fatales etc. »
Mais non, pas du tout, ce roman est avant tout une sacrée bonne histoire, qui plus est racontée magistralement.
Il passe à un chouïa de l’excellence, peut-être en raison d’un sentimentalisme un poil trop exacerbé, à certains passages qui ne m’ont pas soulevée.
Mais suivre la famille Harjula est palpitant, tout autant qu’assister, très ému, à la mise en place des petites pièces qui viennent éclairer l’histoire au compte-goutte.
Une histoire d’amour avant toute chose, nourrie par des drames et des maladies non identifiées à l’époque, un souffle romanesque qui prend le lecteur dans ses bras, lui parle de l’âme des pierres, des dangers du conformisme et qui le promène de la Finlande en Irlande, sur cinquante ans, pour son plus grand bonheur.
Ed. Actes Sud, 1997 & Babel, 2008 394 p., 9,50 €
Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail
« Seuls les imbéciles se ruent tête baissée dans le mariage et peuplent la terre de nouveaux imbéciles. Comme moi, qui tombe amoureuse folle d’un homme uniquement parce qu’il ne reste pas à attendre sur le bord du trottoir que le signal piéton passe au vert, mais jette juste un coup d’œil à droite et à gauche : Et allons-y les gars, si on ne peut pas avoir confiance en soi où va-t-on ! Sur le champ séduite. Ou plutôt emballée jusqu’aux oreilles. Je lui fais confiance, parce qu’il a confiance en lui. Je trouve cela admirable, je me résigne à sentir le lait vomi pendant des années, à tenter, des sacs à provisions à bout de bras, d’arracher des marmots hurlants aux étalages de bonbons, avant de comprendre, trop tard, de quoi il retourne : cet homme passe toujours au rouge, il ne supporte pas qu’on lui dise ce qu’il a le droit de faire ou non. »
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : finlande, amour, pierres, famille |
17.09.2008
Les monstres de Templeton - Lauren Groff
C'est là qu'elle fait son entrée, Wilhelmina Sunshine Upton, dite Willie, fille de Vi(vienne), descendantes directes du fondateur de la ville. Là, c'est Templeton, création imaginaire autour de Cooperstown, ville chérie de l'auteure.
Un matin très tôt, alors que le monstre qui vivait au fond du lac depuis deux cent ans flotte raide mort à la surface, Willie rentre la mine basse et le désespoir au coeur dans sa petite ville. Sa mère, Vi, ancienne hippie qui vient de trouver le salut dans une religion, lui fait alors une révélation fracassante. Tourneboulée, Willie va se lancer dans une grande recherche généalogique, embrassant deux siècles de petites et grandes aventures...
Elle est chouette, Willie. Presque autant que Templeton, pour laquelle on se prend d'une affection folle : ses Joyeux Joggers, ses bibliothécaires, les vieux copains d'école... Tout ce qui se passe au présent est passionnant, on tremble pour Clarissa, on s'intéresse à tout, ça fourmille de vie. Les différents intervenants du passé sont moins plaisants à suivre, c'est assez embrouillé (malgré - ou à cause de ? - les arbres généalogiques complétés et modifiés au fur et à mesure des découvertes de Willie). Mais on apprécie finalement franchement cette histoire multicolore et pétillante, les portraits disséminés ça et là, tous ces puissants sentiments qui couvent sous les mots.
Un roman fantasque et attachant.
Ed. Plon, Août 2008, 427 p., 21,90 €
Trad. (USA) par Carine Chichereau
Titre original : The Monsters of Templeton
Les avis de : Sylvie,
06:00 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : quête du père, généalogie, petite ville américaine, famille |
05.09.2008
Nathan Englander - Le ministère des Affaires spéciales

Parfois, quels que soient le nombre et la puissance de ses ennemis, il revient à l'individu d'essayer de les enculer.
"- Va te faire foutre. Je voudrais que tu sois mort.
Et Kaddish, son père, recula à ses paroles. Combien, combien un homme peut-il endurer quand il a fait de son mieux et que ce qu'il a fait ne trouve aucune grâce aux yeux de son fils ? Il y avait des larmes dans les yeux de Kaddish. Il crut qu'il allait pleurer. Va te faire foutre. Je voudrais que tu sois mort. C'était quelque chose qu'il avait déjà entendu. Cette fois, cependant, la voix était parfaite, l'inflexion était parfaite et il le prit pour lui. Il le prit pour la vérité.
Kaddish le prit et encaissa. Il en resta sidéré, et, blessé - c'est tout ce qu'il pouvait se dire, qu'il était blessé au coeur-, il le renvoya à son fils. Kaddish le resservit aussitôt.
- Va te faire foutre, dit-il à Pato, son fils. (Et, de toutes ses forces, de tout son orgueil offensé:) Va te faire foutre, dit Kaddish. Je voudrais que tu ne sois jamais né.
Il le dit. Et, sur le coup, tous deux furent frappés de mutisme.
Avant que l'un ou l'autre n'ait eu le temps d'en absorber le sens, alors que la malediction restait suspendue dans l'air, on entendit, très distinctement, frapper à la porte.
Et Kaddish alla ouvrir. Et Kaddish fut exaucé.
Ce fut, d'un instant à l'autre, comme si son fils n'était jamais né."
Ce passage, très chargé de signification, n'arrive qu'après une première partie au cours de laquelle nous faisons connaissance avec la famille Poznan. Buenos Aires, 1976, le cimetière juif est divisé en deux; derrière un mur se trouvent les pierres tombales des putes et des maquereaux. Kaddish, le père, met un point d'honneur à escalader ce mur pour se recueillir devant la tombe de sa mère. Malgré sa mise au ban de la "bonne société Juive", il est payé (plutôt mal) par elle pour effacer les noms de ces aïeux gênants. Il entraîne chaque nuit avec lui son fils, Pato, sans tenir compte de ses récriminations. Entre ces deux-là, c'est le conflit permanent, exacerbé par le grand amour qu'ils se portent, incapables de le montrer. Lilian, la mère, fait tampon, tentant de protéger de toutes les façons imaginables sa famille. "Elle ne voulait pas trop espérer mais, en dehors des pressions financières qui menaçaient de les mettre à la rue, et de l'incertitude politique qui les tenaient enfermés chez eux, c'était depuis longtemps la meilleure vie qu'ils avaient eue. Magré les dettes et les menaces, et leurs problèmes tous imbriqués les uns dans les autres, elle ne manquait pas une occasion de voir les aspects positifs. Il y avait de la nourriture sur la table et sa famille autour. Pire ou meilleur, le moment présent était bon." Car les temps sont troubles, des jeunes "disparaissent" par dizaine chaque jour, le régime politique tout récemment en place ne nécessitant aucunement de raison pour embarquer les gens.
Et le pire cauchemar se produit : Pato est emmené. Commence alors un absurde et terrible parcours pour le retrouver...
C'est un roman fascinant et terrible, parce qu'il commence dans le sardonique et se termine dans le drame absolu. On rit, on s'amuse et on admire le cran de cette famille désespérée, la vaillance, la folie, même. Et lentement on s'achemine vers l'effroi total, c'est une douleur physique qui prend le dessus, on aimerait presque arrêter là, c'est trop, mais c'est impossible de lâcher Lilian et Kaddish et c'est en totale empathie qu'on assiste, impuissants, à leur destin.
Un grand roman !
Ed. Plon, Collection Feux Croisés, Août 2008, 372 p., 22,90 €
Trad. (USA) par Elisabeth Peellaert
Titre Original : The Ministry of Special Cases
05:44 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : absurde, famille, drame |
02.09.2008
Kate Atkinson - A quand les bonnes nouvelles ?
Vous. N'avez. Pas. Transféré. Tout. Immédiatement.

Un roman de Kate Atkinson ne se raconte pas, il se vit, et par une chimie mystérieuse, on pénètre immédiatement dans les premiers mots, on y est à fond. C'est pourquoi ici on se prend une grande claque assez vite, on croyait s'installer dans une histoire maman larguée par papa le saligaud avec les malignes fifilles (et le bébé et le chien) qui vont braver l'adversité dans la dignité joyeuse, mais pas du tout. Du tout.
Le ton étant donné, on passe au présent, à Edinbourg, en croisant le quotidien de plusieurs personnages pour qui l'adjectif attachant a été inventé. Parmi eux, Reggie, 16 ans, qui croit porter malchance, et dont le credo est quelque chose du genre "ce n'est pas parce qu'il t'est déjà arrivé le pire qu'il va t'éviter à présent". Elle trouve affection auprès du docteur Hunter, va croiser notre ami Brodie et sa Louise, et la saloperie de déveine va sévir...
Dans une narration qui s'attache tour à tour à chacun, on va trembler, être nauséeux, rire, sourire, ressentir une tension sexuelle, avant de lâcher les larmes, j'étais prévenue, je n'y ai pas échappé pour autant, vers les dernières pages pas moyen de rester digne. Un univers vraiment propre à Kate Atkinson, qui explore ici plusieurs choses différentes, allant des sectes religieuses aux chiens en passant par les conditions pour réussir un mariage. On vit des heures palpitantes avec ce roman et il est de ceux qui rendent toute lecture ultérieure bien fade, objet dangereux comme il n'y en a pas tant, donc.
Ed. De Fallois, Août 2008, 363 p., 20 €
Trad. (GB) Isabelle Caron
Titre original : When will there be good news ?
L'avis de Cathulu (que je remercie pour le prêt !)
"Vous savez qu'en fait je ne vais pas dans la même direction que vous.
- Comme c'est vrai. A de si nombreux points de vue."
05:13 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : drames, résilience, ecosse, chien, famille |

