14.03.2010

Les chaussures italiennes - Henning Mankell

"Les bruits, ici, paraissaient contraints de faire la queue avant d'être autorisés à entrer dans le silence."

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Fredrik était chirurgien orthopédique, avant. Un jour, il a commis une grave erreur. alors, il a tout plaqué, pour vivre seul sur une petite île. Douze années passent. Il ne se pardonne pas. Il a soixante-six ans. Il ne met pas à profit son existence solitaire pour réfléchir à sa vie. Une petite silhouette aggripée à un déambulateur sur la glace vient tout changer : c'est Harriett. Ils se sont autrefois aimés, et fidèle à lui-même il l'avait abandonnée sans un mot. Avec elle arrive le temps de la vraie introspection, tout autant que celui d'agir, enfin, l'espace de quelques solstices...

Un roman magnifique et vibrant, tout en retenue et pureté. Des personnages qui explosent de présence, Louise qui croit en un monde où l'on résiste ou Jansson l'hypocondriaque qui peut prédire la météo grâce à ses pouces, de l'entraide, une douceur qui est tout sauf triste, un univers douillet et précieux que l'on quitte à grand regret.

Je ne connaissais pas la plume d'Henning Mankell sous cet aspect, je suis complètement sous le charme.

 

Ed. Seuil, 2009, 341 p.

Traduit du suédois par Anna Gibson

Titre original : Italienska skor

 

Un grand merci à Cathulu !

 

Des avis contrastés : Jostein, Thierry Collet, Calepin, Ma, A propos de livres, Yv, Dominique, ...

19.11.2009

La vie commence - Stefan Casta

casta.jpg"Kierkegaard a publié tous ses livres sous différents pseudonymes pour que le lecteur puisse prendre parti lui-même sans être influencé par le fait que l'auteur soit un écrivain établi."

C'est l'histoire d'une petite ferme en Suède. Il y a Brigitte, qui s'exprime à coup de "veritamente" décryptables à volonté; il y a Gustavo; il y a Victor, qui vient de finir le lycée et prépare un examen de philosophie par correspondance; il y a un chien, des moutons et des oiseaux. Et puis il y a une drôle de fille qui arrive dans le tableau.

Un roman surprenant qui peint par petites touches le bonheur de vivre. Les choses sont mystérieuses dans une narration pourtant limpide. Il est énormément question de sensations, ce sont des situations qui s'éclairent toutes seules au fur et à mesure, sans fracas ni lustre particulier.

Il y a de très jolies choses sur le fait d'écrire. Victor tient un journal sur son ordinateur, il raconte des situations quotidiennes, il lui arrive quelquefois de voir les mots jaillir en longs jets continus, il s'étonne alors en se relisant : "[...] c'est comme si, tout d'un coup, cette vie décollait et qu'une sorte de souffle pénétrait dans la grisaille qui se mettait à respirer et à vivre. Et c'est moi, ce souffle. Ce sont mes mots qui ont tout déclenché."

Il y a deux jeunes gens qui ne savent pas très bien quoi faire de leur vie, et qui vont, le temps de quelques saisons, chercher et trouver des réponses.

La saveur des choses simples.

 

Ed. Thierry Magnier, 2009, 326 p.

Traduit du suédois par Agneta Ségol

Titre original : Näktergalens säng

 

Merci Cathulu !

 

Lu et savouré également par Clarabel, La Lettrine, Pages à pages,

21.07.2009

Les Mots des Autres - Clare Morrall

morrall.jpgMa lecture de "Couleurs" date de quelques années, et le souvenir qu'il m'en reste est plutôt mitigé, je n'avais pas adhéré au décalage de son héroïne. Avec "Les Mots des Autres", Clare Morrall emporte toute mon adhésion !

C'est l'histoire de Jess, à la quarantaine. Elle s'est concoctée une petite vie tranquille, remplie selon ses critères. Et au hasard des chapitres, on revient sur son enfance et sur les évènements marquants qui l'ont emmenée jusqu'à cet équilibre qu'elle semble avoir atteint.

Dis comme ça, évidemment, c'est d'un vague absolu. Mais c'est que je crois qu'entrer dans les détails ne rend pas service au roman, dans le sens où ils sont nombreux et tous importants. Cela ne donnerait qu'une accumulation de choses qui, exprimées par une plume maladroite (la mienne) feraient vous dire oh bof, ça a l'air chiant.

Or, ça ne l'est pas, mais alors pas du tout. C'est une ambiance ouatée, feutrée, et on sent tout du long que la narratrice interprète selon des critères qui ne sont pas communs : la "révélation" finale est décelée très tôt par le lecteur, et participe à ce léger décalage que l'on constate mais que l'on aime, et ça change tout.

On est loin de Lisbeth Salander, mais on est dans cet ordre-là. Et on se passionne pour Jess, son fils Joël, sa grande amie Mary, le cousin Philip ce monstre (même charmant une fois adulte, je le déteste !), la superbe demeure familiale et sa décrépitude, et la musique, que l'on ressent dans la moindre de nos fibres de lecteur absolument séduit.

Comment vit-on quand le monde vous reste étranger en permanence ? Les bons petits soldats ont à un moment droit au repos, et on savoure avec l'héroïne sa jouissance du silence final.

Je suis tombée en amour avec Jessica.

 

Ed. Fayard, 2009, 405 p.

Traduit de l'anglais par Françoise du Sorbier

 

Merci Cathulu !

 

Lu également par Clarabel, Lily,

01.04.2009

Boomerang - Tatiana de Rosnay

Boomerang est le dixième roman de Tatiana de Rosnay, il sort demain; mais aujourd'hui c'est l'anniversaire de celle qui m'a fait découvrir cette auteure en des temps anciens et des contrées oubliées, la boucle est bouclée : merci et joyeux anniversaire Clarabel !

Boomerang est aussi le plus épais des romans de Tatiana, le plus protéiforme, et peut-être bien celui que j'ai préféré. Il ne faut de toute façon pas compter sur moi pour de l'objectivité sur cette auteure là, je lui porte, je l'ai déjà dit, une indéfectible affection qui teinte évidemment mon jugement : j'ai un grand plaisir à découvrir chacun de ses nouveaux romans, je les attends impatiemment.

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Notre narrateur est Antoine (Tonio) Rey, plongé dans une bonne petite crisette de la quarantaine : Astrid, son épouse aimée, l'a plaqué récemment pour s'installer avec un gars rencontré dans un club de vacances, et il ne s'en remet pas; son nouvel appartement est morose, les rapports avec ses enfants s'envasent, difficile de communiquer avec des adolescents (qui feront des bêtises), son métier (architecte) l'ennuie, la chair est triste et les livres lui rappellent trop Astrid, qui bosse dans l'édition. C'est aussi le cas de sa soeur, Mélanie, qui fête ses quarante ans. Sur une impulsion, il lui concocte un week-end à Noirmoutier, où ils n'ont plus mis les pieds depuis 1973, depuis que leur mère est morte brutalement d'une rupture d'anévrisme. Ce n'est pas une histoire de nostalgie, c'est le désir d'un frère de resserrer le lien avec sa petite soeur, de s'échapper ensemble d'une routine étouffante, de contempler une fois de plus le passage du Gois disparaître sous les flots, une petite pincée de l'enfance magique, de l'été qui ne finit jamais.

Mais cette escapade du 15 Août aura une fin inattendue, et Tonio se ronge les sangs dans un hôpital près de Nantes, pendant que Mélanie se débat entre la vie et la mort...

Ceci n'est que le point de départ des quelques mois que nous passerons avec les Rey. Des rencontres vont se produire, des rapports vont s'inverser, se creuser, s'approfondir, des morts affreuses vont subvenir, des policiers vont appeler en pleine nuit, une donzelle en Harley-Davidson va s'imposer très tranquillement (enfin, quand je dis tranquillement...), et notre Antoine va nous apparaître de plus attachant et consistant.

C'est un roman que l'on ne lâche pas, dont le ton est résolument intimiste tout en maintenant un suspens nourri de péripéties et de petites touches disparates. Ça fonctionne parfaitement, l'univers proposé est cohérent, fait appel à mille et une petites choses que nous avons tous vécues, sans oublier le petit clin d'oeil au figuier cher à l'auteure. C'est une histoire d'amours avec un s. C'est une histoire de parcours personnel, la vie comme elle peut être en 2008 pour un architecte parisien un peu coincé, sympa et tout mais pas forcément intéressant à la base : se prendre quelques bonnes claques peut ouvrir les yeux à tout âge, ça fouette notre Tonio en tous les cas.

Au fond, c'est un roman qui dénonce la terrible force d'inertie de la routine, et qui nous répète que rien n'est figé, qu'il n'est jamais trop tard.

 

Ed. Héloïse d'Ormesson, 2009, 377 p.

Traduit de l'anglais par Agnès Michaux

 

 

 

16.10.2008

Dans la tête de Shéhérazade - Stéphanie Janicot

"J'étais arabe. Il était homosexuel. Elle était laide. Sans cela, rien n'eût été possible."janicot.jpg

Shéhérazade Halshani est la présentatrice, célèbre et populaire, de l'émission Ô nuit, un genre de Mireille Dumas / Evelyne Thomas, qu'elle concocte avec délicatesse et intelligence. Pour une prochaine émission, elle se plonge dans ses souvenirs de Lycée, retraçant pour nous Sophie et Aubin, leur amitié qui s'en est allée après avoir conditionné toute sa vie. Sha a vécu une enfance protégée, chérie et admirée par son père dans une relation exclusive, parisienne de tout son être à qui tout réussissait. Ce fut un choc et une remise en question totale que d'intégrer un "grand" lycée, dans le cadre de l'ouverture aux minorités. Se découvrir étrangère, ramer pour suivre le niveau, chercher sa place... Par petits retours en arrière mêlés au présent, on avance avec elle, pressentant un drame qui couve (et qui se révélera double)...

Mais on n'est pas pour autant dans une atmosphère étouffante ou triste. La narratrice est immédiatement touchante, l'écriture toute simple de Stéphanie Janicot est très entraînante, et on visualise très bien la grande famille Halshani, les rapports de Shéhérazade au monde et aux autres; On est suspendu à ses mots, on ressent sa fascination pour la culture de Sophie ou la grâce d'Aubin, la détresse de sa relation avec Philippe, c'est un roman d'empathie qui sonne immensément juste et qui déroule sa petite mélodie accorte.

Le dénouement use peut-être un peu trop de la ficelle, mais on y consent volontiers après avoir vécu un joli moment romanesque, très attachant.

Ed. Albin Michel, 2008, 313 p., 19.50 €

"- Joyeux Noël, ai-je murmuré, ce matin au réveil, à l'oreille de Philippe.
Son visage a pris une teinte tragique. Premier Noël sans ses enfants, sans sa famille, seulement moi. Ses yeux tristes ont provoqué une douleur sourde dans mon corps. Ce n'est que moi. Tu voudrais te réveiller dans une maison résonnant de cris joyeux d'enfants et tout ce que tu récoltes, c'est une amoureuse transie qui te chuchote des mots niais. Sentir le corps de l'homme que l'on aime, chaud et un peu endormi dans son lit, on pourrait croire que le bonheur est là. Mais un corps n'est rien lorsque l'esprit s'en échappe. Tu es en transit, seul, dans un appartement de fille, charmant, mais trop petit, bohème, en désordre, dans lequel tu ne trouves pas tes repères. Un 25 décembre sans enfants, qui voudra de nous ? Chacun festoie dans sa famille. Nous sommes deux orphelins. Mais ce n'est pas encore dramatique, du moins pour moi. Cela le devient, lorsque vers onze heures du matin, tu me dis, gêné : "Je dois aller déjeuner chez mes parents." Je comprends tacitement : je dois déjeuner seul chez mes parents. Sous-entendu, mes parents sont des gens traditionnels du seizième arrondissement, habitués à ma femme, à mes enfants, je ne peux pas débarquer le jour de Noël avec une petite beurette, même célèbre.
Je comprends soudain ce cliché absolu : Mon coeur saigne. Lorsqu'on lit ça, on soupire d'ennui. A cet instant précis, je ressens de façon très nette la pointe du scalpel se glisser sous un lobe palpitant et ressortir d'un coup sec, tranchant les chairs sur son passage. C'est exactement l'effet que produisent ces mots dans mon corps. Voilà pourquoi mon coeur se met à saigner, n'en déplaise aux puristes. Je m'étonne qu'une tache n'afflue pas à la surface de ma poitrine, large et rouge, comme dans les westerns. Un mélange de tristesse et de colère me saisit. Pourquoi ne l'as-tu pas annoncé avant ? Je ne le demande pas, car je le devine. Toi-même tu n'étais pas certain de vouloir ce repas familial, mais à la réflexion, tu penses que ce sera tout de même moins glauque que de traîner avec moi un jour comme celui-ci. Au moins, dans ta famille, Noël signifie quelque chose. Auprès de tes parents, tu trouveras la consolation.
- Tu es si forte, si indépendante, tu t'en moques, non ? Noël est pour toi un jour comme un autre, n'est-ce pas ?
"

 

L'avis de Clarabel.

11.10.2008

Leena Lander – Vienne la tempête

« Bien sûr je crois au grand amour. Ou enfin bon. Oui et non. Plus précisément : non. »lander.jpg

 

Dans les années 30, en Finlande, Eero rencontre Vida dans une petite ville minière, et de nos jours leur petite-fille Iris est en plein chaos : son mari, père de leurs deux fils, l’a trompée, et elle ne veut pas conserver ce bébé qui grandit dans son ventre. En reportage sur les lieux même de son histoire familiale, elle va tenter de lire la trame de ce qui fut, essayer de comprendre un peu mieux son père et sa place dans le canevas familial…

Comme Cathulu a raison d’inciter à zapper la 4° de couverture : j’ai rarement lu texte qui dessert plus un roman que celui-là ; « Tellurique au sens bachelardien et d’une bouleversante rigueur, ce roman exhume de leurs profondeurs minerais précieux ou substances fatales etc. »

Mais non, pas du tout, ce roman est avant tout une sacrée bonne histoire, qui plus est racontée magistralement.

Il passe à un chouïa de l’excellence, peut-être en raison d’un sentimentalisme un poil trop exacerbé, à certains passages qui ne m’ont pas soulevée.

Mais suivre la famille Harjula est palpitant, tout autant qu’assister, très ému, à la mise en place des petites pièces qui viennent éclairer l’histoire au compte-goutte.

Une histoire d’amour avant toute chose, nourrie par des drames et des maladies non identifiées à l’époque, un souffle romanesque qui prend le lecteur dans ses bras, lui parle de l’âme des pierres, des dangers du conformisme et qui le promène de la Finlande en Irlande, sur cinquante ans, pour son plus grand bonheur.

Ed. Actes Sud, 1997 & Babel, 2008 394 p., 9,50 €

Traduit du finnois par Anne Colin du Terrail

« Seuls les imbéciles se ruent tête baissée dans le mariage et peuplent la terre de nouveaux imbéciles. Comme moi, qui tombe amoureuse folle d’un homme uniquement parce qu’il ne reste pas à attendre sur le bord du trottoir que le signal piéton passe au vert, mais jette juste un coup d’œil à droite et à gauche : Et allons-y les gars, si on ne peut pas avoir confiance en soi où va-t-on ! Sur le champ séduite. Ou plutôt emballée jusqu’aux oreilles. Je lui fais confiance, parce qu’il a confiance en lui. Je trouve cela admirable, je me résigne à sentir le lait vomi pendant des années, à tenter, des sacs à provisions à bout de bras, d’arracher des marmots hurlants aux étalages de bonbons, avant de comprendre, trop tard, de quoi il retourne : cet homme passe toujours au rouge, il ne supporte pas qu’on lui dise ce qu’il a le droit de faire ou non. »

01.10.2008

Nicolas Cauchy

Nicolas Cauchy et la blogosphère c'est déjà toute une histoire. Ou plutôt des. Je choisis de n'en tenir aucun compte et de me concentrer sur les romans uniquement (donc pas d'autres avis en lien, mais il y en a des tonnes sur le net ^^), par la grâce de Laure qui les a fait apparaître un beau matin (en fait il pleuvait) dans ma boite aux lettres. Elle est comme ça, Laure, on discute superficiellement des divergences entre les sites d'occasions et elle appuie ses propos par une démonstration concrète. Si jamais te vient l'envie de discuter vaguement de bijoux ou de maisons, hein, Laure, n'hésite pas !! ;o)

 

cauchy 1.gifLa véritable histoire de mon père

"Vous êtes un vrai con, doté d'un coeur d'artichaut"

Pour le premier adjectif, je vois bien. La seconde assertion, en revanche, reste largement à démontrer !

Dès les premiers mots, la situation est plantée : notre héros a la cinquantaine triste (en fait il a de l'humour paraît-il, mais ce n'est pas un marrant, nous dit-il lui-même) et vient de tuer sa petite fille. Il y a une fête chez lui, des invités partout, il fait acte de présence avant de s'enfuir avec le corps dans une Porsche volée à ses invités. Se déroule alors le récit de ce qu'il s'est passé, avant que l'on ne revienne à la scène d'entrée de livre, suivie d'un bref épilogue.

Alors pourquoi un père qui vient tout juste de nouer une relation avec un petit bout de chou en arrive-t-il à ce geste fatal ? Il croit nous l'expliquer, mais en fait il démontre en permanence à quel point il déraille. 

Il y a quelque chose de "Deux jours à tuer" de François d' Epenoux dans cette histoire, sans la construction "à suspens". Il y a dans l'écriture une nervosité sèche et calme qui est parfaitement adéquate à cette sombre histoire, il y a une fausse normalité qui laisse affleurer comme un regard un peu fixe assorti à un sourire froid. Et c'est ça qui est venu me chercher immédiatement, et qui m'a fait lire le tout d'une traite.

Diablement intéressant pour un premier roman.

 

Ed. Robert Laffont, 2006, 171 p. 16 €

 

 

De manière à connaître le jour et l'heurecauchy 2.gif

Deux dates, le 21 puis le 27 Juin. Et une brève incursion dans un avenir très lointain en épilogue.

C'est toute l'histoire d'une famille condensée en deux dates, l'anniversaire du patriarche, Jean, 54 ans, le 21. Dans leur belle maison en région parisienne c'est une journée de fête, enfants et petits-enfants sont tous réunis, on boit le Champagne. Mais Jean est tremblant de peur, il a la trouille, il attend une enveloppe. C'est Gabriel, son ami de trente ans qui la lui apportera personnellement.

Une semaine plus tard, nouvelle réunion de toute la famille, mais cette fois ce sont les obsèques de Jean.

Tour à tour chaque membre de la famille nous brosse son propre portrait au vitriol, et petit à petit les pièces s'assemblent. C'est quoi cette enveloppe ? Que vient faire la scène à la plage du prologue ? Pourquoi profitent-ils toutes et tous si mal de ce que la vie leur a apporté ?

Un roman vraiment prenant et qui se tient sur le fil du rasoir : pas complètement noir et en même temps profondément triste, jouant volontiers de la fausse piste, impeccable dans son observation de la nature humaine.

A quand le troisième roman ?

Ed. Robert Laffont, 2007, 286 p., 18 €

 

Un grand merci à Laure, donc. Encore et toujours !

 

17.09.2008

Les monstres de Templeton - Lauren Groff

groff.jpgC'est là qu'elle fait son entrée, Wilhelmina Sunshine Upton, dite Willie, fille de Vi(vienne), descendantes directes du fondateur de la ville. Là, c'est Templeton, création imaginaire autour de Cooperstown, ville chérie de l'auteure.

Un matin très tôt, alors que le monstre qui vivait au fond du lac depuis deux cent ans flotte raide mort à la surface, Willie rentre la mine basse et le désespoir au coeur dans sa petite ville. Sa mère, Vi, ancienne hippie qui vient de trouver le salut dans une religion, lui fait alors une révélation fracassante. Tourneboulée, Willie va se lancer dans une grande recherche généalogique, embrassant deux siècles de petites et grandes aventures...

Elle est chouette, Willie. Presque autant que Templeton, pour laquelle on se prend d'une affection folle : ses Joyeux Joggers, ses bibliothécaires, les vieux copains d'école... Tout ce qui se passe au présent est passionnant, on tremble pour Clarissa, on s'intéresse à tout, ça fourmille de vie. Les différents intervenants du passé sont moins plaisants à suivre, c'est assez embrouillé (malgré - ou à cause de ? - les arbres généalogiques complétés et modifiés au fur et à mesure des découvertes de Willie). Mais on apprécie finalement franchement cette histoire multicolore et pétillante, les portraits disséminés ça et là, tous ces puissants sentiments qui couvent sous les mots.

Un roman fantasque et attachant.

 

Ed. Plon, Août 2008, 427 p., 21,90 €

Trad. (USA) par Carine Chichereau

Titre original : The Monsters of Templeton

 

Les avis de : Sylvie,

05.09.2008

Nathan Englander - Le ministère des Affaires spéciales

 

Parfois, quels que soient le nombre et la puissance de ses ennemis, il revient à l'individu d'essayer de les enculer.


Nathan Englander - Le ministère des Affaires spéciales


"- Va te faire foutre. Je voudrais que tu sois mort.
Et Kaddish, son père, recula à ses paroles. Combien, combien un homme peut-il endurer quand il a fait de son mieux et que ce qu'il a fait ne trouve aucune grâce aux yeux de son fils ? Il y avait des larmes dans les yeux de Kaddish. Il crut qu'il allait pleurer. Va te faire foutre. Je voudrais que tu sois mort. C'était quelque chose qu'il avait déjà entendu. Cette fois, cependant, la voix était parfaite, l'inflexion était parfaite et il le prit pour lui. Il le prit pour la vérité.
Kaddish le prit et encaissa. Il en resta sidéré, et, blessé - c'est tout ce qu'il pouvait se dire, qu'il était blessé au coeur-, il le renvoya à son fils. Kaddish le resservit aussitôt.
- Va te faire foutre, dit-il à Pato, son fils. (Et, de toutes ses forces, de tout son orgueil offensé:) Va te faire foutre, dit Kaddish. Je voudrais que tu ne sois jamais né.
Il le dit. Et, sur le coup, tous deux furent frappés de mutisme.
Avant que l'un ou l'autre n'ait eu le temps d'en absorber le sens, alors que la malediction restait suspendue dans l'air, on entendit, très distinctement, frapper à la porte.
Et Kaddish alla ouvrir. Et Kaddish fut exaucé.
Ce fut, d'un instant à l'autre, comme si son fils n'était jamais né.
"

Ce passage, très chargé de signification, n'arrive qu'après une première partie au cours de laquelle nous faisons connaissance avec la famille Poznan. Buenos Aires, 1976, le cimetière juif est divisé en deux; derrière un mur se trouvent les pierres tombales des putes et des maquereaux. Kaddish, le père, met un point d'honneur à escalader ce mur pour se recueillir devant la tombe de sa mère. Malgré sa mise au ban de la "bonne société Juive", il est payé (plutôt mal) par elle pour effacer les noms de ces aïeux gênants. Il entraîne chaque nuit avec lui son fils, Pato, sans tenir compte de ses récriminations. Entre ces deux-là, c'est le conflit permanent, exacerbé par le grand amour qu'ils se portent, incapables de le montrer. Lilian, la mère, fait tampon, tentant de protéger de toutes les façons imaginables sa famille. "Elle ne voulait pas trop espérer mais, en dehors des pressions financières qui menaçaient de les mettre à la rue, et de l'incertitude politique qui les tenaient enfermés chez eux, c'était depuis longtemps la meilleure vie qu'ils avaient eue. Magré les dettes et les menaces, et leurs problèmes tous imbriqués les uns dans les autres, elle ne manquait pas une occasion de voir les aspects positifs. Il y avait de la nourriture sur la table et sa famille autour. Pire ou meilleur, le moment présent était bon." Car les temps sont troubles, des jeunes "disparaissent" par dizaine chaque jour, le régime politique tout récemment en place ne nécessitant aucunement de raison pour embarquer les gens.
Et le pire cauchemar se produit : Pato est emmené. Commence alors un absurde et terrible parcours pour le retrouver...

C'est un roman fascinant et terrible, parce qu'il commence dans le sardonique et se termine dans le drame absolu. On rit, on s'amuse et on admire le cran de cette famille désespérée, la vaillance, la folie, même. Et lentement on s'achemine vers l'effroi total, c'est une douleur physique qui prend le dessus, on aimerait presque arrêter là, c'est trop, mais c'est impossible de lâcher Lilian et Kaddish et c'est en totale empathie qu'on assiste, impuissants, à leur destin.

Un grand roman !

Ed. Plon, Collection Feux Croisés, Août 2008, 372 p., 22,90 €
Trad. (USA) par Elisabeth Peellaert
Titre Original : The Ministry of Special Cases

02.09.2008

Kate Atkinson - A quand les bonnes nouvelles ?

Vous. N'avez. Pas. Transféré. Tout. Immédiatement.

atkinson.jpg

Un roman de Kate Atkinson ne se raconte pas, il se vit, et par une chimie mystérieuse, on pénètre immédiatement dans les premiers mots, on y est à fond. C'est pourquoi ici on se prend une grande claque assez vite, on croyait s'installer dans une histoire maman larguée par papa le saligaud avec les malignes fifilles (et le bébé et le chien) qui vont braver l'adversité dans la dignité joyeuse, mais pas du tout. Du tout.

Le ton étant donné, on passe au présent, à Edinbourg, en croisant le quotidien de plusieurs personnages pour qui l'adjectif attachant a été inventé. Parmi eux, Reggie, 16 ans, qui croit porter malchance, et dont le credo est quelque chose du genre "ce n'est pas parce qu'il t'est déjà arrivé le pire qu'il va t'éviter à présent". Elle trouve affection auprès du docteur Hunter, va croiser notre ami Brodie et sa Louise, et la saloperie de déveine va sévir...

Dans une narration qui s'attache tour à tour à chacun, on va trembler, être nauséeux, rire, sourire, ressentir une tension sexuelle, avant de lâcher les larmes, j'étais prévenue, je n'y ai pas échappé pour autant, vers les dernières pages pas moyen de rester digne. Un univers vraiment propre à Kate Atkinson, qui explore ici plusieurs choses différentes, allant des sectes religieuses aux chiens en passant par les conditions pour réussir un mariage. On vit des heures palpitantes avec ce roman et il est de ceux qui rendent toute lecture ultérieure bien fade, objet dangereux comme il n'y en a pas tant, donc.

 

Ed. De Fallois, Août 2008, 363 p., 20 €

Trad. (GB) Isabelle Caron

Titre original : When will there be good news ?

 

L'avis de  Cathulu (que je remercie pour le prêt !)

 

"Vous savez qu'en fait je ne vais pas dans la même direction que vous.

- Comme c'est vrai. A de si nombreux points de vue."

 

 

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