10.11.2009

Dans les limbes - Jack O'Connell

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Sweeney est pharmacien. Il fut un temps où sa vie était tout ce qu'il y a de plus banale, il avait son boulot, ça roulait, sa femme et son fils, le petit Danny, 6 ans. Mais Danny est dans le coma depuis un an, l'épouse s'est suicidée, et Sweeney est au bout du rouleau. Il est sujet à des crises de rage et craint de passer les limites. On lui a beaucoup vanté la clinique du docteur Peck, qui a déjà réussi à sortir deux patients du coma. Il tente le tout pour le tout, nouveau boulot, nouvelle ville, nouvelle clinique pour Danny.

Mais Quinsigamond est une ville à la Derry ou au comté de Yoknapatawpha. Sweeney y rencontre une bande de motards quelque peu spéciaux, des neurologues investis d'une mission, et tente de comprendre la BD auquel son fils était accro : Limbo.

Insidieusement, alors que l'intrigue de Limbo est intercalée à celle de Sweeney, la frontière entre les deux mondes devient floue pour le lecteur; des correspondances s'établissent; des peurs montent à la surface; des combinaisons frénétiques se frayent un passage dans notre imagination qui trouve dans ce roman le terrain idéal pour s'épanouir et se ramifier.

C'est un roman brillant qui claque bien, qui est très fortiche dans le sens où le lecteur n'est jamais pris par la main, on le laisse vraiment faire sa sauce tout seul, on lui démontre la portée que peut avoir une histoire et un bon conteur, à condition qu'il y ait un lecteur consentant en face.

C'est un monde presque féérique, de ce merveilleux qui touche au glauque, un peu dans l'esprit de la série "La caravane de l'étrange", ou des films de Tim Burton, vous voyez. A la lisière du beau et du bizarre, sur un mince fil très ténu. Pas un thriller, pour moi, même s'il y a bien un vrai suspens, des choses qui ne sont pas ce qu'elles semblent être, et une explication finale. Plutôt un roman qu'on ne peut pas classer, un genre d'uppercut qui a le pouvoir de générer une fan-attitude, de séparer le monde entre ceux qui l'ont lu et les autres, ceux qui l'ont aimé et ceux qui ont tort ;o)

Ne pas passer à côté !

 

Ed. Rivages/Thriller, 2009, 355 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Gérard de Chergé

Titre original : The Resurrectionnist

 

Lu également par : Jean-Marc (Jack O’Connell est un très grand),

 

10.04.2009

Mémoires d'un Maître Faussaire - William Heaney

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Voici typiquement le genre de roman trompeur, dans le bon sens du terme. Paré de légèreté et aussi limpide à lire qu'une bonne grosse tranche de détente, il n'en délivre pas moins un message clair sur la marche du monde, et sur la souffrance en général. Il paraît tout couillon avec ses chapitres courts et bien ordonnés, mais s'offre le luxe de nous narrer plusieurs histoires en une (avec intime mélange de passé et de présent), un fort message politique, et nous propose un très beau portrait, fouillé psychologiquement, de son héros, William Heaney.

La 4° de couv nous indique de suite qu'il s'agit du pseudonyme d'un grand écrivain anglais, et il n'y a pas à chercher bien loin pour qui l'a déjà lu (ça, et puis le fait d'être édité chez Bragelonne et traduit par Mélanie Fazzi ;o)) : Graham Joyce.

Alors qui est William Heaney ? Au départ, tout sympathique qu'il paraisse, des propos comme : "Personnellement, Jane Austen me débecte. Je ne peux pas en lire une ligne sans l'entendre récitée par une voix suraigüe de pourceau méprisant. Emily Brontë, je voudrais l'attirer chez moi pour l'embrasser sur ses lèvres minces, mais Austen, jamais." peuvent hérisser, mais on apprend très vite à le connaître et à l'apprécier. Je le laisse d'ailleurs se présenter :

"- Je dirige une organisation pour la jeunesse. Ou quelque chose qui s'en approche.

- Et quoi donc ?

- Un organisme qui en chapeaute plusieurs autres. Je représente plusieurs organisations auprès du gouvernement et des organismes officiels, ce genre de choses.

- Et ça consiste en quoi ?

- On fait du lobbying pour obtenir des changements, on participe à des comités de financement. Vous voyez ?

- Non, pas trop."

...

D'autant qu'il s'occupe par ailleurs d'écrire des poèmes endossés par un autre (avec un grand succès), et vend des livres et manuscrits rares, comme loisir (sans s'en enrichir, du tout. Il aime aider une certaine association...) Des faux, évidemment. Il est également divorcé, père de trois adolescents, membre d'un trio de buveurs de pub, et ah, surtout, il voit des démons.

"Combien de coïncidences sommes-nous prêts à tolérer, de hasards extraordinaires, de coups du sort, quel degré se synchronisme, combien d'étranges corrélations serons-nous prêts à ignorer avant de lever enfin les bras au ciel et d'affirmer que les causes et les effets ne sont pas le seul jeu de l'univers ? Quand admettrons-nous que la rationalité est simplement un outil que nous inventons pour nous aider à avancer ? Une carte et une boussole ne permettent pas de repousser la nuit. Combien de progrès scientifiques désastreux faisons-nous avant d'arrêter de les baptiser progrès ? Quand cessons-nous de faire comme si la raison instrumentale n'avait pas de face sombre ?"

C'est tout l'objet du roman, peut-être, de définir ce qu'est un démon et ce que voit Heaney. En tous les cas on le suit avec un immense plaisir dans les rues de Londres, on s'amuse beaucoup, et on se fait cueillir, comme toujours avec Graham Joyce (ou peut-être y suis-je particulièrement sensible) par l'émotion; ici avec le cahier de Seamus, ses rapports avec ses enfants, la scène où il revoit Mandy, ou ce simple passage (quelle beauté !) :

"J'étais furieux contre lui et contre toute la saleté de ce monde. Je sondai la dureté de mon propre coeur et observai cette grande capitale où  nous n'avons ni meneurs ni figures à admirer. Nos ministres sont des fraudeurs, des menteurs et des escrocs dont la seule idéologie consiste à s'accrocher au pouvoir; nos commerciaux sont des loups qui festoient de sang et d'os; nos religions s'attaquent aux petits enfants et nous nourrissent d'histoires cauchemardesques; nos médias nous empoisonnent par le consumérisme, hideux ver gonflé qui mange sa propre queue; nos stars du foot battent leurs femmes et violent des jeunes filles; nos vedettes de cinéma et nos mannequins sont des camés et des ivrognes; nos poètes sont obscurs.

J'enrage ! J'enrage ! Quand je vois gaspiller la vie des gens ordinaires. Celles de jeunes hommes et femmes aussi faibles que moi, victimes des drogues qui envahissent les quartiers défavorisés de la nation; des sans-abri qui errent comme des spectres; des gens qui mangent pour oublier et s'abrutissent de mauvais programmes télé; de jeunes soldats courageux sacrifiés dans les déserts pour l'ambition d'individus possédant d'obscènes fortunes. Comme j'enrage ! Et je pleure ! De voir la vie ainsi bradée ! Et je ne possède comme antidote, perdu parmi ces dirigeants qui n'en sont pas, ces démons cachés dans l'âme des hommes et des femmes, que ma rage et mon humanité."

334 p.

L'avis de SBM,

 

17.03.2007

Lumineux

Graham JoyceLes limites de l’enchantement

Bragelonne, 2007

 

Les années 60, un petit village dans l’Angleterre rurale. A l’époque où l’homme envoie ses premiers satellites dans l’espace, une jeune fille de vingt ans, Fern, vit écartelée entre deux mondes. Il y a celui de Maman Cullen, sa mère adoptive, empli de magies, d’apprentissages et dans lequel elle a du mal à croire complètement, et celui de la modernité, les hippies qui s’installent dans la ferme voisine, le diplôme de sage-femme qu’elle aimerait posséder. Pas du tout prête à trancher en faveur de l’un ou de l’autre, l’hospitalisation de maman va la contraindre à assumer seule sa vie, mais dans quelle direction ? Qui sont ses amis, comment va-t-elle se défendre face à la menace qui pèse sur elle ?...

Je sais bien que le but premier de ce merveilleux roman n’était pas du tout de me tirer des larmes, et pourtant j’ai craqué au moment de l’évaluation mentale et ai terminé ma lecture toute chamboulée.

Il se dégage une grande tendresse de cette histoire, quelque chose que je n’avais pas encore trouvé dans les précédents romans de Graham Joyce, ainsi que de nombreuses répliques vraiment marrantes. La personnalité de Fern, insaisissable, naïve et pourtant si maligne, nous retourne tout au long des pages, certains personnages restent mystérieux (comme William). L’impalpable, pourtant toujours présent, s’efface un peu au profit d’un intrigue bien menée et délicieuse.
C’est un grand coup de cœur pour moi !

 

Traduction (GB) de Mélanie Fazzi
300 p.

05.03.2007

Frais et bien troussé

Guillaume Laurant Happy hand

Seuil, 2006

 

C’est l’histoire de Naoufel, né à Rabat mais parisien d’adoption, et de sa main droite. Un concours de circonstances malheureuses les sépare définitivement, mais chacun continue sa vie de son côté. Nafnaf découvre le pouvoir d’un petit aérosol, et sa main tombe sur une jeune fille sentant le muguet. De mésaventures en coups du sort, vont-ils finir par se retrouver ?...
Un curieux petit roman qui tient toutes les promesses de son début, en fanfare. Beaucoup de jeux sur et avec les mots et les expressions, on explore le domaine de la main de fond en comble et plusieurs trouvailles nous font glousser, pour notre plus grand bonheur.
J’ai été aussi agréablement surprise par le fait que l’histoire ne s’efface pas devant ces mutines coquetteries, tout au contraire la malice s’y fait la part belle également, et on s’attache, on visualise très bien.
Charmant et sympathique, frais et bien troussé, j’ai beaucoup aimé !

142 p.

06.11.2006

Ce charme indéfinissable et immatériel

Graham Joyce

L'enfer du rêve

Pocket Terreur, 1999

Accrochez vos ceintures!

1974, 4 jeunes étudiants très différents les uns des autres se lancent dans une expérience scientifique encadrée par un vieux professeur: l'univers des rêves conscients et dirigés. 1986, les mêmes, séparés par la vie, se retrouvent poussés par une force mystérieuse et sont la proie de terribles peurs... Je n'en dis pas plus, vous cernez l'univers subtilement angoissant de ces pages que j'ai littéralement dévorées. Rien de sanglant, d'explicite, mais de la bonne angoisse latente qui vous ronge efficacement. Du fantastique comme j'aime!
A noter les citations avant chaque chapitre, toutes sur le thème du rêve, très adéquates à chaque fois.
A huer la correction totalement déficiente, avec de nombreux noms de personnages inversés lors des dialogues, voir carrément inventés ce qui donne des situations tout à fait surprenantes...

Traduction (GB) de Thomas Bauduret
251 p.

 

Lignes de vie

Editions Bragelonne, 2005

Angleterre, juste après la deuxième guerre mondiale. Une belle et grande famille de sept sœurs, où la matriarche possède un don particulier dont elle se serait bien passé, et qui ne s'est transmis qu'à Cassie la libre. Lorsque celle-ci décide de garder son deuxième bébé, le petit Franck, tout le monde subodore que dans ses veines coule une partie du mystère. On se serre les coudes pour se partager son éducation, au milieu du train-train quotidien. L’entente n’est pas toujours au beau fixe, et l’impalpable toujours présent en filigrane.
Une lecture enchanteresse.
Le fantastique est présent mais s'insère avec une virtuosité sidérante dans le récit qui coule, coule et nous transporte au cœur même de la famille Vine, entourés "d'architèques" et de "skélettes"...
C’est exactement ce que j’aime, cet intangible esprit qui anime les pages, ce doigté qui suggère plus qu’il ne propose, un monde aérien et inquiétant qui est juste là, à la lisière du nôtre.
Un immense coup de cœur !

Traduction (GB) de Mélanie Fazi
354 p.

* Le 4 Novembre 2006 aux Utopiales de Nantes, Prix Jacques Chambon de la traduction pour Mélanie Fazi ET prix du meilleur roman étranger à Ligne de vie, dans le cadre du Grand Prix de l'Imaginaire.

 


En attendant l’orage

Editions Bragelonne, 2006

Tiens, encore le chiffre sept.
Sept personnes (six anglais et une française) passent leurs vacances dans une ferme restaurée en Dordogne. James en est l’initiateur, en plus de sa femme et ses deux petites filles, il a invité un couple d’amis et une ex-maitresse. Curieuse association à priori, d’autant que James ne va pas bien. L’ambiance se détériore d’ailleurs de jour en jour, à croire que la demeure recèle de mauvaises ondes…
La petite Jessie, au cœur du roman, est elle entre les mains d’un bien étrange professeur (dont on cherche l’identité pendant un bon moment !). On lui enseigne les anges et leurs fonctions, à travers la lecture de miroirs.
Avec tout ça, le temps est en train de changer, l’orage approche, et son attente prend une grande importance…

Roman d’atmosphère par excellence, je ne saurais dire avec précision ce qui fait son charme absolu. C’est dans l’air, dans les murs, dans les dialogues, dans certains comportements étranges et d’autres tellement triviaux, dans un huis-clos estival quand personne ne s’entend avec personne, dans la conduite, si naturelle en somme, d’une gamine un poil perturbée, etc.
L’impalpable dans toute sa splendeur, qui s’achemine tranquillement vers un drame pressenti, dont on dévie habilement.

Je suis fan absolue !

Traduction (GB) de Mélanie Fazi
316 p.

01.04.2006

Toru ne s'étonne de rien

Haruki Murakami - Chroniques de l'oiseau à ressort
Seuil, 2004


Commencer à lire ces chroniques, c'est pénétrer dans un univers tout à fait unique !

Toru Okada est un jeune homme parfaitement anodin en apparence, chômeur au foyer, il s'occupe petitement durant la journée, en attendant le retour du travail de sa femme, Kumiko. Ils habitent une petite maison louée par son oncle, dans une banlieue tranquille de Tokyo.

Un jour, alors qu'il se fait cuire des pâtes, le téléphone sonne, et une voix féminine lui demande 10 mn de son temps afin de mieux se comprendre....

A partir de là, petit à petit, toute la vie de Toru va basculer, comme dans un univers parallèle, sans jamais lâcher totalement prise avec la vraisemblance, tout en s'éloignant concentriquement....

C'est littéralement envoûtant. Ca foisonne de mille histoires tissées les unes dans les autres, dans des registres très différents.

L'écriture de Murakami est magistrale, capable de nous horrifier complètement pour nous désarçonner juste après, ou nous faire ressentir toute la langueur de certaines journées au soleil...

Jeu de piste à travers les dimensions, on se délecte de chaque mot, chaque phrase, chaque histoire, y plongeant avec tant de volupté qu'il est franchement difficile de démêler le sens final, d'expliquer tous les points un à un.

L'oiseau à ressort c'est vraiment ce genre de livres pour lequel une seule lecture ne suffit pas, et à la limite il faut le lire à plusieurs pour confronter ses opinions étape par étape.

J'ai beaucoup aimé aussi les expressions récurrentes, délicieusement surannées "en voilà bien une autre !" pour marquer la surprise et "elle est bien bonne !" la stupéfaction.

Aussi de tomber sur les paroles de Simon & Garfunkel au détour d'une page, sans oublier certains passages à la portée philosophique.

Quand on lit l'oiseau à ressort, c'est la personnalité de Toru qui donne le ton, à son instar on prend les évènements avec le plus de placidité possible, on les inclut dans la normalité. Mais bien obligé de cogiter, après, pour relier le tout !...


Traduit du japonais par Corinne Atlan avec Karine Chesneau
742 p.