20.03.2011

Oeil pour oeil, dent prudente

zink.jpgUn homme entre deux âges arrive dans un aéroport, il est en vacances. Il a acheté un forfait d'une semaine, une semaine pour jouer les touristes dans la Zone. Il déclare s'appeler Greg et être suisse, le chauffeur de taxi et le personnel de l'hôtel font semblant de le croire, ils ont l'habitude. La Zone est un endroit où l'on vient chercher l'adrénaline, assister à des pendaisons en pleine rue, se faire enlever par des terroristes ou slalomer entre les mines sur la plage, avant de se jeter dans la piscine où s'ébattent des piranhas féroces. Mais Greg n'est pas tout à fait un touriste comme les autres...

"Le destin du touriste", de Rui Zink (Editions Métaillié, 2011, 188 pages) est une excellente dystopie. Focalisés sur Greg et ce qu'il laisse entendre de ses motivations, on remarque, comme lui, du coin de l'oeil, des petits grincements dans les rouages mais on ne quitte pas suffisamment les rails pour correctement les interpréter. Tout s'éclaire peu à peu et en devient subtilement encore plus effrayant : un tel avenir est-il si imaginaire ?

Le ton est décalé dès le départ, et sait passer avec beaucoup de tendresse du rire (le coup de la drogue est hilarant) à l'émotion : l'histoire de Greg est tragique, et la narration tranchée (dans le sens coupée nette en chapitres) en accentue encore les effets.

L'histoire de la Zone n'est pas en reste :

"Toute la zone a sa part de danger. C'est sa malédiction. Mais aussi son charme. Les gens d'ici n'ont rien à perdre. Et vous savez pourquoi ? Parce qu'ils ont déjà tout perdu. La misère et le malheur vont ici main dans la main.

- Comme la poésie et la mort."

 

Traduit du portugais par Daniel Matias

Titre original : O destino turistico

 

21.05.2009

Le professeur de piano - Janice Y.K. Lee

"Je vois toujours ce qu'il y a de bon chez les autres. Je les aime dès que je vois s'ouvrir une fenêtre sur leur âme et que je perçois leur être lumineux. Je suis tombée amoureuse de tant de gens de cette manière. L'ennui, c'est que je cesse de les aimer tout aussi vite. Dès que je vois ce qui est mauvais en eux."

 

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Ces phrases, prononcées par Trudy, pourraient la résumer. 1941, Hong-Kong, Trudy est une belle eurasienne, la reine de Hong-Kong, dit-on. Fascinante, insaisissable, elle papillonne dans la bonne société, tout le monde la connaît. Will vit une belle et vraie histoire d'amour avec elle. Britannique pur jus, il vient de débarquer dans cette île chinoise, et apprend lentement à y prendre ses marques. Puis c'est la guerre. Les années passent, et nous voici en 1953, à suivre une jeune anglaise godiche nouvellement arrivée elle aussi...

Roman magique qui entremêle les deux époques pour nous révéler au compte-goutte en quoi elles sont liées. Premier roman, et c'est fou, tant il est maîtrisé et ciselé jusqu'au moindre de ses mots. Dès les premières pages on se rend compte que l'écriture possède cette capacité fort rare de créer le monde dont elle parle. Personnellement, je n'avais aucune envie particulière de me plonger dans la bonne société chinoise et insulaire des années 40 et 50, mon indifférence était solide et je doutais fort d'aller bien loin dans ces pages; quelle bouffonne, j'ai été happée, scotchée, emportée, bousculée, et au final bouleversée !

La deuxième partie, qui évoque très en détail les années d'occupation japonaise, est monstrueuse. La première nous introduit les protagonistes, la dernière explique enfin : un roman sacrément bien foutu et d'une puissance assez phénoménale. Il traite de nombreux sujets en un, le principal étant l'île d'Hong-Kong elle-même, avec sa mixité et ses particularités. Mais c'est avant tout également une magnifique, terrible et tumultueuse histoire d'amour.

Janice Y.K. Lee : Nom à noter et à suivre !

 

Ed. Plon, 2009, 357 p.

Traduit de l'anglais par Isabelle Chapman

Titre original : The Piano Teacher