05.02.2011

Wolf Hall - Hilary Mantel

Les 4° de couv anglaises comportent souvent des dithyrambes inouïs, et ici on parlait carrément d'égaler Middlemarch, comme vous y allez, me disais-je in petto. Pourtant, Hilary Mantel signe bien là un roman historique à faire pâlir d'envie tous ceux qui s'y essaient en pataugeant maladroitement dans la mièvrerie et le passé simple, ou ceux dont l'érudition assomme; mieux, elle explose le genre, et on oublie très vite qu'on est dans l'Histoire pour plonger tout debout dans un Grand Roman.

 

henri viii

 

Sous sa plume, Thomas Cromwell s'incarne et s'épanouit. A ses côtés, on ressent violemment les drames intimes de cet homme parti de rien, chassé par les coups de son père, dont la loyauté au Cardinal Wolsey demeure sans tâche, bien que mal interprétée. Il navigue à vue, non pas dans un but personnel - dans les premiers temps tout au moins, le pouvoir entre autres inhérences corrompant absolument tout -  mais par pur souci de survivre, dans le royaume d'un Henri VIII inconstant et absolument pas fiable. Son père disait "If I could not be loved I would be feared" (si je ne peux être aimé je serais craint), c'était plus franc du collier. Cet Henri a un besoin maladif d'être apprécié, mais se laisse influencer par tout ce qui bouge, tant que cela sert son propre intérêt.

De 1500 à 1535, nous nous glissons en petite souris chez les Cromwell, et on en prend plein la tête. Histoire d'un homme avec ses interrogations profondes, histoire de ses drames absolus (la mort de son épouse, de sa soeur, de ses deux filles, de son Cardinal rejeté par le roi), histoire de l'Angleterre depuis le mythe des Danaïdes condamnées à errer en mer pour le meurtre de leurs maris, histoire du schisme, histoires d'alliances, de complot, de quête du pouvoir, d'amours, de la cruauté ordinaire...

Par exemple, et au hasard, la scène où, quelques temps après la mort de Wolsey, le roi envoie chercher Cromwell en pleine nuit. Ses ados l'accompagnent, tout le monde est super inquiet, que se passe-t-il, arrestation, c'est cuit pour nous, tout ça, en fait le roi a fait un cauchemar, son défunt frère lui est apparu. Cromwell sait trouver les mots pour l'apaiser, en lui glissant de prendre en main son royaume; il repart avec Cranmer et les ados, soulagés, plaisantent (laissant ainsi Cranmer entrevoir que cet homme est aimé, aussi bizarre que ça puisse lui sembler). Sous l'anodin, tout est dit de ce que pensent réellement ces deux hommes, du travail souterrain et incessant qu'ils fournissent en faveur d'Anne Boleyn, de leur rapport à l'Evangile, et de la fragilité du terrain sur lequel ils avancent. 

"I wonder what you think the gospel is. Do you think it is a book of blank sheets on which Thomas Cromwell imprints his desires ?" (Je me demande ce que vous pensez qu'est l'Evangile. Pensez-vous que c'est un livre de pages blanches sur lequel Thomas Cromwell imprime ses désirs ?) demande Cranmer, qui n'était lui pas parvenu à rassurer le roi. Ce n'est pourtant pas ça, Cromwell a étudié l'évangile très attentivement, il en a vu les mauvaises interprétations au quotidien, sa foi est pleine de questions.

Ce qu'il en fera en pose également, et sur ses motivations profondes, et pour l'avenir de l'Angleterre, évidemment...

"He goes straight to Henry. He finds him in the sunshine, playing a game of bowls with some french lords. Henry can make a game of bowls as noisy as a tournament: whooping, groaning, shouting of odds, wails, oaths. The king looks up at him, his eyes saying, 'Well?' His eyes say, 'Alone,', the king's say,'Later,' and not a word is spoken, but all the time the king keeps up his joking and backslapping, and he straightens up, watching his wood glide over the shorn grass, and points in his direction. 'You see this councillor of mine? I warn you, never play any game with him. For he will not respect your ancestry. He has no coat of arms and no name, but he believes he is bred to win.'"

(Il fonce directement sur Henry. Il le trouve dans le soleil, jouant à un jeu de boules avec quelques seigneurs français. Henry peut faire d'une partie de pétanque un jeu aussi bruyant qu'un tournoi : criant, gémissant, lançant des imprécations, des lamentations, des serments. Le roi le regarde, les yeux disant : "Alors ?" Ses yeux disent "En privé", le roi dit "Plus tard", et pas un mot n'est prononcé, mais l'attitude du roi reste la même, plaisanteries et accolades, et il se redresse, regarde son bois glisser sur l'herbe rase, et fait un geste dans sa direction. "Vous voyez mon conseiller ? Je vous avertis, ne jouez jamais avec lui. Car il ne respectera pas votre hérédité. Il n'a aucun blason et pas de nom, mais il croit qu'il est élevé pour gagner.")

Ce que j'ai peut-être le plus aimé c'est la façon de laisser le lecteur deviner entre les mots, la manière de dépeindre en tournant autour, en proposant une image si nette qu'elle se passe des mots, que tout est ressenti profondément. Comme le moment où Anne Boleyn est couronnée reine, enceinte, le roi n'ose pas la toucher, il utilise (à nouveau) sa soeur Mary; Cromwell et Mary discutent, elle est harassée, désespérée. Il a toujours eu avec elle une relation amicale, on pense qu'il est en empathie, et la dernière phrase nous montre combien il n'en est plus là, combien il a perdu toute humanité pour n'être plus que tendu vers le bien-être du roi, quel qu'en soit le prix : "'Does a dirty dishcloth get a pension?' Mary sways on the spot; she seems dazed with misery and fatigue; great tears swell in her eyes. He stands catching them, dabbing them away, whispering to her and soothing her, and wanting to be elsewhere. When he breaks free he gives her a backward glance, as she stands in the doorway, desolate. Something must be done for her, he thinks. She's losing her looks." (Est-ce qu'une frippe obtient une pension ? Mary oscille sur place, elle semble abrutie de misère et de fatigue; de grosses larmes gonflent ses yeux. Il les tamponne, en lui murmurant des choses réconfortantes, tout en voulant être ailleurs. Quand il se dégage il lui lance un regard en coin, tandis qu'elle se tient sur le seuil, désespérée. Il faut faire quelque chose pour elle, pense-t-il. Elle perd son allure.)

Nous quittons Cromwell au sommet de sa vie, quand tout va encore bien pour lui, juste après la mort de Thomas More, au moment même où tout va basculer, parce qu'il choisit de faire passer le roi dans la demeure des Seymour... Là encore, les liens sont tissés sous la trame narrative, le parallèle est établi entre More qui ne l'a jamais vu venir, dit-il, et lui qui vit la même chose avec la petite Jane.

On est terriblement ému en refermant ce beau pavé, parce qu'on sait, nous, ce qui va arriver.

Ces 650 pages sont remarquables, vivantes, bruissantes, déchirantes, pleines d'intelligence, non exemptes d'humour, une merveille de roman (Man Booker Prize 2009) (pas encore traduit en français).

Four Estate, 2009.

 

Excellente review dans The Gardian,

* la trad est de moi, soyez indulgents.

24.05.2010

L'héritage Boleyn - Philippa Gregory

La mini-série BBC suivait au plus près le destin de chacune des 6 épouses d'Henri VIII, Philippa Gregory dans ce roman s'attache aux quatrième et cinquième d'entre elles, et nous plonge à bras le corps dans un XVI° siècle tonitruant.

Gregory.jpg

Elles sont trois à se passer la parole en une succession de brefs chapitres, Catherine Howard, Anne de Clèves et Jane Boleyn.

Cette dernière a été partie prenante de l'époque Anne Boleyn. Jane Boleyn était l'épouse de George, le frère de la Reine, et pendant un long moment je ne la reconnaissais vraiment pas dans ses propos. Mais c'était sans compter sans le talent de Philippa Gregory qui fait monter en puissance sa folie, et nous propose au début la version fantasmée de la réalité, ce que Jane se raconte pour se justifier, et qui ne correspond vraiment pas à la réalité. Cette femme n'a rien à envier à Henri VIII dans l'instabilité mentale, et sa cruauté et son absence totale d'empathie feront trembler le lecteur !

Anne de Clèves apparaît selon une progression inverse, plus on la connaît et plus on la respecte, elle avait l'étoffe d'une vraie Reine et était très intelligente. Elle fut la seule épouse épargnée, la seule à ne pas être condamnée à mort.

"Ce jour béni est le plus beau de ma vie car je suis tombée amoureuse. Mon amour ne ressemble point à l'éphémère passion d'une jeune écervelée pour un damoiseau aux belles paroles. Il est indéfectible : je suis follement éprise de l'Angleterre."

Catherine Howard, enfin, est dans ce roman un personnage magnifique, dans le sens où elle apporte énormément d'humour. Totalement évaporée, superficielle et stupide, sa beauté à couper le souffle et sa candeur, son enthousiasme des plus enfantins (on la suit de 11 à 17 ans) mêlé à sa science infuse pour tout ce qui concerne la séduction la rendent immensément attachante pour quiconque la côtoie, y compris le lecteur. Elle ne comprend rien à rien, passe son temps à compter ses possessions et sa condamnation à mort est déchirante, pauvre petite brebis confiante qui ne réalise qu'au tout dernier moment.

Philippa Gregory est historienne, les faits sont ici respectés à la lettre. Elle a su également, avec un art consommé, étoffer le peu que les documents offraient quant aux personnalités des unes et des autres, et si extrapolation il y a, c'est à leur décharge. Ce roman me réconcilie complètement avec le genre Historique. Il est prenant, palpitant, pas mièvre pour deux sous, il rend la politique anglicane limpide et dessine en creux un portrait saisissant du monarque. On ressent la panique latente, cet état où n'importe qui ferait n'importe quoi pourvu que ça puisse lui profiter, pourvu que ça puisse juste prolonger sa vie. Ter-ri-fiant.

Excellent, tout bonnement.


Ed. L'Archipel, 2010, 448 p.

Traduit de l'anglais par Céline Veron Voetelink

Titre original : The Boleyn Inheritance

 

Lu également par : Stéphie (Merci !), Soukee, Craklou, ...

04.05.2010

The six wives of Henri VIII - BBC 1970

henri VIII bbc.gifJ'aime les séries et mini-séries de la BBC. Et il faut vraiment aimer pour regarder "The six wives of Henri VIII" après avoir vu "The Tudors", on ne peut pas faire un plus grand écart que dans ces deux adaptations ! Là où les américains érotisent un max, lèchent leurs images et augmentent le suspens, les anglais respectent au plus près la vérité historique.

Les décors sont en carton, les scènes se déroulent en gros plans statiques, le maquillage est appliqué à la truelle (les vieillissements sont parmi les pires que j'aie jamais vus), les acteurs déclament à grands gestes et hurlent tout à fait faussement, rien n'est fait pour le plaisir du spectateur. (On voit même les perches des micros pendant quelques scènes !)

Et pourtant, la fascination s'exerce. La vie d'Henri VIII est tellement tumultueuse, son époque si barbare et remuante, ses épouses tant différentes les unes des autres, qu'on a envie de croiser les regards sur cette histoire de l'Angleterre. La BBC montre une Catherine d'Aragon immensément digne, une Anne Boleyn pas si diabolique finalement. De sa soeur il n'est pas question, l'inceste avec son frère semble n'être qu'une accusation, contrairement à la série américaine et aux deux films "Deux soeurs pour un roi". Je ne sais plus que croire ! Elle aussi mourra dignement, et elle aussi espèrera jusqu'au bout que l'amour que le roi lui a un jour porté la sauvera.

 

catherine of aragon.jpganne boleyn.jpg

Mais Henri VIII tournait les pages à une vitesse impressionnante. Son royal plaisir, sa gloriole future, lui, lui, lui et rien ni personne d'autre, à jane seymour.jpgpeine l'Angleterre. Je ne suis pas étonnée qu'il ait inspiré le conte de Barbe-bleue. Dans l'épisode consacré à Jane Seymour, troisième épouse, un parallèle est établi entre la gentillesse et la pureté de Jane et la politique; ça ne cesse de nouer et dénouer des alliances, tout le monde craint pour sa tête et Henri a mal à la jambe. Le schisme, les révoltes, les évènements marquants de son règne sont évoqués incidemment, les relations personnelles sont vraiment au centre de cette vision. De très beaux moments marquent la profondeur de l'affection que le roi portait à sa troisième épouse, notamment celui où il lui avoue craindre n'être pas très sain d'esprit (la colère le prend parfois sans qu'il puisse lutter).

Après sa mort (en couches), le roi reste inconsolable pendant deux ans. La cinquantaine venue, Cromwell le pousse à se remarier, un seul fils à la santé délicate étant né.anne of cleves.jpg

La quatrième épouse, Anna de Clèves, est ici dépeinte comme un vrai stratège. C'est une femme intelligente mais peu instruite des choses de la Cour anglaise. Le roi ne l'aime pas (pire, "I don't like her" déclare-t-il dès leur première rencontre). Le mariage n'est jamais consommé, et quand l'alliance avec les protestants qu'il scellait vacille, elle obtient facilement l'annulation, en faisant croire au roi que c'est sa volonté.

Catherine Howard est la cinquième épouse. Très jeune et très belle, elle est aussi volage et après avoir fait sa catherine howard.jpgconquête, elle est révulsée par la laideur, l'obésité et la vieillesse du roi. Elle prend un amant, la cour bruisse, elle est dénoncée et condamnée à mort. Henri VIII est vieux, malade, et triste.

Encore une Catherine (Parr) pour sixième et dernière épouse. Sous la houlette de Cranmer, elle adoucit les derniers jours du roi, qui aura une agonie interminable.

 

catherine parr.jpg

Pendant les quelques jours où je regardais ce coffret DVD (qui offre en bonus le film "The other Boleyn girl" version BBC et deux documentaires, l'un sur l'exécution d'Anne Boleyn et l'autre sur Henri VIII à travers ses portraits d'époque), j'ai souvent entendu mes hommes s'exclamer "c'est ridicule !" devant telle ou telle image, comme je le disais, fort laide et réalisée sans aucun moyen; pourtant, j'ai vraiment oublié cet aspect pour me perdre complètement dans l'intrigue, fascinée par ces personnalités impressionnantes.

Je n'en ai pas fini avec l'histoire de l'Angleterre !

VO et sous-titres en anglais