02.06.2008

"Je te souhaite de vivre jusqu'à cent ans et, arrivé à cet âge, de mourir d'une crise de jalousie !"*

Hubert Nyssen - L'éditeur et son double

Carnets 2. 1988-1989

Depuis 2004, Hubert Nyssen nous offre ses carnets en ligne, et j'en suis une fidèle lectrice. J'ai découvert depuis peu qu'une version quelque peu expurgée nous était également proposée pour quelques années, j'ai commandé celle-ci au hasard, c'est le volume numéro deux mais quelle importance ? Tous seront lus assurément, et ces années 88-89 sont passionnantes; Actes Sud fête alors ses dix ans d'existence, le Salon du livre vient tout juste de migrer du Grand Palais au parc des expositions de Versailles (avec beaucoup de grincement de dents !) et surtout Nina Berberova trouve enfin son public, et plane sur toutes ces pages.

Je porte sur Hubert Nyssen un regard enflammé, je le tiens pour un Grand Homme qui marquera son époque. Je trouve dans ses carnets une qualité d'écriture qui comble totalement ma soif de lecture; J'ai l'impression qu'il a tout compris, qu'il a cette faculté incroyable de dire beaucoup en peu de mots, choisis, souvent incisifs, malicieux, parfois mordants, jamais méprisants (c'est bluffant, ça, c'est rare). Il me semble qu'il a le juste ton, pas d'esbroufe ou de vantardise, pas de sous-estimation non plus, je ne connais pas beaucoup de gens capables de se placer dans le monde ainsi, à leur place. Quand on sait ce qu'on est, ce qu'on vaut, on n'a pas besoin de frimer à tout va, ni de verser dans la fausse modestie si irritante. Moi qui suis allergique aux déclarations d'intention, je savoure la beauté pure de l'accord actes/pensée.
J'aime aussi qu'il ait du caractère, des emportements, des coups de coeur, des revirements. C'est vivant, ça palpite, ça râle, ça prend la mouche.
J'ai aimé ici ce qu'il dit de la Pologne, du prix unique pour le livre, son avis sur la littérature étrangère, j'ai corné et souligné, et au risque de faire un billet interminable, je veux partager de nombreux extraits sachant qu'ils ne sont que particules infimes de ces témoignages d'une époque, que je recommande à tous de lire !

"Je venais de relire, tôt ce matin, la traduction d'un petit ouvrage magique, Le Chant de l'être et du paraître, de Cees Nooteboom (publication en avril), je me disais que tout écrivain devrait avoir à son chevet cette réflexion sur le sens de la fiction, afin de s'interroger avec l'auteur sur la question de savoir qui a raison : celui qui, ayant la faveur du public et ne se souciant pas de métaphysique littéraire, se contente de raconter, ou l'autre - et c'est Nooteboom lui-même qu'on reconnait là - qui entretient avec ses personnages des relations vertigineuses. Je commençais à rédiger la "quatrième de couverture" quand le téléphone a sonné. Qui pouvait bien appeler de si bonne heure ? C'était Cees lui-même, d'Amsterdam. "Ah, cette coïncidence !" ai-je fait. Il m'a répondu : "Je me suis réveillé fatigué ce matin parce que dans la nuit je me suis trouvé en plusieurs endroits du monde. Et je vérifie par des coups de téléphone si j'y étais réellement." A l'inverse de ceux qui écrivent ce qu'ils viennent de vivre, Cees donne l'impression de chercher à vivre ce qu'il vient d'écrire."

"Au cours de la réception, j'avise l'une de nos conseillères, ce soir-là très élégante. "Quel joli manteau !" lui dis-je. "Ce n'est pas un manteau, répond-elle, c'est une robe." Elle l'entrouvre... En effet ! François Leotard, qui a succédé à Jack lang, s'attarde sur notre stand. "Ah, la jolie robe qu'ont vos livres !" s'exclame-t-il. Faut-il les entrouvrir pour lui montrer ce qui est dessous ?"

"Dans Liberation, cette petite annonce : "F. séropositive cherche H. séropositif pour rêver." C'est le roman le plus émouvant que j'aie lu ces derniers temps. Et la femme qui a imaginé cette annonce, elle, sait d'où elle écrit."

"Francfort, Foire du Livre, le 4 octobre - Où sont donc passés nos livres ? Une enquête rapide nous apprend que l'expéditeur les a... oubliés sur le quai de chargement à Paris. On nous les acheminera cette nuit. En attendant, j'ai garni le stand avec le seul ouvrage qui, dans une caisse séparée, est arrivé jusqu'ici : notre catalogue. Cent cinquante exemplaires placés sur les étagères, les uns à côté des autres. Nos confrères ont cru que c'était une astuce, un coup de pub. "Génial !" s'écrie l'un d'eux. Où peut tomber le monde éditorial..."


Ici, deux petits morceaux du 22 et 23 Octobre 1988, qui me semblent expliquer parfaitement Actes Sud : pas de salamalecs, de procédure administrative, d'interminable parcours du comité de lecture, juste de la confiance dans son jugement, du temps consacré, du dynamisme et de la réactivité :
22 : "David Homel est venu que j'avais déjà rencontré à Bruxelles au cours d'un colloque sur la traduction littéraire et qui est l'auteur, avec Sherry Simon, d'un essai - Mapping Litterature - à paraître dans quelques jours. Ce Canadien-Américain a écrit aussi un roman - Electricals stormsqu'il m'apportait, et en prépare un autre, Rat Palms. Christine lui a promis de lire Electricals Storms avant de repartir et lui l'a regardée d'un oeil incrédule.
[...]
23 : Christine a terminé la lecture d'Electrical Storms, m'en a fait lire des passages et me l'a raconté. Le sujet est violent, l'écriture ne l'est pas moins. C'est d'un écrivain. J'ai appelé David. "On publie ton livre." Il n'en est pas revenu. Ce moment où l'on signifie à un auteur l'acceptation de son livre est sans doute parmi les plus heureux dans la vie d'un éditeur."

"En fin de compte, il n'est à tout ce fatras qu'une réponse de bon sens, et elle est dans Flaubert - Madame Bovary, c'est moi."

"...les théories n'avaient soudain plus de sens ni de forme car j'étais nu dans mon plaisir..."

Islande : "Raconte-lui l'invitation faite à Robbe-Grillet", dit l'un des convives... Thor raconte. Un jour, il invite l'écrivain français à venir sur l'île. "Combien d'habitants ?" demande celui-ci. "Deux cent cinquante mille", répond Thor. "Pas assez", fait l'autre. "Oui, mais en hiver ça double, dit Thor, parce que les morts se lèvent." "J'arrive", répond Robbe-Grillet."

"Ce qui compte, ce n'est pas ce que tu as mis dans ton livre, mais ce qu'on y trouve... On ne monte pas les films avec la totalité des rushes... Démontrer, dans un récit, c'est brouiller ce qu'on a montré..." Ce sont de ces choses que j'ai dites à O. qui m'avait demandé de l'aider à retravailler son roman, et pour ce faire a pris ses quartiers ici. Des heures, des heures, des heures, pour montrer que le cheval est là, dans la pierre, ou si l'on veut le jardin sous les ronces. Mais O. fait partie de ces auteurs pour qui toute phrase modifiée est une veine ouverte. Je sais que cette expérience, je ne la renouvellerai pas. Si l'on n'y prend garde, la haine est au bout."




Ed. Actes Sud, 1990, 302 p., 80 FF (12,20 €)

* Toast de Sergueï Zalyguine, au fond des yeux.

05.09.2006

Qu'est ce vraiment qu'un livre ?

Hubert NyssenDu texte au livre, les avatars du sens

Editions Nathan, 1993
Armand Colin, 2005

 

Un des points régulièrement déclinés dans les carnets d’Hubert Nyssen est la différence entre ce qu’un auteur croit avoir écrit et ce qu'il a effectivement écrit, soit la différence de perception d’un texte. Cet écart est fonction de nombreux paramètres, qu’on pourrait résumer par un néologisme : le paratexte.

Le mot est de Gérard Genette qui l’a défini en ces termes : « ce par quoi un texte se fait livre et se propose comme tel à ses lecteurs, et plus généralement au public. »

Dans cet essai, Hubert Nyssen nous décline, de façon extrêmement précise, tout ce qui fait qu’un texte devient un livre.
Et il y en a, à dire !
Tant du côté éditorial : le technique : la réception d’un manuscrit, sa lecture, les lecteurs pro, les traducteurs, correcteurs, typographes, directeurs de collection, les prières d’insérer en quatrième, le choix des indications en couverture, le suivi pas à pas du texte, les coupes, les modifications, etc.
Que du côté commercial : la vente, les journalistes, critiques, médias, lecteurs, acheteurs, libraires, bibliothécaires, etc. (le buzz)
(Où j’entends parler pour la première fois du sigle opératique AIDA : attirer l’Attention, susciter l’Intérêt, provoquer le Désir, pousser à l’Achat.)

Sans oublier le côté mystérieux d’une alchimie qu’on ne pourra jamais mettre à plat :

« Comment expliquer, par exemple, qu’un roman de qualité, dès lors qu’il n’a pas bénéficié de circonstances particulièrement favorables d’un point de vue médiatique, qu’il n’est assisté que par un paratexte normal et qu’il ne doit donc sa carrière qu’à ses qualités propres, se vende en moyenne à trois mille exemplaires aussi bien en France, qu’en Italie, en Espagne, aux Etats-Unis et même qu’en Islande, alors que les poids de population varient de deux cent cinquante mille à deux cent millions d’individus ? Y aurait-il un mystérieux nombre d’or en la matière ? »

Car enfin, il est indéniable que la façon de recevoir, percevoir un texte serait totalement différente si on le découvrait « brut », sans aucune indication ni de son auteur, éditeur, d’avis d’autres personnes à son endroit, d’idée de son contenu. On risquerait alors de n’avoir tout simplement pas la curiosité de lui consacrer son temps.
Le paratexte est donc parfaitement indispensable, en connaître un peu les rouages ne peut que nous aider, nous lecteurs, dans nos manières de l’appréhender.

Et quand c’est rédigé par la plume d’Hubert Nyssen, si limpide et si amoureuse de son sujet, c’est un bonheur de bout en bout.

 

183 p.