06.02.2010

Drôles de femmes - Julie Birmant & Catherine Meurisse

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Yolande Moreau, Sylvie Joly, Anémone, Amélie Nothomb, Florence Cestac, Michèle Bernier, Maria Pacôme, Tsilla Chelton et Dominique Lavanant : toutes ces femmes se sont fait une place dans l'humour. Mais comment ? Qui sont-elles ? Julie Birmant a eu envie d'en savoir plus, de les rencontrer, en face-à-face, chez elles. Portraits tendres de femmes pas banales, qui toutes s'excusent de ne pas être "drôles" dans la vie.

La BD commence comme un roman : "Ce matin-là, Paris était gris et humide. Un bon jour pour désespérer. Je suis allée voir Quand la mer monte, de et avec Yolande Moreau, à une séance du matin, dans un cinéma aux odeurs de vieille pisse. [...] En sortant du cinéma, le temps était toujours aussi glacial, mais l'univers s'était embrasé... J'étais... amoureuse ! Alors je lui ai écrit une lettre. "Chère Yolande..."

Et Yolande appelle, accepte de recevoir Julie, montre son univers et parle d'elle. D'autres rencontres suivent, à chaque fois quelque chose de très particulier se met en place, on est loin de l'interview journalistique, il y a de l'intimité, des confidences, des anecdotes, des choses profondes. On a l'impression d'y être, avec elles, de mieux les connaître. Parfois la rencontre ne se déroule pas très bien, Julie est déconcertée, elle sait nous le montrer avec pudeur. Parfois on éclate de rire, souvent on est ému, toujours on a envie que ça dure encore.

 

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Une BD vraiment très réussie de bout en bout, avec une jolie construction, un souci du détail, et deux belles citations pour ouvrir et fermer son propos :

"Any girl can be glamourous. All you have to do is stand still and look stupid." Hedy Lamarr

et

"L'humour, c'est la tragédie plus le temps." Woody Allen

 

Ed. Dargaud, 2010, 92 pages.

 

Certains de ces portraits, produits par Julie Birman ont donné lieu à une diffusion sur France Culture, dans l'émission "Surpris par la nuit".

 

PivoineRose a beaucoup aimé aussi.

26.11.2009

Les pages roses - Teodoro Gilabert

gilabert.jpgLes pages roses des dictionnaires Larousse sont des annexes réservées aux citations, proverbes etc.; elles rythment ce court roman qui a la forme d'un témoignage. Enfant, notre narrateur cède à leurs charmes. Nonchalant, suiveur dans l'âme, il étudie donc le latin et le grec, porté par des classes de filles dans le quartier latin (lycée Fénelon, qui plus est). Deux options après des études de lettres classiques, libraire ou prof. Libraire, en dehors de l'idée romantique du boutiquier sur les quais de la Seine, ce n'est pas pour lui.

"Il y a, par exemple, une phrase régulièrement prononcée à la caisse des librairies, et qui a toujours eu le don de m'exaspérer, lorsque je fais la queue pour payer mes bouquins :

"Est-ce que vous faites une réduction pour les enseignants ?"

Là, je crois que je pourrais même devenir violent.

Au moins sur le plan verbal.

Et pourquoi pas une réduction pour les personnes âgées, les agents de police, les plombiers chauffagistes ?

Une double pour ceux qui portent des lunettes ?

Et bien entendu, la totale gratuité pour les myopes au strabisme divergent ?"

Ce sera donc prof. CAPES obtenu, malgré un 01/20 à l'oral, pour cause de jeté de veste. Et là, première affectation incroyable, le lycée Henri-IV (il sera en fait l'alibi, le stagiaire). Une année de souffrances (suivi et validé par l'ensemble de ses collègues, impossible de révéler aux parents un enseignant stagiaire et seulement certifié dans cet établissement. On fera comme s'il était agrégé et titulaire). Suivent trois années très dures à Aulnay-sous-bois, où il fera grand usage de la méthode Coué, tout en constatant la validité des travaux du docteur A. Rosenthal (Harvard) quant aux prophéties autoréalisantes (connues sous le nom d'effet Pygmalion).

"Robert A. Rosenthal a découvert les principes de l'effet Pygmalion à partir d'expériences effectuées sur des rats dont on testait les performances dans un labyrinthe.

En fait, Rosenthal voulait tester les expérimentateurs.

Les rats constituaient un alibi.

Il prit soixante rats ordinaires et constitua deux groupes de façon aléatoire.

Il répartit les rats entre les douze expérimentateurs, formant deux groupes.

il affirma au premier que leurs rats étaient brillants au test du labyrinthe.

Au second, qu'ils ne l'étaient pas.

On devine ici que les prophéties des expérimentateurs se sont effectivement réalisées et que le groupe des rats présentés comme "brillants" a bien été meilleur que celui des rats "normaux".

La question est de savoir pourquoi.

Rosenthal démontre que les expérimentateurs qui croyaient que leurs rats étaient plus intelligents leur ont manifesté de la sympathie, de la chaleur, de l'amitié... et plus d'attention.

Ceux qui croyaient que leurs rats étaient normaux ne les ont pas entourés d'autant d'affection, et ont été moins attentifs à leurs progrès.

Les ont moins aidés.

Rosenthal résume ainsi son concept, dans son livre Pygmalion à l'école, publié en 1968 :

"La prédiction faite par un individu A sur un individu B finit par se réaliser, que ce soit seulement l'esprit de A, ou - par un processus subtil et parfois inattendu - par une modification du comportement réel de B sous la pression des attentes de A."

Enfin c'est la mutation pour Nantes, avec un épilogue qui "desinit in piscem" (finit en queue de poisson), avec une mort étrange, tenant de la performance artistique (pas la sienne, quoi qu'il l'envisage ainsi également...)

Un parcours personnel fictionnel (Teodoro Gilabert est né en 1963 à Valence (Espagne). Il vit à Pornic (Loire-Atlantique). Enseigne l’histoire et la géographie au lycée de Pornic. Expose régulièrement ses oeuvres plastiques (peinture, photographie, installations…) qui restitue bien l'ambiance de ces années Nouvelle Vague (nombreuses références à ce cinéma) et qui manie un humour certain.

Pas mal.

 

Ed. Buchet Chastel, 2008, 202 p.

 

Lu également par Leiloona,

 

14.11.2009

Dentiste mystérieux à Manhattan et autres nouvelles - Woody Allen

"Je suis grandement soulagé d'apprendre qu'on est enfin en mesure d'expliquer l'univers. J'allais finir par croire que c'était moi qui déraillais."

 

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Neuf courtes nouvelles de Woody Allen réunies dans un fin format Librio (2 €), franchement, je ne vois aucune raison de s'en priver. On lit ça en souriant d'un bout à l'autre, c'est décalé, absurde, élégant.

"Notre père qui êtes sur la toile" décline un fait divers de 2005, du Guardian, évoquant la vente de prières sur e-bay.

"Théorie des cordes et désaccord"  raconte une banale scène de la vie de bureau sous l'angle de la physique (ce qui change évidemment tout).

"A Vienne que pourra" est l'extravagante comédie musicale "Fun de siècle" où Klimt, Schiele, Zweig, Malher, Rilke, Freud& co déjantent à qui mieux mieux. ("Résultat, il vainc la peur de la mort qui l'a paralysé toute sa vie durant. - Et comment ? - En mourant.")

Dans "Ainsi mangeait Zarathoustra", on a retrouvé une oeuvre inédite : "Mes secrets minceur", par Frédéric Nietzsche.

Pour rester dans le même univers, "Mortelles papilles, ma jolie" nous entraîne dans un monde où les truffes, le foie gras et le caviar ont détrôné les bijoux.

"Dentiste mystérieux à Manhattan" nous démontre que les dentistes ont un pouvoir mortel.

"Attention, chute de nabab" narre une tragédie euridipienne : la folie des grandeurs à Hollywood :

"UMLAUT : Dites, les gars, y en-a-t-il un parmi vous qui aurait lu l'Epopée de Gilgamesh ?

(Ils opinent tous deux avec enthousiasme.)

NUTMEAT : La bible babylonienne ? Bien sûr, plusieurs fois, pourquoi ?

UMLAUT : Je ne dirai que deux mots : comédie musicale."

Dans "Stylo à gages" un auteur persuadé de son grand talent se mesure à l'appât du gain.

Enfin, "Prise de bec au procès Disney" amène Mickey à la barre des témoins.

Après ça, on n'a qu'une envie, se procurer un recueil bien plus consistant : je suis fan de la plume et l'esprit de Woody Allen.

 

Ed. Flammarion, 2007 & Librio 200971 p.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard


Lu également par Wictoria (9 nouvelles très courtes mais délicieuses, on se pourlèche, on salive, on se gave),

 

(A propos de Nicolas Richard, dont la traduction du "Temps où nous chantions" m'avait enchantée, un billet d'humeur au vitriol sur le Buzz Littéraire. Ouch, c'est violent !)

19.08.2009

Guide de l'incendiaire des maisons d'écrivains en Nouvelle-Angleterre - Brock Clarke

"La rendais-je heureuse, ou juste occupée ? Et y avait-il une différence ?"

 

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Sam Pulsifer, au moment où il entreprend son récit, vient de passer dix ans en prison pour avoir incendié (par accident) la maison d'Emily Dickinson et entraîné, sans intention de la donner, la mort des deux personnes qui s'y trouvaient. Il revient chez ses parents, qui, très vite, lui demandent de partir : l'opprobre de toute la ville leur rend la vie impossible. Il part donc, fait sa vie, de laquelle il raye ses parents.

Huit ans plus tard, il reçoit la visite du fils des deux personnes dont il a causé la mort, bien décidé à lui pourrir la vie. Et c'est facile, de pourrir la vie de Sam Pulsifer... Son caractère (il est en permanence stupide, dans le sens frappé de stupeur), l'éducation que lui ont donné ses parents, les nombreux non-dits dont il est depuis toujours entouré ne lui ont pas donné les armes pour réagir. Sam est incapable de réaction, si ce n'est à posteriori, et encore, pour constater uniquement.

C'est un roman bavard et agité, bourré de digressions qui n'empêchent pourtant pas l'intrigue d'avancer. Je n'ai pas dit l'ombre du début du commencement de celle-ci, parce qu'il faudrait exposer plusieurs détails qu'il est fort sympathique de découvrir au fur et à mesure. C'est une histoire triste qui finit mal, et pourtant on ne cesse de sourire. On est clairement dans le domaine de l'absurde, sans que le sens soit altéré, c'est une jolie prouesse en ce sens.

Par exemple Sam fait des rencontres hautement improbables, dont celle de Lees Ardor, professeur associée de littérature américaine, qui n'aime pas la littérature, pire, qui n'y croit pas, mais la professe à grands coups de "Huckleberry Finn mon cul", "Willa Cather est une connasse"; on comprendra peu à peu, en même temps que Sam, qu'il s'agit là en fait d'une terrible peur de ne pas être "vraie" elle-même, de devenir un personnage des romans qu'elle lit et fait lire.

La littérature, les livres, la lecture, les histoires ont une grande place tout au long de ce roman. On peut peut-être même aller plus loin, et ne voir dans toutes ces histoires que façons de démontrer, encore et encore, leur pouvoir. Le tout sous couvert d'une espèce d'enquête policière ou de parcours personnel, bien malin celui qui pourrait définir le genre de ce roman très particulier !

Ca fait très longtemps que je n'ai pas lu John Irving, mais j'ai clairement pensé à lui dans l'univers de Brock Clarke.

 

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, août 2009, 429 p.

Traduit de l'américain par Renaud Morin

Titre original : An Arsonists Guide to Writer's Homes in New England

 

17.08.2009

Jimmy The Kid - Donald Westlake

westlake.jpgDortmunder pense que si tous ses cambriolages foirent, c'est parce que Kelp a la poisse. Alors quand il déboule, excité comme une puce, parce qu'il a lu en prison une histoire d'enlèvement de gamin (signée Richard Stark, le pseudo de Westlake) qui finit bien, Dortmunder lui oppose une fin de non recevoir. En plus, sa fonction dans la bande, c'est la mise au point des plans, no way pour suivre celui d'un bouquin, c'est une question d'honneur.

May étant parvenue à le convaincre, voici la petite bande de bras cassés lancée sur l'enlèvement contre rançon de James Harrington, douze ans. Sauf que notre Jimmy fait partie des 2 % de population au QI vertigineux...

Un polar franchement drôle, avec des passages nécessitant le bon gros rire sonore (à ne pas lire en public !). J'ai adoré le père de Jimmy, et ses conversations téléphoniques avec M'man Murch (la ravisseuse) (surtout le passage avec le FBI : "la preuve" :)). Dortmunder est impayable, c'est un pur plaisir que de suivre ses aventures.

 

Ed. Gallimard 1976 (sous le titre V'là aut' chose !), traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Patrick Floersheim

Traduction complétée pour la présente édition (Payot & Rivages 2005) par Patricia Christian

231 p.

 

Lu et apprécié également par Amanda,

16.07.2009

La bouffe est chouette à Fatchakulla - Ned Crabb

"Vous savez ce que je me dis ? Je me dis qu'on a plus de suspects qu'il nous en faudrait."

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Fatchakulla city : ses péquenots, son alcoolisme, ses chats et sa douceur de vivre. Un petit bled américain fantasmé, rempli de bas du front attachants et bourrus. Soudainement, des figures locales sont assassinées, d'une façon bien particulière. Willie le Siffleur, le croque-mitaine local se serait-il brusquement incarné ? Ce qui est sûr c'est que tout le monde commence à avoir sérieusement peur. Y compris Linwood Spivey, qui fait office de Miss Marple, dans un genre tout à fait personnel...

Un polar très réussi qui mélange avec bonheur un humour dévastateur à une vraie science de la terreur : certains passages sont prenants et flippants comme tout, bien que l'on se sache dans la farce.

Quel dommage que ce roman soit annoncé (mais au conditionnel ?) comme le seul et unique de cet auteur. J'aurais très volontiers suivi d'autres enquêtes de ce pittoresque Linwood...

 

Ed. Gallimard, 1980 & 1995 & Folio Policiers 2008, 266 p.

Traduit de l'américain par Sophie Mayoux

Titre original : Ralph or what's eating the folks in Fatchakulla county

 

Sahkti manque un peu d'enthousiasme à mon goût, Ekwerkwe aussi mais son billet est sympa, tandis que Cely l'a fini tout sourire (comme moi), et Claude Mesplède lui-même le qualifie de perle réjouissante de la Série Noire.

 

04.06.2009

Le cinquième Evangile - Michel Faber

faber.jpgC'est l'histoire d'un obscur petit universitaire canadien spécialiste de la langue araméenne qui, alors qu'il est dans un musée irakien, voit les déflagrations d'une bombe éventrer un bas-relief : à l'intérieur, il trouve neuf rouleaux de papyrus. Il s'agit d'un truc énorme, un nouvel Evangile rédigé en araméen, plus ancien que ceux de Matthieu, Marc, Luc et Jean, et établi par un témoin direct. Aussitôt traduit, sa parution va entraîner des réactions fortes, et très différentes les unes des autres. La vie de Theo en sera forcément complètement transformée...

"Ce mec est chiant, pensa Theo. Putain, qu'il est chiant." Ce roman est vraiment drôle, alerte et souvent féroce. La grande naïveté de notre universitaire est délicieuse, il traduit en un tour de main ces papyrus sans jamais mesurer la portée du texte, il le fait publier en se doutant bien que ça va intéresser les gens mais sans anticiper l'énormité des retombées médiatiques. Il se met à consulter les commentaires sur Amazon, c'est criant de vérité, il subit les ors et les revers du vedettariat, il enchaîne les déplacements et lectures publiques sans se poser plus de questions que ça.

Dans le doute, le pire arrive toujours et il ne se défilera pas ici : néanmoins, c'est encore par un pied-de-nez que tout s'achève.

C'est toujours trop court quand c'est bon, raaa !

 

Ed. de l'Olivier, juin 2009, 197 p.

Traduit de l'anglais par Adèle Carasso

Titre original : The Fire Gospel

 

28.04.2009

La maison d'Apre-Vent - Charles Dickens (2)

"Pas d'ailes."

 

La maison d'Apre-Vent est un roman épais et charnu qui grouille de vie et de péripéties; pour le moment, ma préférence va aux récits d'Esther à laquelle je me suis attachée de grand coeur. Il y a plusieurs aspects qui méritent d'être mentionnés, et l'humour de Charles Dickens en est un. Il y a pas mal de causticité (envers le système juridique anglais), de moquerie (envers certains personnages), de petites piques çà et là sur des sujets divers. Mais certains passages sont proprement hilarants (je me suis même surprise à glousser à haute voix), et voici à ce jour mon préféré. (Je visualise et j'entends la voix de François Rollin, et plus particulièrement le ton du roi Loth (Kaamelott) dans le personnage de l'infect M. Chadband) (M. Snagsby est par contre un fort brave homme, nanti d'une épouse tyrannique, c'est pourquoi sa réplique me plonge également dans l'hilarité !) M. et Mme Snagsby reçoivent donc les Chadband, et Guster est la bonne, souffrant  de convulsions...

 

"Là-dessus, Guster, qui guettait à la fenêtre de sa chambre, descend le petit escalier avec force frôlements et frottements comme un fantôme traditionnel et, faisant éruption tout émue dans le salon, annonce que M. et Mme Chadband ont fait leur apparition dans l'impasse. Comme la sonnette de la porte qui donne sur le couloir retentit aussitôt après, Guster est énergiquement incitée par Mme Snagsby, sous peine d'être instantanément replacée sous la garde de son saint protecteur, à ne pas omettre d'annoncer cérémonieusement les visiteurs. Ayant les nerfs mis en déroute par cette menace (alors qu'auparavant ils étaient en excellent état), elle mutile abominablement cet aspect de l'étiquette au point d'annoncer : "M. et Mme Plate-Bande, ou du moins je veux dire, comment-qu'y-s'appellent-déjà !" et de battre en retraite, éperdue de remords.

M. Chadband est un gros homme jaunâtre, qui a un sourire gras et, dans l'ensemble, l'air d'avoir pas mal d'huile de baleine dans le corps. Mme Chadband est une femme austère, d'aspect sévère, silencieuse. M. Chadband se déplace mollement et pesamment, un peu comme un ours à qui l'on aurait appris à marcher debout. Il est très encombré de ses bras, comme s'ils le gênaient et qu'il eût préféré aller à quatre pattes; il a la tête en grande transpiration et n'ouvre jamais la bouche sans avoir au préalable levé sa grosse main, comme pour annoncer par ce signe à ses auditeurs qu'il va les édifier.

"Mes amis, dit M. Chadband, la paix soit sur cette maison ! Sur le maître de céans, sur la maîtresse de céans, sur les jeunes filles et sur les jeunes gens ! Mes amis, pourquoi vous souhaité-je la paix ? Qu'est la paix ? Est-ce la guerre ? Non. Est-ce la discorde ? Non. est-elle jolie et douce et belle et aimable et sereine et joyeuse ? Oh oui ! Alors, mes amis, je vous souhaite la paix, à vous et aux vôtres."

Du fait que Mme Sagsby prend un air profondément édifié, M. Snagsby juge assez opportun de dire Amen ! ce qui est bien accueilli.

"Et maintenant, mes amis, poursuit M. Chadband, puisque j'ai abordé ce thème..."

Guster se présente. Mme Snagsby, d'une spectrale voix de basse, mais sans quitter Chadband du regard, dit avec une netteté effrayante : "Allez-vous-en !"

"Et maintenant, mes amis, dit Chadband, puisque j'ai abordé ce thème et que, suivant mon humble chemin, j'en tire la leçon..."

On entend Guster murmurer inexplicablement : "Milsexanquatvindeux." La voix spectrale répète avec encore plus de solennité : "Allez-vous-en !"

"Et maintenant, mes amis, dit M. Chadband, nous allons nous demander, dans un esprit d'amour..."

Mais Guster réitère encore : "Milsexanquatvindeux."

M. Chadband, s'interrompant avec la résignation d'un homme accoutumé à être persécuté et enveloppant mollement son menton dans son gras sourire, déclare : "Écoutons la jeune fille ! Parlez, jeune fille !

- Milsexanquatvindeux, s'il vous plaît, monsieur. Comme quoi qu'il voudrait savoir pourquoi que vous y avez donné un shilling, dit Guster, hors d'haleine.

- Pourquoi ? répond Mme Chadband. Pour sa course !"

Guster réplique qu'il "ézigue un shilling et huit pence, ou sans quoi il citera le client en justesse". Mme Snagsby et Mme Chadband se mettent en devoir d'exprimer leur indignation d'une voix aigüe, quand M. Chadband apaise le tumulte en levant la main.

"Mes amis, dit-il, je me rappelle un devoir inaccompli hier. Il est juste que j'en sois châtié par quelque pénalité. Je n'ai pas lieu de murmurer. Rachel, payez les huit pence !"

Tandis que Mme Snagsby, retenant son souffle, regarde fixement son mari, comme pour dire : "Tu entends cet apôtre !" et tandis que M. Chadband est tout luisant d'humilité et d'huile de baleine, Mme Chadband paie la somme. C'est l'habitude de M. Chadband (à vrai dire elle constitue le plus clair de ses prétentions) de tenir cette sorte de compte créditeur et débiteur dans les moindres détails et de l'afficher publiquement dans les circonstances les plus insignifiantes.

"Mes amis, dit Chadband, huit pence, ce n'est guère; cela aurait pu sans injustice être un shilling et quatre pence; cela aurait pu sans injustice être une demi-couronne. Ah ! soyons donc joyeux, très joyeux ! Ah ! soyons donc joyeux !"

Sur cette déclaration qui, par son rythme, semble être un fragment poétique, M. Chadband s'avance à grands pas vers la table et, avant de prendre un siège, lève la main en signe d'avertissement.

"Mes amis, dit-il qu'est-ce que nous contemplons en ce moment, étalé devant nous ? Une collation. Avons-nous donc besoin d'une collation, mes amis ? Oui. Et pourquoi avons-nous besoin d'une collation, mes amis ? Parce que nous ne sommes que des mortels, parce que nous ne sommes que des pécheurs, parce que nous ne sommes que des êtres terrestres, parce que nous ne sommes pas aériens. Pouvons-nous voler, mes amis ? Non. Pourquoi ne pouvons-nous pas voler, mes amis ?"

M. Snagsby, s'autorisant du succès de sa dernière intervention, se risque à déclarer sur un ton jovial et passablement entendu : "Pas d'ailes." Mais il est immédiatement réduit au silence par un froncement de sourcils de Mme Snagsby.

"Je disais, mes amis, poursuit M. Chadband, rejetant et annihilant complètement la suggestion de M. Snagsby, pourquoi ne pouvons-nous pas voler ? Est-ce parce que nous sommes destinés à marcher ? En effet. Pourrions-nous marcher, mes amis, sans force ? Nous ne le pourrions pas. Que ferions-nous sans force, mes amis ? Nos jambes refuseraient de nous porter, nos genoux ploieraient, nos chevilles fléchiraient et nous tomberions sur le sol. D'où donc, mes amis, d'un point de vue humain, tirons-nous la force qui est nécessaire à nos membres ? Est-ce, demande Chadband, parcourant la table du regard, du pain sous diverses formes, du beurre obtenu par le barattage du lait qui nous est donné par la vache, des oeufs qui sont pondus par la poule, du jambon, de la langue, de la saucisse et autres denrées de ce genre ? Oui. Dégustons donc les bonnes choses qui sont disposées devant nous !"

Les persécuteurs niaient qu'il fallût à M. Chadband un don particulier pour empiler de la sorte, l'un au-dessus de l'autre, ses escaliers verbeux. Mais cette remarque ne peut être accueillie que comme une preuve de leur résolution de persécuter, puisque tout le monde a dû constater par expérience que le style oratoire à la Chadband est largement répandu et fort admiré."

(Traduction de Sylvère Monod, Editions Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1979)

 

14.03.2009

Les belles lettres du professeur Rollin - François Rollin

Lettre à un génie de l'humour tendre et décalé qui parle divinement bien de son professeur de français et qui m'a rendue totalement accro à sa verve inimitable et à son amour des mots tellement communicatif

De... (inscrire ici très lisiblement à l'encre verte vos nom, prénoms dans l'ordre de l'état civil, adresse postale complète de la résidence principale et le cas échéant de la ou des résidences secondaires, ainsi que de l'ensemble des pied-à-terre pouvant être utilisés au cours de l'année fiscale, codes de toutes les portes, de toutes les fenêtres, des lucarnes et des soupiraux, situation familiale, dates et lieux de naissance du conjoint et de tous les enfants, des parents, grands-parents, oncles, tantes, cousins, neveux, nièces et cousines, numéros de Sécurité sociale avec leurs clés à deux chiffres, adresses courriel professionnelles, adresses courriel privées, téléphones fixes et mobiles, fax, télex, adresses en poste restante, correspondants à l'étranger; joindre tous les livrets militaires, trois relevés de patrimoine établis devant notaire, une flopée de RIB, quatorze boites à biscuits remplis de neige, autant de fiches d'état civil qu'il y a de personnes dans la famille élargie, cinq albums de portraits couleur par tête de pipe, cinquante carnets de timbres au prix du tarif en vigueur, huit extraits de casier judiciaire certifiés conformes, un sac de 150 kilos de thé de Chine, et une moissonneuse-batteuse).

.... à François Rollin, humoriste humaniste, auteur, metteur en scène, comédien, entre autres.

 

Cher François Rollin,

 

Je considère que vous êtes un authentique génie de l'humour. Vous avez embelli ma vie, et je vous en remercie.

 

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Ah la la, que vous dire à propos de ces "belles lettres du professeur Rollin ou Comment écrire au roi d'Espagne pour lui demander sa recette du gaspacho"? Depuis que Cathulu a eu la gentillesse de me l'envoyer, je ne cesse de les lire et relire en riant toute seule (parce que bon, j'essaye de faire partager les causes de mon hilarité, mais force m'est de constater que ça ne marche pas fort; il faut que j'explique tout ce qui est drôle à chaque fois, je ne sais pas, certains sont réfractaires par principe, je dirais. En même temps, "certain" a 12 ans et demi. Je lui mets de côté pour dans quelques années...)

C'est drôle, donc. C'est vraiment, absolument, totalement et très sincèrement, à éclater de rire parfois. Rire que j'ai sonore et haut perché, seule dans ma voiture devant le collège, vitres ouvertes parce que l'air est doux, ça l'a fait moyen. Pour ma réputation. Bah.

Par exemple la Lettre à soi-même pour combler un manque affectif, avec ce petit passage en note de bas de page concernant le mot "vicissitudes" : [...] Les vicissitudes de la vie, ce sont les hauts et les bas, avec un accent particulier sur les bas, là où les bâts blessent. Le soulagement ne vient éventuellement que plus tard, après bien des vicissitudes.

William Shakespeare, qui ne savait rien dire simplement, a écrit, pour stigmatiser ces hauts et ces bas : "La coupe de nos vicissitudes se remplit d'une liqueur changeante." Il entendait par là que la coupe, au sens d'une coupe dans laquelle on verse par exemple des quartiers d'orange à la liqueur, cette coupe, donc, lorsqu'elle est remplie de vicissitudes, change de couleur et prend la teinte de la liqueur, légèrement affadie par la présence des quartiers d'orange dans la coupe. Et c'est très vrai ! On pense ce qu'on veut de Shakespeare, mais, sur ce coup-là, il a vraiment mis dans le mille."

Je me régale de sa mauvaise foi, de ses changements de styles abrupts, mêlant le plus soutenu au plus familier des langages, de l'absurde pur suivi d'un raisonnement impeccable, de tous ces mots que j'apprends, de ces inventions de la langue qui me font glousser au plus haut point (Même les textos et leur langage SMS sont réjouissants !). Et puis mention évidente à la Lettre d'une adolescente à une autre, il est clair que François Rollin est une adolescente comme les autres. Pareille :-D

Avec un peu de cran je me serais lancée dans un billet plein d'anaphores (je les aime !), mais ma lecture terminée je suis surtout submergée par un sentiment puissant d'admiration et même, on ne se refait pas, d'affection folle. Ces "Lettres..." seront désormais pour moi un paradigme... au sens philosophique.

Parce qu'en linguistique, on parle d'axe paradigmatique, que l'on oppose à l'axe syntagmatique. Le premier concerne le choix des mots eux-mêmes, le second le choix de leur placement dans l'énoncé. Autrement dit : l'axe paradigmatique, c'est le point du texte où une classe d'éléments peuvent être substitués. L'axe syntagmatique, c'est la chaîne des points où des éléments peuvent être substitués. Vous n'avez pas compris ? Et alors ? Vous croyez que j'ai compris, moi ?"

 

Ed. Plon, 2007 & Points 2009, 217 p.

 

(Et puis, ouf, je suis normale, même le journal Marianne reconnaît qu'il est très difficile de ne pas tomber amoureux(se) des mots de François Rollin ;o))

 

L'auteur vous parle.

08.10.2008

Les dents de l'amour - Christopher Moore

moore.jpgHuit siècles c'est long. Elie Ben Sapir s'ennuie. Par hasard, il mord Jodie, pimpante petite nénette de vingt-six ans. Quand elle se réveille deux jours plus tard de sous une poubelle, son bras qui était resté à découvert est complètement cramé. Le voyant se régénérer à vue d'oeil, elle comprend (lentement) qu'elle est elle aussi devenue un vampire.

Tommy, petit gars de vingt ans fraîchement débarqué de l'Indiana, espère trouver à San Fransisco l'Aventure. Il se voit dans le sillon de Kerouac, il écrira de toute façon, dit-il. En attendant, il se fait arnaquer immédiatement et partage sa chambre avec cinq chinois qui lui offrent des fleurs.

Jodie et lui se rencontrent, et vont s'entraider, sous les yeux amusés de Ben Sapir; c'est que leur conduite est inattendue. Ne connaissant rien au mythe du vampire, c'est dans les romans qu'ils vont chercher des informations. La fiction se révélera-t-elle digne de confiance ?...

Christopher Moore est drôle, c'est entendu. Mais il est également fort, très fort, car on ne s'ennuie pas une seconde, il n'y a pas d'outrance et l'intrigue est prenante, séduisante et c'est un excellent moment de divertissement. Impossible de passer à côté !

(Le dernier rebondissement comporte une impossibilité évidente. La tatillonne que je suis aimerait beaucoup en discuter avec celles et ceux qui l'auront lu, histoire qu'on me détrompe... :-D)

 

Ed. Calmann-Levy, Octobre 2008, 317 p., 19 €

Trad. (USA) de Luc Baranger

Titre original : Bloodsucking Fiends

 

"Aujourd'hui, cinq Chinois m'ont demandé en mariage, dit-il.

- Félicitations, répondit Jody qui ne savait que répondre.

- Je n'ai pas accepté.

- Vous réfléchissez ?

- Non, ça reviendrait à vous doubler.

- C'est gentil, mais techniquement ça me quintuplerait.

- Je vous aime bien, dit-il en souriant. C'est vrai."

 

 

 

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