04.02.2012
L'idée qu'il se fait d'un bon moment, c'est aller voir le prix des pistolets chez Bi-Mart.
Pour Justin, ça va moyen. Couple en berne, relations jamais apaisées avec son père, il a un grand besoin de se rassurer, en permanence : "Ce sont des faits. Les faits sont gérables. Ce sont des choses que l'on peut comprendre et ranger sur son étagère mentale et partager avec des classes remplies d'élèves. Les faits l'apaisent." Pour Karen, sa femme, c'est pire. Tout le monde croit que sa fausse couche est responsable de son insatisfaction, mais ça avait commencé avant. Elle, elle court, elle sculpte son corps, pour évacuer son malaise. Pour Brian, amoché par la guerre en Irak, c'est juste n'importe quoi. Sa solitude, ses cicatrices le conduisent lentement à la folie.
Le décor est d'abord planté, l'Oregon, l'urbanisation et ses ravages, les personnages, leurs failles.
Puis on part en week-end. Un week-end de chasse entre mecs, trois générations, Paul le rugueux, Justin le fils, Graham le petit-fils. Le canyon, qui dès lundi sera attaqué par les bulldozers. Des ours, un vrai et un faux. La tente, la nuit où tout fait peur, les décisions qu'il faut prendre quand ça tourne mal, l'épouse qui savoure son week-end de solitude...
Une grande maîtrise pour ce premier roman de Benjamin Percy, une tension qui s'accroit tout en finesse, une nature très présente qu'il parvient à rendre palpable, un désenchantement prégnant qui sonne juste. Le tout étant un poil trop propre pour que je m'enthousiasme, paradoxalement, trop carré, bien, nickel.
Pourtant j'ai appris plein de trucs :
"A ce moment-là, Graham est revenu : "Vous saviez que le pollen ne se dégrade jamais ?" Il n'arrête pas de dire ce genre de choses, énumérant des faits et des informations qu'il a mémorisés en surfant sur internet ou en lisant l'encyclopédie. "C'est une des rares substances naturelles qui durent indéfiniment."
- Indéfiniment, reprend son grand-père avec un petit grognement amusé.
- Tu sais ce que ce mot veut dire ? interroge Graham, sans condescendance, mais ne demandant qu'à expliquer.
- Et un je-sais-tout, tu sais ce que ça veut dire ?
- Vous saviez que cetains types de plantes peuvent manger de la viande ?
- Où est-ce que tu vas chercher ça ?
- Je le lis.
- Où ça ?" Les prémisses d'un ricanement enflent sous la barbe de son grand-père. "Sur Internet ?" Il prononce le nom comme celui d'un plat exotique qui lui aurait donné une indigestion.
- Non, rétorque Graham. Au dos d'un paquet de céréales.
- Ah, bon." Le sarcasme se transforme en sourire et son grand-père lève les bras et les laisse retomber, vaincu."
***
(Les ours) (...) "leurs oreilles ne grandissent pas avec leur corps, elles conservent la même taille, de l'ourson à l'individu âgé, de sorte qu'il est possible de déterminer l'âge d'un ours en observant ses oreilles : plus elles semblent petites par rapport à sa tête, plus l'individu est âgé."
Le canyon - Benjamin Percy
Albin Michel, collection Terres d'Amérique, 2012. 347 pages
Traduit de l'américain (The Wilding) par Renaud Morin
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