25.11.2008
Le désespoir des singes... et autres bagatelles - Françoise Hardy

"Force est de reconnaître que plus les amours sont impossibles, plus elles s'exacerbent et entretiennent l'illusion que l'être sur lequel nous avons cristallisé nos manques et nos espoirs est le seul aimable au monde, le seul qu'on aimera jamais. La souffrance qui en résulte est pourtant bien réelle et peut détruire autant que dynamiser. Bien qu'elle ait été de loin ma principale source d'inspiration, je me suis souvent demandé s'il n'aurait pas mieux valu que je sois assez équilibrée pour me porter au-devant de partenaires épanouissants, plutôt que passer ma vie à compenser des frustrations aussi dérisoires que les miennes en faisant des chansons. Il m'arrive de me dire aussi qu'il valait mieux me morfondre seule avec ma guitare et des idéalisations sans doute aussi proches de moi qu'éloignées de leur objet, qu'aller au bout d'une attirance qui n'aurait pas résisté longtemps à l'épreuve de la réalité, au prix parfois d'un terrible gâchis. Mais on ne peut pas lutter contre l'inconscient qui nous dirige obstinément, avec la précision du radar le plus sophistiqué, vers l'être dont les failles sont suffisamment complémentaires des nôtres afin d'actualiser la problématique dont nous sommes prisonniers, jusqu'à ce que, à force d'échecs et de douleurs, nous finissions par la percevoir avec assez de lucidité pour tenter de nous en dégager."
Vous l'aurez compris à la lecture de cet extrait, Françoise Hardy témoigne dans son autobiographie d'un important travail sur elle-même. Déroulant dans un ordre plus ou moins chronologique les moments importants de sa vie, elle les entoure de nombreuses réflexions (sur lesquelles j'ai été assez régulièrement en désaccord, dans le sens où nos centres d'intérêts correspondent peu). Il s'en dégage une belle franchise, tout autant qu'une puissante mélancolie (voir une vraie tristesse). J'ai été touchée à de nombreuses reprises, le récit de sa relation avec Jacques Dutronc est aussi pudique que déconcertant, et en quelque sorte exemplaire de ce qui touche forcément à un moment ou un autre tous les couples qui s'installent dans la durée.
L'écriture est très agréable, fluide, travaillée malgré tout, on a envie de le lire d'une traite. Il y a un mélange d'humilité et d'égo qui prend parfois le dessus qui est très séduisant. J'ai aimé également ses petits tacles au passage, amicaux envers Sylvie Vartan par exemple, plus définitifs avec d'autres (je trouve ça sain, féminin). J'ai noté quelques livres dont elle a su parler avec un petit quelque chose, quelques chansons que je veux absolument écouter aussi. Elle est née en 1944, 64 ans c'est encore bien jeune pour une conclusion (un peu hâtive, trop courte) aussi axée sur l'âge et sa cohorte de petits et grands désagréments, je trouve.
Et je referme ce joli livre, qui m'aura permis de découvrir une artiste à laquelle je n'avais pas été vraiment sensible jusqu'alors, en écoutant "Message personnel", qui est définitivement une superbe chanson.
Ed. Robert Laffont, 2008, 390 p., 21 €
05:25 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : françoise hardy, autobiographie, introspection, grand travail sur soi, émouvant |
29.04.2008
Pour tendre vers ce ciel d'où je viens

Alors c'est Pietro qui sauve la vie d'une femme. Il vient de finir de surfer avec son frère unique, ils remontent vers leur maison de vacances et ils voient deux femmes au loin en train de se noyer. Ils se précipitent sans réfléchir, vu qu'il y a une barrière de vagues impressionnantes et que la prudence voudrait que seul un bateau se lance. Chacun atteint sa noyée et Pietro a bien du mal avec la sienne : il croit sérieusement qu'il va mourir, là, que c'était une erreur d'essayer. Et puis au beau milieu de cette situation inique, les vagues, la fatigue dans tout son corps après sa séance de surf, le panique de la noyée, l'envie de baisser les bras, définitivement, il se met à bander terriblement. Et c'est dans un élan de fougue sexuelle qu'il bombarde le dos de la femme et qu'ils avancent ainsi vers le bord, par ruades apocalyptiques.
Mais quand il rentre finalement à la maison, après avoir vu sa performance totalement ignorée, son épouse vient de mourir d'une brutale rupture d'anévrisme sous les yeux de leur fille, Claudia, dix ans.
L'école reprend, et Pietro décide, ou plutôt laisse arriver le fait suivant : tous les matins, il déposera Claudia à l'école et l'attendra devant.
Il se dit que la douleur, la peine, le choc, vont bien finir par leur tomber sur le coin du nez, et que ça ne sert à rien en attendant de reprendre une vie normale. Au moins, quand ils vont réagir, il sera là, juste devant l'école.
Et le monde vient à lui, dans un mouvement perpétuel, une marée qui monte et descend et nous présente un estran tour à tout loufoque, poignant, mystique ou autres, mais en tous les cas, toujours bruissant.
Quelle vilaine expression en 4° de couv : "livre de la maturité" je pensais que depuis Ruquier et ses chroniqueurs plus personne ne se risquait à employer ce poncif terriblement réducteur. Quand en plus on découvre comme moi Veronesi on serait bien en peine de situer ce roman dans le reste de l'oeuvre, qui tient en deux autres romans, d'après la jaquette.
Et plus que de maturité (Sandro Veronesi est né en 1959) je parlerais moi d'inventivité, de fraicheur, de construction à la fois bavarde et concentrée, d'énormément d'humanité et d'un humour toujours sous-jacent qui "sauve" bien des moments tendus.
J'ai eu peur, un moment, au début, je l'avoue, de retomber sur une plume de la famille des écrivains déconneurs dont le sujet est leur balourdise, présentée à la sauce regardez comme je suis bon en autodérision bien que je sois un vrai looser. Mais pas du tout ! Rien à voir, et Dieu merci.
C'est un roman qui m'a offert de longues heures d'évasion totale, qui m'a émue, fait sourire, émoustillée, m'a amenée à réfléchir au sens de toutes ces mascarades que l'on s'inflige souvent tout seul. Qui m'a très bien expliqué, qui plus est, la différence entre un romain et un milanais quant aux techniques pour manger les spaghettis, et dont la définition du con me convient au petit poil :
"- ...
- Allô ?
- Tu es vraiment con, tu le sais ?
- Allez, excuse-moi. Je ne voulais pas dire ça.
- Et tu es encore plus con quand tu t'excuses.
- Je suis sérieux.
- Justement. Ceux qui s'aperçoivent de leur connerie dans la seconde qui suit, sont les plus cons.
- Vu. La prochaine fois, je laisserai passer deux ou trois jours.
- Et les plus cons de tous sont ceux qui, après s'être excusés, font de l'humour."
A méditer... ;)
Ed. Grasset & Fasquelle, 2008, 505 p. 21,90 €
Trad. (Italien) par Dominique Vittoz
Titre original : Caos calmo (Sept. 2005, Bompiani, Milan)
Descendu en flammes par Stefano Palombarie.
15:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : introspection, italie |
03.01.2008
C'est un travail de toute une vie de se voir tel qu'on est réellement et même alors on risque de se tromper

C'est un résumé plus que succinct, mais très franchement la chasse à l'homme qui pourrait sembler tenir lieu d'intrigue est plus que secondaire; Cormac McCarthy pourrait nous raconter n'importe quelle histoire, d'ailleurs, on s'en fout, ce qu'il a de réellement remarquable c'est la capacité bluffante de nous plonger en complète intranquillité.
Avec un style sec et cassant, il nous tourneboule jusqu'aux tréfonds de nous-mêmes, nous plonge dans un monde noir où la résignation pèse de toute sa saloperie de force sur nos esprits malléables.
Ce sont pourtant les Etats-Unis dans les années 70, et il n'est pas toujours très clair pour le lecteur d'appréhender la logique des évènements, mais on tremble et on saigne avec le brave shérif en italiques, et on sait très bien, dès les premières pages, qu'on va pouvoir se brosser pour un happy end.
Délicieusement dur, et du genre qui s'imprime en rouge fumant dans la mémoire...
"Il faut très peu de chose pour administrer des braves gens. Très peu. Et les gens malhonnêtes de toute façon on ne peut pas les administrer. Ou si on peut c'est la première nouvelle."
"C'est un beau merdier, n'est-ce pas shérif ?
Si c'en est pas un ça fera l'affaire jusqu'au prochain."
"Il y a deux sortes de gens qui ne posent pas de questions. Les uns sont trop bêtes pour en poser et les autres n'en ont pas besoin."
Ed. de l'Olivier, 2006 293 p., 21 €
Traduction (Etats-Unis) par François Hirsch
Sortie du film le 23 Janvier 2008, réalisé par les frères Coen, avec Tommy Lee Jones. Je n'en peux déjà plus d'attendre...
15:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : introspection, aride, sec |
09.03.2007
Ca prend pas des radoubs de dimanche, jen passe un papier !
Yves Thériault – Le dernier Havre
Les éditions de l’Actuelle, 1970
Typo, 2005
L’histoire est toute simple, et tient en une phrase : c’est un vieux pêcheur - d’âge incertain, 80, 90, qui tient ces comptes-là, dans son univers ? – qui remet en état en douce une vieille barque échouée, afin de faire son dernier voyage.
Mais c’est surtout l’occasion pour lui de se raconter, de nous faire partager sa vision – savoureuse, ô combien – de la vie. Le tout avec ce merveilleux accent québécois, qu’on entend, à travers les mots, et dans la beauté flamboyante et amicale de la Gaspésie, ah, on bave d’envie.
C’est beau, c’est du miel pour les yeux et les oreilles, d’ailleurs, c’est impossible de garder ça pour soi, on n’a qu’une envie, c’est de le lire à haute voix à quelqu’un. « Dis-donc, tu m’as quasiment lu le bouquin entier, maintenant, non ? » m’a dit mon mari. Comme si la nuit était faite uniquement pour dormir, oh, le rabat-joie des fois, je vous dis pas, pff.
Yves Thériault est un auteur que je chéris très fort, et je suis – une fois de plus – très reconnaissante à ma québécoise préférée.
« Raisonner, en ce bas monde, vous savez ce que c’est ? Pourvu que vous pensiez comme tout le monde, le plus niaisement possible, c’est ça, raisonner. Jour après jour, vivre de la même manière ; jour après jour, penser comme pense le voisin, faire attention pour pas avoir une idée un peu audacieuse, un peu risquée, un peu plaisante. Oui, j’ai bien dit plaisante. Se conformer, marcher dans les traces du premier qui a marché, prendre garde de pas voir le beau du temps ou la grâce des fleurs, fuir tout ce qui pourrait être étrivant ou tentant, c’est ça, vivre, pour la plupart des gens.
[…]
Tout ça pour dire que nous autres, les vieux, loin d’avoir les idées aussi ankylosées que les genoux, on est souvent rendu au point où on voit plus clair que bien des jeunes, et que le vrai progrès, on le salue avec plaisir…
Et que même si on semble radoter, on a le plus souvent cent fois de lucidité comme les gens pris dans la routine, qui ont peur de penser par eux-mêmes, au cas où ça serait mal vu. »
142 p.
Frisette adore aussi
15:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : vieil homme, introspection |
13.08.2006
J'ai jamais été skaalée, moi...
Wallace Stegner – Vue cavalière
Phébus, 1998
1974, Joseph Allston est douillettement installé avec Ruth, sa fidèle épouse, en Californie. Après une carrière heureuse et bien remplie d’éditeur, il apprivoise la grande vieillesse qui se profile. A l’aube de ses soixante-dix ans, il a beaucoup de mal à accepter les maux de l’âge. Une carte postale qui arrive soudain l’entraîne dans la relecture de ses carnets intimes rédigés vingt ans auparavant, lors de leur voyage au Danemark. Et s’il avait tout raté, finalement ?....
C’est un véritable festin de se plonger dans un roman de Wallace Stegner. C’est érudit, vivant, élégant, drôle, mélancolique, du plaisir à ne pas bouder.
Ah, tenter de se souvenir de la cérémonie danoise qui consiste à skaaler sa voisine de gauche, ou de l’expression latine Absit omen, pour toucher du bois; constater la fondamentale modification de la place des seniors dans la société depuis les années 70 ; trouver que décidemment, Hubert Nyssen a de nombreux points communs dans l’écriture avec cet écrivain qu’il admire tant ; frémir devant l’histoire d’Astrid…
Et se laisser tournebouler par le charme de Jo, malgré son âge, grâce à son formidable humour, entre autres.
Traduction (USA) d’Eric Chédaille
267 p.
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