26.09.2006

Dépaysement garanti

Jorn RIEL

© B. CANNARSA - 09/2005 / Agence Opale

 

Le garçon qui voulait devenir un être humain
Traduit du danois par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet
Editions Gaïa, 2002

 

Livre 1 Le naufrage
89 p.


Conte historique traditionnel narré d'une façon très simple et accessible même aux plus jeunes, la trilogie du garçon qui voulait devenir un être humain débute avec le naufrage des bateaux de Thorstein qui s'exilait au Groënland pour 3 ans, après avoir assassiné le père de Leiv. Ce sera l'occasion pour ce dernier de rencontrer Narua et Apuluk, et de faire connaissance avec les Inuit.
On est immédiatement plongé dans l'ambiance, on a envie de le lire à haute voix et c'est un bonheur de retrouver la culture esquimaude à son meilleur.

Vite, la suite !

 

 


Livre 2  Leiv, Narua et Apuluk
95 p.


Où le trio retrouve la tribu, avant de se lancer dans une chasse à l'homme envers 2 individus néfastes et sanguinaires. Toujours aussi prenant et palpitant. Il est à noter comme le style même du récit se conforme aux traditions Inuit, tout dans l'action sans aucune fioriture. Là-bas, on est ce que l'on fait, et on ne fait que dans l'intérêt commun. En message également la façon d'aborder l'autre, l'inconnu, dans les deux peuples. Narua se fait presque baptiser chrétienne, ayant eu la frayeur de sa vie dans le sauna qu'elle a pris pour l'enfer...
Par contre énormément de massacres dans ce tome !

 

 

 

Livre 3  ... Et Solvi
110 p.


Suite et fin de cette belle histoire toute simple, d'amitié, de fraternité, de tolérance, d'ouverture sur les autres cultures et même, d'amour sous toutes ses formes. Notre trio devient quatuor, part en voyage, rencontre le péril, triomphe et fait la fête, on est suspendus aux mots de Jorn Riel, on redevient des enfants qui écoutent une histoire hors du commun avec des héros très différents de soi, et c'est tout simplement bon. Toujours sous la simplicité du récit, on peut trouver un exposé clair et objectif de certains faits de société, ici l'esclavage. Et on termine sur la demande en mariage Inuit, sourire assuré !

 

 

 

Le jour avant le lendemain
Traduit du Danois par Inès Jorgensen
139 p.

 

Ninioq est devenue une vieille femme, elle sent que bientôt ce sera le moment d'aller seule sur la glace, conformément à la coutume de son peuple. Mais pour l'instant elle a encore une mission, elle doit surveiller la viande en train de sécher sur une petite île en compagnie de l'un de ses petits-fils. C'est l'occasion de transmettre toutes les histoires qu'elle connaît, d'enseigner à Manik un tas de choses qui lui serviront dans sa vie d'homme. Mais depuis quelques temps Nimiok est inquiète, le matin cette sensation la réveille et la perturbe, elle sent que quelque chose va arriver....

Ce trop court roman possède une magie puissante. Considéré comme l'un des livres majeurs de Jorn Riel au sommet de son art, il est tout à la fois une extrapolation imaginaire à partir d'une découverte fortuite de l'auteur, un conte familial où la transmission générationnelle prend tout son sens, et un documentaire sur la vie des Inuit. Je ne m'attendais pas à cet épilogue, bien qu'il soit dans la droite ligne du reste du roman. J'ignore pourquoi je suis aussi fascinée par cet univers esquimau, je passe par plusieurs étapes quand je m'enfonce dans leur histoire, de l'admiration devant leurs valeurs essentielles à une espèce de dégoût devant la brutalité de certaines coutumes.

 

22.06.2006

Incontournable !

 

Yves Thériault
Photo : Belkacem Bazi

 

 

Agaguk

Grasset, 1958

Agaguk est un jeune Inuit de tout juste 18 ans, mais chez eux c'est un homme. Un chasseur brave, intrépide et raisonné. Il prend Iriook pour femme, et ensemble, ils quittent le village pour s'établir dans la solitude. Ils fonderont une famille et nous feront partager leurs coutumes, cheminements, allant même jusqu'à nous décortiquer leur lente évolution... Tout un monde impitoyable et cruel.

Incroyable ! Ce livre est une bombe. Qu'il soit devenu un classique de la littérature québécoise et universelle selon Réginald Martel de La Presse n'est que justice. Il a été édité pour la première fois en 1958, mais  l'écriture est intemporelle. Il décrit le monde des Esquimaux dans les années quarante, mais pourrait tout aussi bien se situer dans un espace et un lieu inconnu, tant est grand le décalage avec nos esprits occidentaux et soi-disant civilisés.

Il est difficile d'aimer le personnage d'Agaguk.  Sans être capable de le comprendre intellectuellement, il découvre l'amour avec Iriook, et cela l'effraie beaucoup. Celle-ci en revanche a dès le début toute notre sympathie.

Quelle femme admirable ! Intelligente ! Brave ! C'est son amour et sa grande lucidité qui feront d'Agaguk un homme, un vrai être humain....

La fin est de toute beauté, avec un cadeau réciproque riche de sens.

C'est un roman très documenté, où les Innuits ne sont pas traités ou expliqués avec condescendance, mais au contraire avec beaucoup de respect et d'humanité.

Le style d'Yves Thériault nous happe dans le récit en nous faisant ressentir fortement la palette des émotions liées aux diverses aventures; tour à tour barbares, cruelles, douces, tendres, pitoyables, notre cœur de lecteur se serre plusieurs fois mais on referme la dernière page avec beaucoup de tendresse et de souhaits pour la suite de la famille d'Agaguk.

270 p.

 

Tayaout Fils d’Agaguk

Editions de l'Homme, 1969

Milieu d’un triptyque, Tayaout est aussi le moins passionnant des 3 livres; autant Agaguk était une grande aventure documentée, nous emportant avec elle dans ce milieu froid et hostile, et Agoak d’une cruauté réfléchie, autant Tayaout s’étire, ressasse, mais nous laisse tièdes devant ces personnages qu’on avait pourtant tant aimés ailleurs.

Tayaout est donc le premier né d’Agaguk et Iriook, et vers ses 16 ans il ressent l’appel de la vie ancestrale. Il part, seul, et sera guidé par des rêves et des visions nocturnes. Son père sera « corrompu » par l’esprit des blancs, et les conséquences seront dramatiques, dans tous les sens.

Mais voilà, le conteur a laissé ici la place à une sorte de professeur, au ton didactique et polémique. J’ai donc pris beaucoup moins de plaisir à parcourir cette aventure.

178 p.

 

Agoak L'héritage d'Agaguk

Stanké, 1975

Un roman très riche et qui vire du tout au tout par rapport à son début.....
Au départ on fait la connaissance d'Agoak, petit-fils d'Agaguk qui a fait des études et s'intègre très bien au monde moderne, aux "blancs" comme ils disent. Il s'installe avec Judith, qu'il épouse pour se conformer aux désirs de la société, dans un comptoir canadien où les Inuit sont malgré tout encore  nombreux. Tout le monde est bilingue. Agoak est intelligent, ambitieux, Judith se révèle très profonde elle aussi, ils sont heureux. Et soudain patatras. Un évènement arrive et remet leur vie entière en question, leur révélant une personnalité insoupçonnée...

Je me suis bien laissée surprendre par Yves Thériault.
Je trouvais tout le début du livre un peu poussif, écriture très distanciée limite documentaire, j'étais partie pour m'instruire en m’ennuyant un peu, j'avoue... La redondance du terme atavisme à toutes les sauces me saoulait..et puis vraiment c'est le chambardement. Dans l'action bien sûr, mais surtout dans la conception même de l'écriture, dans le caractère profond des personnages. C'est très pessimiste, très noir, voire désespéré. Très fort !

Ecrit 17 ans après Agaguk, après une carrière florissante pour Yves Thériault, c'est interpellant sa vision des choses.

Je vous le conseille, ça dépayse fortement et ça fait vraiment réfléchir... On est tous des barbares.

236 p.