07.10.2011

Intermittence - Andrea Camilleri

La quarantaine, Mauro a quelques soucis. Il est brusquement sujet à des crises brèves mais intenses,italie,ce qui mène la danse ?,comme partout,pouvoir,sexe,pognon, pendant lesquelles il se fige totalement et n'entend plus rien, puis ne voit plus non plus. De plus, la grande société dont il est le dirigeant a de sérieux ennuis, qui vont l'amener à jouer très très finement dans une absorption d'une autre société et dans un sérieux dégraissage. Ajoutons enfin une épouse dont l'amant est son bras droit, une secrétaire efficace et dévouée qui se met soudain à croire au prince charmant, et mélangeons bien fort...

Après le tendre Tailleur gris, Andrea Camilleri se renouvelle ici dans un thriller économique nerveux et méchant. Tous pourris, pas de morale, les gentils morflent sérieusement et les vilains s'en sortent avec un grand calme que pour un peu on aurait envie d'admirer. Ça fonce à toute vitesse, il faut bien se repérer dans les différents paragraphes avec projecteur sur les uns puis les autres sans avertissement. Le rythme est prenant, l'ensemble d'un classicisme très efficace et parfaitement maîtrisé : c'est tout bon.

"Au travail qui ennoblit l'homme" nous déclare la citation placée en exergue, et on ricane drôlement en refermant les 162 pages.

 

Editions Métailié, collection Noir, 2011

Traduit de l'italien (Sicile) par Serge Quadruppani

 

30.09.2009

Le tailleur gris - Andrea Camilleri

Le narrateur commence juste sa retraite : après une longue et bonne carrière dans la banque, il ne sait pas du tout comment il va occuper son camilleri.jpgtemps nouvellement libre. Il n'a pas le loisir de s'interroger longtemps, trois évènements surgissent en même temps. Sa femme, épousée en secondes noces et bien plus jeune que lui, installe son amant à demeure; on lui propose un poste qu'il soupçonne lié à la Mafia, et son état de santé se dégrade brutalement.

Le roman déroule les pensées du narrateur, qui oscille entre deux sentiments ambivalents : s'est-il trompé sur sa femme ou pas ? Est-elle cupide et insensible ou réellement attachée à lui ? Et le lecteur, tout comme lui, se pose également la question (qui trouve sa réponse). Un morceau de vie qui reprend les années écoulées par petits bouts, un narrateur vraiment attachant et intelligent qu'on a envie de consoler, une langue particulière qui donne très envie de lire plus avant Andrea Camilleri, même si apparemment il s'éloigne ici totalement de ce qu'il écrit habituellement.

Très court, mais pénétrant.

 

Ed. Métaillié, Collection Noir, Octobre 2009, 136 p.

Traduit de l'italien (Sicile) par Serge Quadruppani

Titre original : Il tailleur grigio

 

03.05.2009

L'Amour est à la lettre A - Paola Calvetti

"Si tu comprends la trame d'un film ou d'un livre dans les vingt premières minutes et que tu ne ressens pas le besoin, un peu obsessionnel, de savoir comment ça va finir, c'est que l'histoire ne fonctionne pas."calvetti.jpg

Il était une fois une traductrice que son métier emmenait autour du monde qui en a eu assez. Sans aucune expérience, elle décide d'ouvrir une librairie spécialisée à Milan, où l'on ne trouve que des romans d'amour. Bons ou pas, elle n'en a cure, ce qui compte c'est le thème. Réapparaît alors dans le paysage son amour d'adolescence, et débute une correspondance secrète entrecoupée de séjours à Belle-île-en-mer, où nos deux quinquagénaires se retrouvent une fois l'an. C'est la vie, active et fort rentable, de la librairie et de ses habitants (clients et employés) que nous suivons...

La majorité de la blogolecture tord son petit nez devant ce roman, et les arguments relevés sont tous justes : oui, la relation épistolaire ne sonne pas juste, le sort de la librairie est un conte de fée sans vraisemblance, des auteurs comme Marc Levy sont cités (mais lui c'est pour son physique, c'est écrit noir sur blanc), il y a une certaine maladresse dans l'évocation des oeuvres et dans le style général (et c'est dommage, parce que certaines idées sont vraiment intéressantes, mais mal dites). Ok. Les premières pages n'augurent rien de bon, puis on se prend avec délice au jeu, avant de voir retomber tout enthousiasme, pour finalement se laisser attendrir par les dernières pages.

Mais plein d'autres choses m'ont beaucoup plu dans ce roman et j'y vais en vrac :

J'ai trouvé à de nombreuses reprises fort justes les réflexions d'Emma et Federico, dans leur optique de cinquantenaires, sur des choses très différentes. J'ai ressenti une affinité avec nombre de leurs propos. J'ai aimé l'Italie présentée, ça m'a donné faim, et envie de bruit et de mouvement. J'ai adoré les vitrines, ce concept mobile et changeant m'a occupé l'esprit pendant de longs moments, je cherchais moi aussi des titres qui cadraient...

Exemple : La folie, pour la venue de Patrick McGrath. (la première phrase est géniale, carrément !)

"La folie, telle que je me la suis imaginée, est calcaire. J'ai acheté du plâtre chez le droguiste, que j'ai mélangé avec de l'eau, et j'en ai passé au pinceau sur les quatre bords extérieurs de la vitrine. Sur le panneau du fond, j'ai tendu un drap de lin raidi à l'amidon. Deux mannequins sont revêtus des camisoles de force que m'a prêtées le docteur Dominelli, qui travaillait à l'hôpital psychiatrique de Mombello et qui habite dans mon immeuble. Les mannequins se toisent avec des airs plus ou moins suspicieux, les deux têtes en polystyrène, où sont collés des yeux découpés dans des revues, sont fixées par une épingle à chapeau. Autour d'eux, posés par terre, un peigne, un bol, une assiette, un parapluie (il y a toujours un parapluie dans un roman avec des fous), le tout recouvert de plâtre,  y compris les livres (quatre exemplaires à jeter, mais ça valait la peine) : Spider, Martha Peake, Port Mungo, L'Etrange Histoire de sir Hugo et de son valet Fledge, que nous présenterons demain. Au milieu, j'ai empilé des exemplaires de L'Asile, j'en ai glissé d'autres dans les manches des camisoles de force. Un amoncellement de livres à la couverture grise."

J'ai beaucoup aimé également ce qu'elle déclare à l'occasion de la venue de Nick Hornby. En fait, elle a été irritée quand elle a lu un de ses articles dans The Believer, dont le credo unique est : écrivez ce que vous voulez sur les livres mais Ne les descendez pas en flammes. Elle dit alors :

"Je l'accueillerai avec les honneurs dus à un écrivain d'un rare talent et réellement sympathique, mais je ne me laisserai pas intimider. Je lui dirai : Monsieur Hornby, pourquoi diffamez-vous publiquement Tchekhov et sa femme ? Monsieur Hornby, vous avez eu des phrases insultantes pour celui dont vous reconnaissez vous-même qu'il est un géant de la littérature, "réduit aux pires mièvreries comme "mon petit chien", "mon petit chien chéri", "ma chère petite linotte", "épouse chérie grigou", "mon petit cheval", "ma brave fille, ma colombe", "mon petit cafard"... Pour l'amour de Dieu, surveille-toi, l'ami ! Tu es un grand !" Comme si vous ne saviez pas qu'à certains moments nous devenons tous un peu idiots et parlons un langage que nous n'utiliserions jamais dans d'autres situations.

"Surveille-toi", à Tchekhov, comme si c'était n'importe qui, alors qu'il est simplement amoureux !"

Et au fond, tout le truc est là. Quand on est amoureux, on est différent, c'est un fait, une évidence. On fait, on dit, on passe sur des choses qui ne nous correspondent pas vraiment, on est léger, et on en profite, parce qu'on sait bien que cet état de grâce n'est pas fait pour durer. En tant qu'amoureuse des livres, je déclare solennellement ce roman sympathique.

 

Ed. Presses de la Cité, 2009, 380 p.

Traduit de l'Italien part Françoise Brun

 

Merci Doriane !

 

Les avis (disparates) de : Le Grand Nulle Part, Estelle C., Cryssilda, Anna Blume, Virginie, Pom', Rory, Hathaway, ...

 

 

 

17.03.2009

La solitude des nombres premiers - Paolo Giordano

"On reste impuissant face à certains aspects de sa propre personne"giordano.jpg

 

En 1983, Alice subit une grave dégradation physique, alors même que le mal qui va la ronger toute sa vie était déjà à l'oeuvre. En 1984, Mattia signe sa perte en éliminant consciemment une part de lui-même. En 1991, ils se rencontrent. Nous les suivons jusqu'en 2007...

C'est un roman qui parle de la difficulté de vivre, de communiquer. Au fond d'eux, Alice et Mattia ont les mêmes aspirations que les autres, ils ne savent simplement pas leur permettre d'exister. Ils contiennent un gouffre, une béance, couplée à une part d'étrangeté qui leur interdit même d'essayer. Un génie des mathématiques, une photographe, perdus dans leur monde, assis à regarder se déposer la poussière, parce que c'est plus facile; Se laisser aller, couler, cesser de faire semblant...

La plume de Paolo Giordano est un piège qui rend captif dès les premières pages. Ce roman se lit d'une traite, offre au détour d'un paragraphe des instants de vérité pure, nous rend amoureux de ses personnages et nous fait doucement mal, sans aucun pathos, comme sans vouloir déranger. Aérien et triste. Beau.

 

Ed. du Seuil, 2009, 329 p.

Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

Titre original : La solitudine dei numeri primi

 

Merci Chez les filles ! Les avis de : Virginie, Armande, Cryssilda, Aifelle, YueYin, Hathaway, Bettina Soulez, Crapouillaud...

29.04.2008

Pour tendre vers ce ciel d'où je viens

Sandro Veronesi - Chaos calme



Alors c'est Pietro qui sauve la vie d'une femme. Il vient de finir de surfer avec son frère unique, ils remontent vers leur maison de vacances et ils voient deux femmes au loin en train de se noyer. Ils se précipitent sans réfléchir, vu qu'il y a une barrière de vagues impressionnantes et que la prudence voudrait que seul un bateau se lance. Chacun atteint sa noyée et Pietro a bien du mal avec la sienne : il croit sérieusement qu'il va mourir, là, que c'était une erreur d'essayer. Et puis au beau milieu de cette situation inique, les vagues, la fatigue dans tout son corps après sa séance de surf, le panique de la noyée, l'envie de baisser les bras, définitivement, il se met à bander terriblement. Et c'est dans un élan de fougue sexuelle qu'il bombarde le dos de la femme et qu'ils avancent ainsi vers le bord, par ruades apocalyptiques.
Mais quand il rentre finalement à la maison, après avoir vu sa performance totalement ignorée, son épouse vient de mourir d'une brutale rupture d'anévrisme sous les yeux de leur fille, Claudia, dix ans.
L'école reprend, et Pietro décide, ou plutôt laisse arriver le fait suivant : tous les matins, il déposera Claudia à l'école et l'attendra devant.
Il se dit que la douleur, la peine, le choc, vont bien finir par leur tomber sur le coin du nez, et que ça ne sert à rien en attendant de reprendre une vie normale. Au moins, quand ils vont réagir, il sera là, juste devant l'école.
Et le monde vient à lui, dans un mouvement perpétuel, une marée qui monte et descend et nous présente un estran tour à tout loufoque, poignant, mystique ou autres, mais en tous les cas, toujours bruissant.

Quelle vilaine expression en 4° de couv : "livre de la maturité" je pensais que depuis Ruquier et ses chroniqueurs plus personne ne se risquait à employer ce poncif terriblement réducteur. Quand en plus on découvre comme moi Veronesi on serait bien en peine de situer ce roman dans le reste de l'oeuvre, qui tient en deux autres romans, d'après la jaquette.
Et plus que de maturité (Sandro Veronesi est né en 1959) je parlerais moi d'inventivité, de fraicheur, de construction à la fois bavarde et concentrée, d'énormément d'humanité et d'un humour toujours sous-jacent qui "sauve" bien des moments tendus.
J'ai eu peur, un moment, au début, je l'avoue, de retomber sur une plume de la famille des écrivains déconneurs dont le sujet est leur balourdise, présentée à la sauce regardez comme je suis bon en autodérision bien que je sois un vrai looser. Mais pas du tout ! Rien à voir, et Dieu merci.
C'est un roman qui m'a offert de longues heures d'évasion totale, qui m'a émue, fait sourire, émoustillée, m'a amenée à réfléchir au sens de toutes ces mascarades que l'on s'inflige souvent tout seul. Qui m'a très bien expliqué, qui plus est, la différence entre un romain et un milanais quant aux techniques pour manger les spaghettis, et dont la définition du con me convient au petit poil :

"- ...
- Allô ?
- Tu es vraiment con, tu le sais ?
- Allez, excuse-moi. Je ne voulais pas dire ça.
- Et tu es encore plus con quand tu t'excuses.
- Je suis sérieux.
- Justement. Ceux qui s'aperçoivent de leur connerie dans la seconde qui suit, sont les plus cons.
- Vu. La prochaine fois, je laisserai passer deux ou trois jours.
- Et les plus cons de tous sont ceux qui, après s'être excusés, font de l'humour."

A méditer... ;)

Ed. Grasset & Fasquelle, 2008, 505 p. 21,90 €
Trad. (Italien) par Dominique Vittoz
Titre original : Caos calmo (Sept. 2005, Bompiani, Milan)

Descendu en flammes par Stefano Palombarie.