23.07.2011

Mes bonheurs sans raison foudroient même ma tristesse

"jamais,non,jamais.,jamais quoi,mon inconstant,mon volage,mon parjure ?,jamais tu n'as eu,ou jamais tu n'auras ?,jamais plus,ou jamais avant ?C'est l'histoire de Constance, 35 ans, qui croit rencontrer un jour par hasard Fosca, très vieille dame, à une terrasse de Venise, où elles se découvrent des affinités. Jolie rencontre, belle complicité, temps passé ensemble. Fosca se raconte, Constance écoute. Puis Fosca meurt. Et Constance découvre des écrits, qui viennent affiner le portrait de la vieille dame...

"La douceur des hommes" de Simonetta Greggio (Stock, 2005 & Le Livre de Poche, 2007, 154 p.) est un joli roman, malgré ses défauts. La grande partie "on the road" sonne faux de bout en bout, les dialogues sont plats, les évidences s'enchaînent et se bousculent comme si elle étaient neuves, on reste grandement extérieur tant on sent les coutures. Puis enfin, ça prend corps. Les lettres et les bouts de journaux intimes de Fosca l'incarnent enfin sous nos yeux, ça y est, on comprend, on ressent. La pauvre Contance, en revanche, demeure en permanence un personnage dont on se demande ce qu'elle vient faire là-dedans, même si l'auteur tente de nous l'expliquer en toute fin : le lecteur en seul récipiendaire de la souffrance de Fosca aurait bien mieux fonctionné, à mon avis.

Roman qui se veut charnel (l'est à peine), Le douceur des hommes est en revanche un vrai roman d'amour, avec des petits passages féroces qui s'en dégagent en jouant des épaules, ce que j'ai peut-être préféré, d'ailleurs. Comme :

"J'ai arrêté de fumer le jour où je me suis retrouvée sous la douche avec une cigarette allumée entre les lèvres et une autre entre les doigts... C'était certainement le bon moment.  Oh bien sûr, il y avait déjà eu quelques signes avant-coureur; par exemple, j'avais envie de fumer alors que j'étais déjà en train de le faire. Il faut toujours que j'arrive à l'extrême limite de quelque chose pour savoir si j'ai vraiment envie de m'arrêter."

"Quand tu arriveras, avec un peu de chance, à la dérive ultime - terrible épreuve que je te souhaite toutefois -, tu verras aussi comme beaucoup de choses que tu croyais essentielles ne sont que des gesticulations inutiles. Comme on se trompe soi-même, sciemment, tous les jours, au lieu d'avoir le courage de vivre."

Une sublime métaphore également : "Clothilde avait ce qu'on appelle, en langage de luthier, un coup de vent. Tu sais, les archets sont aussi difficiles à fabriquer qu'un instrument entier. Ils sont en pernambouc, un bois incassable d'Amérique du Sud, et les crins viennent de la queue des juments.

- Pourquoi, celle des étalons ne fait pas l'affaire ?

- Non, car les juments urinent sur leur queue, et pas les chevaux : avec l'urine, les poils deviennent à la fois très résistants et très souples.

Le coup de vent poursuit Marie, est un vice caché dans les fibres du bois. Il suffit que l'arbre ait été malade pour que cette souffrance le marque à jamais. Ça pourrait être le plus bel archet du monde, il finira toujours par produire une fausse note."

C'est aussi un roman gentiment féministe, par certains côtés : 

"Fosca, dans ta dernière lettre il y a le résumé de ce que tu es : une femme. Une femme habituée à réfléchir sur ses pulsions avant de se les permettre. Tu affrontes tes envies au lieu de les ignorer."

"On aime des attardés, avec notre instinct maternel détourné et perverti, notre aptitude à l'attente."

Au-revoir, Fosca, ton histoire m'a émue.

 

Roman pioché au fond du carton donné par Fashion, merci la belle ! (Son avis offre des liens vers plusieurs autres). (Lecture déjà tentée en 2008, abandonnée, ce matin était le bon moment.)