11.11.2006

S p l e n d i d e

Muriel BarberyL’élégance du hérisson

Gallimard, 2006

 

Il est des débats qui reviennent perpétuellement et souvent n’amusent que leurs instigateurs, parmi lesquels le marronnier « qu’est-ce que la littérature ? ».
Sans flonflon ni matraquage médiatique, Muriel Barbery apporte la plus belle des réponses : elle en écrit.
Lisez-la, voilà de la littérature, de la vraie, qui élève et bouleverse et fait rire et réfléchir, qui s’offre sans la ramener pour nous écraser de sa supériorité.

Je suis encore tout émue en essayant d’en parler, parce que L’élégance du hérisson m’a vraiment touchée très profondément.
Renée, une concierge de 57 ans qui s’efforce de ressembler aux poncifs attachés à son métier, bien qu’elle soit en privé, une grande amatrice de culture sous toutes ses formes.
Paloma, une petite fille de 12 ans supérieurement intelligente, riche et malheureuse.
Un immeuble bourgeois parisien, et un nouveau locataire japonais qui va ouvrir une route des possibles…

L’intrigue n’est pourtant pas des plus originales, et si elle suit tranquillement son cours, ce n’est pas elle qui nous retient captifs.
Comment vous dire le plaisir « soyeux » qu’on éprouve à l’idée de se replonger dans l’univers douillet du roman, le style limpide et pur, le sourire qui ne nous quitte pas en parcourant le Journal du mouvement du monde ou les Pensées profondes de Paloma, la concentration qu’on mobilise pour accompagner Renée lorsqu’elle nous entretient de Kant ou de la phénoménologie, la salive qui nous vient en bouche avec les pâtisseries de Manuela, cet amour de la langue et de la grammaire qui est tellement joyeux et communicatif…

Et puis, page 319 très exactement, submergés. Paf, les larmes coulent, on est dedans, les camélias, cette ouverture immense qu’on pressent et à laquelle on veut croire de toutes nos forces, ça déclenche une vanne, on relâche une pression dont on ignorait pourtant subir le joug depuis tout ce temps.

Et puis déjà l’épilogue, ce n’est pas possible, on était si bien dans les lignes de Muriel Barbery, c’est déchirant, vraiment, de s’arrêter.

Un seul mot : S p l e n d i d e.

355 p.

 

Ecouter Muriel Barbery parler de son roman

A l'époque où j'ai rédigé ce billet, il n'y avait en ligne que l’avis de Florinette.

Aujourd'hui (11/10/2007), parmi le nombre impressionnant de blogs, sites, journaux, magazines qui en parlent, j'aime tout particulièrement l'avis de Beatrix, que je trouve très touchant et d'une sincérité admirable.


01.04.2006

Toru ne s'étonne de rien

Haruki Murakami - Chroniques de l'oiseau à ressort
Seuil, 2004


Commencer à lire ces chroniques, c'est pénétrer dans un univers tout à fait unique !

Toru Okada est un jeune homme parfaitement anodin en apparence, chômeur au foyer, il s'occupe petitement durant la journée, en attendant le retour du travail de sa femme, Kumiko. Ils habitent une petite maison louée par son oncle, dans une banlieue tranquille de Tokyo.

Un jour, alors qu'il se fait cuire des pâtes, le téléphone sonne, et une voix féminine lui demande 10 mn de son temps afin de mieux se comprendre....

A partir de là, petit à petit, toute la vie de Toru va basculer, comme dans un univers parallèle, sans jamais lâcher totalement prise avec la vraisemblance, tout en s'éloignant concentriquement....

C'est littéralement envoûtant. Ca foisonne de mille histoires tissées les unes dans les autres, dans des registres très différents.

L'écriture de Murakami est magistrale, capable de nous horrifier complètement pour nous désarçonner juste après, ou nous faire ressentir toute la langueur de certaines journées au soleil...

Jeu de piste à travers les dimensions, on se délecte de chaque mot, chaque phrase, chaque histoire, y plongeant avec tant de volupté qu'il est franchement difficile de démêler le sens final, d'expliquer tous les points un à un.

L'oiseau à ressort c'est vraiment ce genre de livres pour lequel une seule lecture ne suffit pas, et à la limite il faut le lire à plusieurs pour confronter ses opinions étape par étape.

J'ai beaucoup aimé aussi les expressions récurrentes, délicieusement surannées "en voilà bien une autre !" pour marquer la surprise et "elle est bien bonne !" la stupéfaction.

Aussi de tomber sur les paroles de Simon & Garfunkel au détour d'une page, sans oublier certains passages à la portée philosophique.

Quand on lit l'oiseau à ressort, c'est la personnalité de Toru qui donne le ton, à son instar on prend les évènements avec le plus de placidité possible, on les inclut dans la normalité. Mais bien obligé de cogiter, après, pour relier le tout !...


Traduit du japonais par Corinne Atlan avec Karine Chesneau
742 p.