26.10.2010

Le journal secret d'Amy Wingate - Willa Marsh

"Je me demande pourquoi les femmes croient toujours que je serai nécessairement mieux disposée envers elles parce que leurs maris ont le simple bon sens de remarquer mes qualités exceptionnelles."

 

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Amy a la cinquantaine, elle vit seule dans une petite maison héritée face à la mer. C'est une vieille fille anglaise très typique, elle a choisi la pré-retraite - contre l'avis de tout son entourage - parce qu'il lui semblait qu'elle ne pouvait plus enseigner. Depuis quelques temps, elle est sujette à des colères de plus en plus irrépressibles, qui l'effraient. Elle craint de sortir réellement de ses gonds à mauvais escient, et consulte. Le docteur lui conseille alors de rédiger un journal intime, qui devrait lui permettre de comprendre son irritabilité croissante.

La vie d'Amy est très réglée, elle ne roule pas sur l'or, elle n'est pas très entourée non plus. Il y a Margery, une ancienne collègue de dix ans son aînée chez qui elle va passer Noël, et qui vient en retour pour l'été. Sur place, il y a Francesca et Simon, qui persistent à l'inviter chaque dimanche pour étaler leur bonheur de trentenaires chics. Et très vite il y aura Gary, qu'elle rencontre de façon tout à fait saisissante...

La plume qui rédige ce journal intime est délicieuse. C'est l'histoire d'Amy, bien sûr, mais c'est signé Willa Marsh, qui est le pseudonyme de Marcia Willett, elle-même venue à l'écriture sur le tard.

Le ton est parfait, pur produit britannique d'excellente tenue, un zeste d'excentricité, une bonne histoire (pas super morale non plus, but who cares), un épluchage psychologique minutieux, un humour discret mais présent. J'ai été très sensible à la véracité profonde du journal, ça sonne plus que juste. Je pense enfin que la traduction est particulièrement réussie, peut-être même apporte-t-elle un plus, tant les mots choisis sont adéquats et sonnent à l'oreille.

Une réussite qui m'a emballée.

 

Ed. Autrement, 2010, 206 p. (Amy Wingate's Journal, 1996) - Traduit de l'anglais par Eric McComber

 

"En vieillissant, je deviens plus apte à détecter les indices et à repérer les détails, mais j'étais jadis une jeune femme affligée d'une atroce sottise. En songeant à ma vie, je me demande souvent comment j'ai pu faire pour être aussi imbécilement aveugle, si balourde, si naïve."

 

06.10.2008

David Lodge – La vie en sourdine

« Je ne pourrai jamais faire confiance à quelqu’un qui laisse des marques indélébiles sur un livre de bibliothèque. »lodge.jpg

Au contraire de Cathe, c’est mon premier contact avec David Lodge. J’avais bien commencé à lire plusieurs de ses anciens romans, mais à l’époque (et ça date) je n’y puisais aucun plaisir. Ceci a bel et bien totalement changé, et je me suis régalée avec ce roman.

Desmond est un professeur de linguistique à la retraite (anticipée) depuis quatre ans. Passés les premiers dix-huit mois où l’oisiveté est vécue comme des vacances, il s’ennuie maintenant franchement. Il occupe ses journées petitement, vaquant à des occupations domestiques qui ne comblent aucunement son désir de vivre. En découle un état semi-dépressif, accentué par une surdité qui devient réellement handicapante. Il entreprend de tenir un journal, tâtant de la première et de la troisième personne, créant ainsi une distance vis-à-vis des évènements qu’il relate.

Car sa vie va connaître quelques mouvements, entre Novembre et Mars, période qu’il nous invite à partager.

Il rencontre une jeune doctorante américaine, qui va solliciter son aide pour une étrange thèse sur les lettres de suicide, et lui causer quelques émois et ennuis. Par ailleurs, son épouse, Fred, plus jeune que lui, s’est métamorphosée ces derniers temps et le tissu de leur relation nécessite quelques remaniements. Enfin, son père, devenu très âgé, va lui causer également petits et grands soucis…

La forme du journal intime apporte une grande proximité avec ce personnage de Desmond qui s’inspire directement de la propre vie de l’auteur (la surdité, le père). C’est touchant et petit à petit il entre complètement dans la vie du lecteur, on en vient véritablement à avoir l’impression de le connaître. Quelques-unes de ses réactions sont étonnantes, il est droit dans ses bottes et représente un mélange de petites faiblesses et de rectitude morale très séduisant.

On se plonge dans ces quelques mois avec un plaisir sans cesse accru, et forcément on est un peu triste lorsque l’aventure s’achève…

 

Ed. Payot & Rivages 2008, 411 p., 21,50 €

Trad. (Anglais) de Maurice et Yvonne Couturier

Titre original : Deaf Sentence

 

05.06.2008

Il t'allait bien ce rouge à lèvres

Giulia Carcasi - Je suis en bois


Un journal à deux voix, mère et fille. Giulia, la mère, est chirurgien, et souffre du silence et de l'absence de sa fille, qui n'est jamais là. Mia, 18 ans, pense que sa mère est en bois, et s'étourdit dans les bras des hommes. Alors Giulia lit son journal, et lui répond, par écrit; elle se raconte, petite dernière d'une famille à l'ancienne, trahie par sa propre soeur. Mia n'a elle que des préoccupations de son âge, pas vraiment futiles, elle se sent hors de tout lien, seule, et ce que sa mère va lui révéler va la libérer...


C'est une histoire qui parle de la condition féminine en Italie sur plusieurs générations, mais surtout de l'importance des racines et du fait de trouver sa place. Le tout, évidemment, conditionné par l'amour, ce sentiment qu'on relègue toujours à l'arrière-plan mais qui pourtant occupe concrètement la première dans nos vies !


Un fort joli roman qui condense en un nombre de pages remarquablement court une histoire pleine et entière, porteuse de beaucoup de sens et très touchante. Il y a beaucoup de pudeur et de simplicité dans le récit, ce qui ne fait qu'en augmenter la force et le nourrit d'une belle puissance d'évocation. On en sort un peu cotonneux, l'immersion a été profonde, et réussie.



Ed. Héloïse d'Ormesson, 2008, 167 p. 19 €
Trad. (Italie) par Marianne Véron
Titre original : Io sono di legno

Les 5 premières pages sur le site des éditions EhO

06.01.2007

Journal intime


Nikki GemmellLa Mariée mise à nu

Au diable vauvert, 2007

 

138 leçons victoriennes à l’usage des femmes correctes, « Dès lors que vous avez grandi, couchez-vous avant dix heures et levez-vous à cinq ou six heures » (j’y suis presque…), « La cruauté constitue en soi sa punition, et c’est bien normal », etc., voici ce qui débute chaque nouvelle page. Leur contenu, par contre, ne s’y rapporte en rien !

Une narratrice, 36 ans, nous parle d’elle à la deuxième personne du pluriel : sa vie, son job, sa presque-sœur-meilleure-amie, son mari, et quelques autres. On débute par le voyage de noces, qui arrive tardivement dans leur histoire parce que monsieur est très occupé, et qui est confortable. Déjà, l’alchimie sexuelle a cédé la place à une affection reconnaissante, à une intimité apaisante. Et soudain patatras, le monde s’écroule en entendant une conversation téléphonique…
Retour à Londres, vacillement sur les bases, et début d’un cheminement très personnel.

Je tais volontairement - et comme la 4° de couv, très mystérieuse, « Une femme disparait, laissant derrière elle un journal intime qui relate son mariage au quotidien » - l’histoire que vous allez trouver détaillée partout au sujet de ce livre, ne cherchez pas à en savoir trop par avance.
Prenez le temps, tranquillement, d’accompagner notre héroïne, de la comprendre, d’approuver, de dénier, de vous retrouver en elle parfois.
Soyez juste avertis qu’on y parle de sexe et de fantasmes, mais avec une grande sincérité, qui exclut la vulgarité, et dont le propos n’est absolument pas la pornographie. De plus, il n’est finalement qu’un élément parmi d’autres, dans la vie d’une femme d’aujourd’hui, bien décidée à se trouver.

Pour ma part, j’ai beaucoup apprécié l’ensemble, la construction, les phrases courtes et incisives et l’honnêteté du propos de Nikki Gemmell.

 

Traduction (Australie) d’Alfred Boudry
349 p.

 

Le 3 Octobre, Tatiana en parlait déjà
Et le buzz littéraire y brise ses dernières illusions sur le mariage… (Faut pas, Alexandra, il y en a de très réussis….)

12.06.2006

Chic et spirituel

William Boyd – A livre ouvert

Seuil, 2002


Logan Mountstuart est mort d’une crise cardiaque en 1991, il avait 85 ans. Sa vie durant, par intermittence, il tint un journal intime, depuis ses 17 ans, en 1923. Ecrivain, critique, vendeur d’art, espion, correspondant de guerre, amoureux fou, père indifférent ou déchiré, amant vorace, membre d’une organisation terroriste et j’en passe, il aura vécu énormément de choses et côtoyé les plus grands. Une vie pleine, diversifiée, captivante, un personnage qui sait nous toucher tout en n’attirant pas complètement notre sympathie : quelles heures fiévreuses j’aurai passées sur ces pages !

William Boyd signe là des carnets touchant au magistral, bourré de faits tellement précis qu’on a plusieurs fois envie de vérifier si ce beau personnage de Logan ne serait pas inspiré d’untel ou d’un autre, bien qu’on sache que c’est un roman (son huitième).

Dès les années de collège, Logan s’interroge : « Pourquoi est-ce que je mens autant ? […]… Est-ce normal, je me demande ? Tout le monde ment-il autant que moi ? Nos vies sont-elles la somme des mensonges que nous inventons ? Est-il possible de vivre raisonnablement sans mentir ? Les mensonges forment-ils la base naturelle de tout rapport humain, le fil qui relie nos différentes personnalités ? Je vais aller fumer une cigarette derrière les courts de squash et continuer à réfléchir à de grandes idées. »

Son insulte suprême est CAT (Con Achevé Total), il n’aime pas Pour qui sonne le glas d’Hemingway, qu’il fréquente (« son livre espagnol est un désastre navrant. Qu’est-ce qu’il lui a donc pris d’écrire aussi mal ? »), il est sans illusion sur sa propre prose (« Je suis toujours motivé après une rencontre avec un autre écrivain (un autre tâcheron) et je me rends compte que nous avons notre propre fraternité secrète, même si cela se réduit à compatir avec les plaintes et gémissements des autres. Je suis rentré à la maison relire mes chapitres de L’été. Atterrants. Je suis allé au fond du jardin et j’ai brûlé dans l’incinérateur tout ce que j’avais écrit. Je n’ai aucun regret – en fait, je suis soulagé. »).

Et puis la vie passe, avec ses terribles évènements et malgré tout si vite, si soudainement, voici la vieillesse, solitaire et miséreuse : c’est la dèche financière pour ses 71 ans. Il en est réduit à manger de la nourriture pour animaux, moins chère et néanmoins bourrative, noyée de Worcester sauce.

Après encore quelques rebondissements, le voici en France pour sa toute fin de vie, et sa conception du bonheur est alors pas mal la mienne :

« Les plaisirs de ma vie sont simples – simples, peu couteux et démocratiques. Un beau monticule rouge vif de tomates de Marmande sur un éventaire dans la rue. Une bière glacée servie à une table sur le trottoir du Café de France – tandis qu’à l’intérieur Marie-Thérèse me prépare un sandwich au camembert. Le croûton d’une baguette de pain tout frais que je croque en revenant de Sainte-Sabine. L’odeur farineuse de la poussière blanche soulevée dans l’allée par la brise. Un coucou qui chante dans le parfait silence au-delà du pré. Les immenses gris, cerise, rose, orange et bleu délavé d’un coucher de soleil vu de ma terrasse. Le crissement des cigales à midi, le ton doux des grillons quand vient lentement le crépuscule. Un bon livre, un hamac et une bouteille de blanc sec perlée de fraîcheur. Un vin rouge rugueux et un steak frites. Le silence frais, sombre, clos de ma chambre – et, alors que je m’endors, la perspective que tout ceci sera da nouveau à ma disposition, inchangé, demain. »

Ajoutez à tout ça un humour discret, présent de bout en bout, et on peut se demander si on ne tient pas là le meilleur roman de Boyd.

Traduction (GB) de Christiane Besse
497 p.