09.06.2009

L'Ami commun - Charles Dickens

"Et autant que je save [...] si c'est ça une machination, traitez-moi de machinateur"

 

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Ce roman de Charles Dickens n'est plus édité traduit en français, aussi faut-il se rabattre sur une vieille édition ou sur le tome de la bibliothèque de la Pléiade  (le neuvième et dernier), que Fashion m'a très gentiment prêté (grand merci à elle). Sa parution date de 1991, Sylvère Monod établit les préfaces et notices et en partage la traduction avec Lucien Carrive, qui assure toutes les annotations (roman d'environ 1000 pages).

Dans la notice, justement, Sylvère Monod reconnaît la complexité de résumer les nombreuses intrigues de ce roman et la nécessité de préserver les surprises de leurs développements, puis massacre le tout en une page et c'est regrettable. Je choisis de juste dire qu'il s'agit d'histoires d'amours (au pluriel) dans différents milieux, avec une très sombre histoire d'héritage. Elle explique également que c'est le dernier roman achevé de Dickens (Le Mystère d'Edwin Drood n'ayant pas été terminé) et qu'il n'a pas été, à l'époque de sa parution, apprécié par ses lecteurs (elle cite même divers passages d'une critique très virulente d'Henry James, alors âgé de 22 ans).

 

Et je peux entendre ces réserves, car plusieurs choses m'ont irritée tout au long de cette lecture :

* Je n'ai commencé à comprendre vers quoi on se dirigeait qu'à la fin du livre II (après plus de 400 pages). En post-scriptum, Dickens lui-même répond aux objections qui lui ont été faites (ce roman était publié en feuilleton) en disant "[...] suggérer au public qu'on peut peut-être faire à un artiste (à quelque catégorie qu'il appartienne) l'honneur de supposer qu'il sait ce qu'il fait quand il exerce son métier, à condition de lui accorder un peu de patience", bon, certes, mais j'ai été un long moment (400 pages !) dans un brouillard fuligineux qui m'inquiétait fort quant à la suite de ma lecture.

* Certains passages sont restés peu clairs pour moi, malgré une relecture attentive, des fioritures dans la formulation noient parfois le propos.

* J'ai détesté tous les petits surnoms, toutes ces minauderies et ces petits jeux puérils entre Bella et son père ou carrément tout le personnage de "la couturière de poupée" qui m'a mise mal à l'aise, vraiment toute cette puérilité est pénible ("d'autant plus désolante qu'elle est superflue" d'après Sylvère Monod).

 

Mais bien évidemment j'ai été enchantée par de nombreux autres points :

* L'humour, toujours ! Ravageur, farceur, de nature diverse (autant de situation qu'en jouant sur les mots, sur les niveaux de langage, de répétition, pure ironie ou comique moqueur), il éclate vraiment en plusieurs endroits et c'est réellement délectable.

* Les passages qui font mouche avec moi, dans lesquels je reconnais une vérité absolue des sentiments humains, comme celui entre Mme Lamme et Bella, où cette dernière ne comprend pas pourquoi elle lui a raconté tout ça "Pourquoi suis-je toujours divisée contre moi-même ? Pourquoi ai-je révélé, comme sous l'effet d'une force irrésistible, ce que je savais depuis le début, que j'aurais dû garder pour moi ? Pourquoi est-ce que je traite en amie cette femme qui est à côté de moi, malgré les accusations que j'entends mon coeur chuchoter contre elle ?" C'est tellement ça... Que celle qui n'en a jamais dit plus qu'elle ne l'aurait voulu sans savoir pourquoi se fasse connaître ;o)

* L'émotion et la virtuosité du conteur. Il m'a fallu attendre le chapitre XIII du Livre IV pour sentir mes yeux s'embuer, mais j'ai marché, j'ai adhéré à fond et je n'avais absolument pas senti venir cette révélation. Naïve sans doute, prise toute dans les intrigues, aucun recul, mais qu'est-ce que c'est bon !

* Les prises de position fermes et affirmées sur divers sujets de fond (politique sociale, éducation, thèmes que l'on trouvait déjà dans Bleak House par exemple)

 

En ce sens je fais assurément partie des lecteurs qui sont satisfaits de l'épilogue ("aux purs tout est pur"), et tout à fait apaisée par la notice qui suit le roman, dans laquelle j'ai trouvé réponse à toutes mes questions (notamment sur le rapport de Dickens aux Juifs, très intéressant, mais trop long pour que j'en parle ici. Disons que son avis a évolué, notamment après Oliver Twist, mais qu'il insiste peut-être un peu trop et surtout maladroitement pour que ça s'insère joliment dans ce roman !)

C'est encore un roman auquel il faut obligatoirement plusieurs lectures, sur plusieurs années, parce qu'une seule reste forcément attachée aux soubresauts des intrigues sans offrir le recul nécessaire pour en appréhender la géniale saveur (parce que Dickens est génial; est-ce que je vous l'avais déjà dit ? ;o).

 

"Mais je voudrais que tu viennes dîner avec moi quelque part, papa.

- Ma foi, ma chérie, j'ai déjà mangé une - s'il est permis de mentionner un pareil objet dans cette superbe voiture -, une... une crêpinette" répondit M. Willer baissant pudiquement la voix sur ce mot-là en regardant les capitonnages jaune canari.

"Oh ! Mais ce n'est rien, papa !

- Il est vrai que ce n'est pas autant qu'on aimerait parfois avoir, ma chérie", reconnut-il, en se passant la main sur la bouche. "Mais enfin, quand des circonstances indépendantes de notre volonté mettent des obstacles entre vous et le cervelas on ne peut mieux faire que de considérer dans un esprit de contentement les... " (baissant de nouveau la voix par respect pour la voiture) "crêpinettes !"