23.07.2009

L'affaire D. ou le crime du faux vagabond - Dickens, Fruterro & Lucentini

Qu'ils sont malins et malicieux, Carlo Fruttero et Franco Lucentini ! Le roman qu'ils nous ont ici concocté est une gourmandise dont on savoure chaque page.

 

affaire d.jpg

Voici le cadre : un colloque sur l'achèvement d'oeuvres incomplètes ou fragmentaires en musique et en littérature. Le Mystère d'Edwin Drood (ou MED) y est abordé par un parterre des plus étonnants : tout ce que la littérature comporte de policier, enquêteur, détective célèbre (et évidemment fictif, donc). Avec eux, nous lisons (ou relisons) les chapitres existants du MED, les disséquons au fur et à mesure, digressons allègrement tout en visitant un peu l'Italie, puis assistons, médusés, inquiets et pourtant ravis, à un épilogue des plus surprenants.

Le plagiat est l'invité surprise de ce colloque. (Tiens d'ailleurs notre ami latiniste nous apprend que ce terme n'avait pas de correspondance en latin, où plagiarus, venant du grec plaghios (oblique) avait un tout autre sens). On apprend par exemple que Grewgious, lui-même inspiré du Tristam Shandy de Lawrence Sterne, inspira Stevenson pour son personnage de Utterson dans Jekyll / Hyde. Ou encore qu'Hercule Poirot est inspiré d'Hercule Popeau, de vingt ans son prédécesseur.

L'humour est l'invité permanent de ce roman. Avec par exemple les "pouf-pouf" de Maigret qui, dans ses pensées, ne cesse de tirer mentalement sur sa pipe, ou les pensées toujours sexuelles de Marlowe et Archer. Ou encore avec des paragraphes comme :

"Il est rare, lecteur, que l'atmosphère d'un congrès soit euphorique (et encore moins "vibrante") au matin du troisième jour. On a trop parlé de choses sérieuses ou frivoles. On a trop fumé, activement ou passivement. Les congressistes ne se sont pas tous habitués, ou résignés, aux matelas et à la cuisine de l'hôtel, et certains commencent à éprouver à l'égard de certains autres une impatience subtile, un sentiment secret et inexplicable, vaguement apparenté à la fureur homicide. D'autres encore (une minorité, par bonheur) se laissent surprendre tandis qu'ils fixent une poignée de fenêtre ou un coin de table, avec l'oeil vitreux de qui ne réussit plus à refouler la question fatale : "Mais moi, qu'est-ce que je suis venu faire ici ?""

Ce roman fourmille également de joyeuses trouvailles, une retransmission sportive, des morceaux en style télégraphique, des écoutes subliminales et de la télépathie confuse... Sans oublier Shakespeare (mais tout est dans Shakespeare) et Wilkie Collins (je n'avais déjà pas tellement envie de le lire, lui, mais alors maintenant... ;o))

Les différentes thèses (A,B,C et D) soutenues quant au MED en fin de roman sont toutes intéressantes, certaines m'ont vraiment étonnée par leur luxe de détails et leur intrigue très... complexe. (Il faut savoir qu'en général il y a deux thèses défendues : soit c'est bien Jasper (consciemment ou à son insu), soit  un sicaire (inconnu ou non)). Mais la brillante résolution de l'affaire D. par Hercule Poirot met un point final parfaitement dans le ton du roman, pour le plus grand plaisir du lecteur !

Un grand merci à Papillon !

 

Ed. du Seuil, 1991 & Points 1993, 430 p.

Traduit de l'italien par Simone Darses

MED Traduction de l'anglais par Charles-Bernard Derosne (1874) revue et corrigée par Gérard Hug

Titre original : La verità sul caso D.

 

Ah et puis cette préface (signée Pietro Citati) ! Du petit lait ! "Ne pas aimer Dickens est un péché mortel"...

 

17.06.2009

M. Edwin Drood demande à voir Mlle Rosa.

Tout dernier roman écrit par Dickens, Le Mystère d'Edwin Drood s'arrête brusquement au chapitre XXIII, et c'est très frustrant. C'est un roman policier, dans lequel on pénètre instantanément et qu'on lit avidement.

Le jeune Edwin Drood disparaît brutalement un soir de Noël, alors qu'il vient de rompre ses fiançailles avec Mlle Rosa, à laquelle il était destiné par testament. Les soupçons de toute la ville se portent sur un jeune étranger depuis peu parmi eux, alors que les soupçons du lecteur se déchaînent contre l'oncle d'Edwin, personnage à deux visages s'il en est.

Nous ne saurons jamais ce que Dickens nous réservait en épilogue, et apparemment la littérature abonde de romans destinés à combler ce manque insupportable ou à s'en inspirer, à s'y référer (dernier en date, celui de Dan Simmons).

Il y a de très beaux personnages, la ville même de Cloisterham est très joliment dépeinte, j'ai aimé la droiture de M. Crisparkle et le caractère "anguleux" de M. Grewgious, j'ai ri aux prises de bec de Mlle Twinkleton et de la Billikin, j'ai regretté de si peu connaître, finalement, Neville Landless ou Edwin Drood.

A propos de M. Crisparkle : "Il était fidèle à son devoir, simplement et résolument, dans les circonstances importantes comme dans les plus insignifiantes. Ainsi en est-il toujours pour les âmes droites. Oui, il en fut, il en est, il en sera toujours ainsi pour toutes les âmes droites. Rien n'est petit pour ceux qui sont véritablement grands par l'esprit".

La traduction (toujours dans le volume 9 de la bibliothèque de la Pléiade, toujours celui de Fashion), est de Renée Villoteau, revisée par Sylère Monod qui signe également la notice et les notes.

Par exemple, ces paroles de Mlle Twinkleton : "Alors souvenons-nous toujours de ce qu'a dit le général spartiate - en termes trop connus pour que je les cite - lors de cette bataille dont il est superflu de préciser le nom."

Note : "Mlle Twinkleton est avare de renseignements permettant d'identifier la phrase, l'officier et la bataille auxquels elle fait allusion. Mais la culture de Mlle Twinkleton n'étant pas illimitée, tout porte à croire qu'elle pense aux Thermophyles, et à l'affirmation que le roi-général et ses compagnons sont restés sur place et se sont fait tuer pour obéir aux lois de la cité."

J'apprécie de plus en plus le travail de Sylvère Monod, son humour et sa délicatesse.