26.01.2009

La Reine des lectrices - Alan Bennett

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"Y a-t-il un plus grand plaisir que de découvrir un bon auteur ? [...] A fortiori lorsqu'il a écrit une bonne douzaine d'ouvrages !"

 

Au palais de Buckingham, ils sont quelques-uns à recueillir unanimement l'opprobre contre eux : ce sont les chiens de Sa Majesté Elisabeth II. Ce jour-là, alors qu'elle tente de les récupérer (ils sont à leur habitude partis en trombe en aboyant fort inélégamment), la Reine croise la route du bibliobus. Par correction, parce que c'est inscrit dans ses gènes, elle emprunte un livre au hasard; c'est le début d'une plongée qui dira quelque chose à nombre d'entre nous dans l'univers de la lecture.

La Reine lit, et plus elle lit, plus elle a envie de lire. Ce qui déjà passe pour étrange dans un univers lambda (mais que cache cette fuite éperdue dans la lecture ?) devient un problème concret lorsqu'on est à la tête d'un royaume. D'ailleurs, Sa Majesté se serait-elle soudainement passionnée pour la culture des vers à soie que c'eût été la même chose : la Reine ne peut s'adonner à une passion, c'est injuste pour les autres loisirs.

Mais notre copine n'en a cure, et elle passe par toutes les étapes classiques : elle néglige ses charges (mais Lizzie a une troupe de domestiques, le concret du quotidien est assuré !), porte - so shocking - la même tenue plusieurs fois à quinze jours d'intervalle, bâcle les cérémonies, en clair bassine tout le monde (ah le coup de fil du conseiller particulier du premier ministre !) avec les livres et cela ne peut durer.

Que va faire l'Angleterre ?...

Ce court roman est un immense pied-de-nez et un bonheur de lecture. Léger, fin, subversif en douceur, coquin et malicieux, il ne cesse de fournir des extraits précieux et je l'ai lu en boucle avant de me décider à lever le pied. Oui, oui, je ne voulais pas quitter ces pages qui me semblent révéler d'autres sens à chaque relecture, qui est un condensé de vitamines et dans lequel je me reconnais, pour tout dire, énormément ;o)

 

Ed. Denoël, 2009, 174 p., 12 €

Traduit de l'anglais par Pierre Ménard

Titre original : The Uncommon Reader

 

Merci très enthousiaste à Cathulu qui clique comme une folle pour me faire de beaux cadeaux. Emeraude s'attendait à autre chose, Yspadadden a bien rigolé, Amanda et Clarabel ont aimé, Lou l'a lu en VO.

 

"Elle en tira la conclusion qu'il valait mieux rencontrer les auteurs dans les pages de leurs livres, puisqu'ils vivaient sans doute autant dans l'imagination de leurs lecteurs que leurs personnages. La plupart n'avaient d'ailleurs pas l'air de trouver qu'on leur faisait une faveur particulière en lisant leurs ouvrages, estimant au contraire que c'étaient eux qui en faisaient une au public, en les écrivant."

 

23.01.2009

La grand-mère de Jade - Frédérique Deghelt

"L'élégance du fatalisme"deghelt.jpg

 

On a retrouvé Jeanne évanouie depuis la veille dans sa cuisine. A quatre-vingt ans, ses filles décident qu'il n'est pas raisonnable de la laisser vivre seule. Ce  sera donc la maison médicalisée. Mais Jade, une de ses petites-filles, décide sur un coup de tête de lui épargner ça et l'emmène chez elle à Paris. Elles entament alors un récit à deux voix de cette belle aventure, avec un épilogue inattendu qui éclaire tout ce qui a pu nous sembler factice au fil des pages.

Véritable coup de coeur, ce roman n'a cessé de m'étonner et de m'enchanter. Jade découvre Jeanne, sans jamais laisser de côté la petite-fille face à sa grand-mère à qui elle doit beaucoup. Derrière le personnage doux et terre-à-terre, derrière la paysanne savoyarde se cache depuis toujours une lectrice avide. Les raisons de son silence sur ces compagnons de toute une vie sont égrenées très justement. C'est un roman qui est profondément joli, humain et tendre, qui fait beaucoup de bien, qui distille une douceur apaisante tout en abordant des sujets fondamentaux, sur la place des personnes très âgées dans notre société par exemple.

Pourtant ce qui m'a touchée le plus fortement c'est de reconnaître Hubert Nyssen non seulement dans le personnage de l'éditeur (et pas tellement à vrai dire dans ce personnage) mais surtout dans nombre de choses dites par Jeanne sur la lecture ou sur les livres, lorsqu'elle entreprend d'aider Jade à remanier son roman.

Ou de très petites choses, comme lorsque Jade rentre un soir avec une magnifique édition de Jane Austen pour sa grand-mère, "avec cette envie impossible pour toute lectrice de redécouvrir pour la première fois ce qu'elle a déjà aimé."

Ou des phrases comme "J'ai lu adossée à la vie réelle, j'ai lu contre quelque chose dont je ne voulais pas. Ce que je sais de meilleur, je croyais que c'étaient les livres qui me l'avaient appris, mais je n'en suis plus si sûre aujourd'hui."

La dernière page tournée, je ressens une affection folle pour Jeanne, de la peine pour Jade, une affinité réelle avec Frédérique Deghelt dont la plume et l'univers me semblent être nimbés de scintillements.

*soupirs* c'était vraiment bien, ces 391 pages.

 

Ed. Actes Sud, 2009, 391 p., 21 €

 

L'avis de Marie, que je remercie infiniment pour le prêt.

Ecouter Frédérique Deghelt parler de son roman.

 

15.12.2008

Catherine et les livres

" A la neige, je me traîne sur les pentes glacées derrière les autres enfants en gémissant "maman". Ma peur et mon incapacité physique sont auprès d'elle des titres de noblesse. C'est comme ça qu'on voit que je suis intelligente. Le sens du ridicule que cherchent à m'imposer mon père ou ma soeur demeure totalement impuissant. Ils ne peuvent rien contre moi. J'aime lire. C'est l'essentiel.

Entre elle et moi, il y a une communauté sacrée, celle des livres. Elle m'a offert mon premier livre pour mes six ans : Oui-Oui à l'école. Je le lis à voix haute. Ensuite, je lis tous les Oui-Oui l'un après l'autre, puis tous les livres de la comtesse de Ségur, tous les livres de contes, japonais, russes, chinois, grecs, indiens, puis tous les Alice et les Club des Cinq. Je ne cesse pas de lire. Je lis, par collection, tous les livres de la maison et de la bibliothèque du quartier à laquelle elle est allée m'inscrire : la Bibliothèque rose, la collection Rouge et Or, la Bibliothèque verte, les Contes et légendes à la tranche blanche rayée de fines lignes dorées. Je suis la chouchoute des bibliothécaires. Au lycée, je lis auteur après auteur tous les romanciers rangés sur les rayons. Je ne lis pas pour lui faire plaisir mais parce que lire me passionne. A peine ai-je commencé un livre choisi par elle qu'elle me pose aussitôt la question : "Alors ? Ça te plaît ?" Il est rare qu'il ne me plaise pas. Nous avons les mêmes goûts, la même sensibilité. Je connais l'effort qu'il faut faire pour entrer dans un livre : ce n'est pas donné dès les premières lignes, il faut parfois traverser d'ennuyeuses descriptions, franchir vingt, trente, cinquante pages pour qu'une histoire s'empare de vous; ensuite elle ne vous lâche plus : on est récompensé de son effort au centuple. Ainsi, les romans de Balzac : je les lis les uns après les autres, désolée d'en achever un puisque je connais l'effort qu'il faudra faire pour apprivoiser le prochain, pour lier connaissance avec un nouveau livre qui est encore un étranger, froid et distant, alors que le précédent m'a laissée pantelante, exsangue, s'est tellement emparé de moi qu'il m'a vidée de tout autre désir que de celui de le dévorer. Pearl Buck, Mauriac, Balzac, Gide, Sartre, Dostoïevski, Flaubert, Aragon, Tolstoï, Proust, Heinrich Böll, Salinger, Fitzgerald et tant d'autres, des classiques et des moins connus, des français et des étrangers : je me régale. C'est plus qu'un plaisir : une délectation, une raison de vivre, l'unique. Il n'y a pas de plus grand bonheur que de retrouver chaque soir le livre qui vous attend, le plus présent, le plus prenant, le plus fidèle des amis. Rien ne compte à côté de ça. Elle le sait.

Si elle aime me voir lire, ce n'est pas seulement parce que ma passion pour la lecture et ma précocité indiquent que je suis une élève douée. C'est une passion bien au-delà des résultats scolaires. Il suffit d'un livre et d'entrer dedans. Ce qui se passe dans les livres est tellement plus beau, plus grand, plus juste et plus désintéressé que ce qui se passe dans la vie. Je lis, allongée sur mon lit, dès que je suis rentrée de l'école, puis du lycée, tout en mangeant du chocolat volé au supermarché. Lire, manger du chocolat, mes deux passions se complètent et s'harmonisent, elles me remplissent de tous côtés, le corps, l'esprit. Je savoure les romans comme les chocolats dont j'essaie tour à tour toutes les marques, Nestlé au riz, Suchard praliné, Lindt truffé, Lindt au lait, Lindt aux fraises, Côte d'Or aux noisettes, Côte d'Or au lait, Côte d'Or praliné en forme d'éléphant, Mars, Nuts. Ma gourmandise est un vice qui ne recueillerait certainement pas son approbation et que je dois lui cacher, mais je m'y sais autorisée par cette autre gourmandise qui m'a conquis à jamais en son coeur tous les privilèges. Je suis une élue. Elle rentre à la maison et me voit sur mon lit, ou sur le canapé du salon, absorbée dans un livre, prise par le style, passionnée par l'histoire, le regard absent, indifférente au reste du monde, ailleurs - dans un pays où les sentiments sont ciselés au marteau du sculpteur, le pays du mot juste, le pays de la forme. Je ne lui dis même pas bonsoir, je ne l'aide pas à mettre la table, je la laisse me servir, je demande à quitter la table avant le fromage. Elle est heureuse et soulagée comme si je faisais honneur à son oeuvre. Elle comprend que je n'ai pas envie de sortir prendre l'air, pas envie de faire du sport, pas envie de rester assise tout au long du repas familial qui n'en finit pas, pas envie d'aller à la messe, pas envie de me laver, pas envie d'éteindre le soir.

Lorsqu'il est en voyage d'affaires, je me relève alors qu'Anne dort, et je vais lire à ses pieds tandis qu'elle travaille à son bureau. Quand il rentre de voyage, il m'envoie me coucher avec un coup de pied au cul. Je le déteste. Il me gronde en découvrant que pour lire j'ai rallumé en cachette. Elle me défend. Il l'accuse de saper son autorité. Je souris. Elle et moi sommes d'ailleurs, de ce pays-là où l'idée et l'assemblage des mots qui l'exprime vous emplissent d'un bonheur qui n'a rien à voir avec les petites convoitises et déceptions de la vie quotidienne. Les règles d'éducation pour enfants normaux et soumis ne s'appliquent pas à nous. Quand on connaît la joie de s'oublier dans un roman,  on ne peut que plaindre les malheureux qui ignorent cette félicité, les pauvres qui se soucient de mesquines choses réelles, les exclus du royaume de la phrase, papa, Anne."

 

[...]

 

"Il y a d'autres cercles sociaux que celui de Françoise. Son ami Jacques l'invite avec des écrivains : à sa grande déception elle découvre que ce n'est guère mieux. Les écrivains ne s'intéressent qu'à eux-mêmes et trouvent tout naturel qu'en vue de ce dîner on ait acheté leur dernier livre et qu'on l'ait lu. Il n'est pas question de dire ce qu'elle en a vraiment pensé; elle sent, face à elle, un amour-propre frémissant, aux aguets, dissimulant sa peur sous une carapace plus vernie et plus craquelée que l'hypocrisie de la bourgeoisie bien-pensante; et les écrivains sont finalement moins polis que les grands bourgeois."

 

Catherine Cusset - La haine de la famille, Ed. Gallimard 2001 & Folio 2002