02.02.2012
"Mon souhait le plus ardent est de n'être point exceptionnel...
... Mon souhait le plus ardent est de n'être pas une curiosité, un objet d'émerveillement. C'est de n'être point remarquable. De devenir vous - de sombrer en vous - de me fondre avec vous jusqu'à ce que vous ne puissiez plus me distinguer de vous-mêmes; d'être sans intérêt; de n'être rien du tout; de connaître l'extase de la médiocrité - est-ce trop demander ?"

C'est raté, en tout cas, pour Steven Millhauser : son recueil de nouvelles, "Le lanceur de couteaux" (et autres nouvelles) (Albin Michel, 2012, 305 pages, traduit de l'anglais (États-Unis) par Marc Chénetier, 1998 pour la parution en vo The Knife Thrower) est absolument, totalement et foutrement exceptionnel.
(Evidemment ces propos s'appliquent à un personnage qui a de très pertinentes raisons de les tenir, qui n'ont rien à voir avec une quelconque prétention).
C'est juste après avoir lu deux autres recueils de nouvelles, "Tout le cimetière en parle" de Marie-Ange Guillaume et "J'ai vendu ma bagnole à un polonais" de Pierre Gagnon, que j'ai lu Steven Millhauser. Le contraste est frappant. Si les deux premiers sont sympathiques, je n'ai strictement rien à en dire. Tandis que ce Lanceur de couteaux donne envie de se lancer dans de grandes envolées lyriques, pleines d'adverbes dithyrambiques et d'images frappantes.
Mais qu'a-t-il donc, au fond, d'aussi tourneboulant ? Les douze nouvelles qui le composent sont inquiétantes. Le rythme de l'écriture incantatoire, ça gratte, ça dévie subtilement, c'est étrange, c'est s.u.p.e.r. bien écrit et traduit. Ce sont des sociétés secrètes dont on comprend que c'est de ne pas comprendre qui fait peur, c'est un vieil ami qui épouse une grenouille et on sait que ce n'est pas normal, mais sous un certain angle, en oblique, on se dit so what, un artisan qui explose le sens ("LE" sens) en fabriquant des automates, c'est un lanceur de couteaux dont le spectacle, réglé au cordeau, nous angoisse... Ce sont des situations très légèrement déviantes (ou fantastiques, dans le sens premier du terme) décortiquées jusque dans leurs plus infimes détails, avec expression de tous les éléments contradicteurs possibles, en mots choisis dont on ne peut qu'admirer la virtuosité.
Pour une étude intello du truc, lire l'article de Nathalie Cochoy sur cairn.info, pour subtilement flipper, se précipiter en librairie.
"Ses petits reproches moqueurs m'irritèrent, et je me souvins qu'il m'avait toujours irrité de la sorte, me faisant rentrer plus profondément en moi-même, à cause d'un simple petit reproche, d'un petit regard ironique, et je trouvai étrange que quelqu'un qui m'irritait et me faisait ainsi rentrer en moi-même fût en même temps quelqu'un qui me donnait accès à une version libérée de moi-même, une version supérieure à celle, toute de contrainte, qui m'avait toujours donné l'impression d'être en train de me serrer la gorge avec ma propre main."
Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : c'est ainsi qu'il est possible de se demander, si la forme la plus accomplie, de tout art, ne contient pas, les éléments de sa propre destruction, -si la décadence, pour dire les choses simplement, loin d'être le contraire maladif, de la parfaite santé d'un art, n'est pas simplement le résultat, d'un élan qu'ils ont en partage.