28.08.2011

Parfois, personne ne comprend rien aux amours des gens

Première phrase : "En août 2002, Anna Lore, quarante-trois ans, tombe follement amoureuse de Thomas Lenz, cinquante-six ans."

Dernière phrase : "C'est dingue, dit-il. Elle rit."

Entre ces deux phrases, 168 pages qui nous racontent Anna.

littérature,disait-il pour la vexer un peu,mais elle est assez vieille,pour savoir que l'on dit littérature,dès que quelque chose est vrai,et fait un peu mal.,

Il était une fois Anna qui vivait très heureuse avec Guillaume depuis vingt ans. Vingt années parfaites, sans interrogation aucune. Déboule Thomas et tout est bouleversé, sur un regard, une conversation. 

"Mais le mal déjà était fait et pour tous deux. Anna le sut tout de suite; Thomas eut l'impression d'éprouver un curieux sentiment mais comme il ne pratiquait guère l'introspection il ne s'y attarda pas. Et plus tard, il expliqua qu'alors il ne l'avait pas même pas trouvée particulièrement jolie. Il l'avait jugée charmante, mais surtout, intéressante. Il avait pris plaisir à bavarder avec elle."

Alors il se passe quoi dans un cas comme celui-ci ? Il s'écoule du temps, surtout, car à ces âges, installés dans une vie confortable, avec des devoirs envers d'autres personnes, on ne se précipite pas. On valse, on hésite, on décortique, on renie, on ment, on se protège. On vibre, on met au jour des éraflures, on crie, on pleure, on tremble, on perd. On parle, on tâtonne, on se redéfinit, on pose une main sous une veste, sur un flanc et on se dit qu'on ne veut pas plus.

Bref, on passe par tous les chemins et Anne Serre, avec une très jolie plume, ne nous épargne rien, pas même de nous perdre parfois sur la route tant elle frôle de très près son lecteur pour s'en éloigner juste après. Elle dessine de ces trois personnages un portrait si plein, les creusant jusqu'au trognon et tissant mille choses de leur personnalité profonde qu'il nous semble les connaître, et pour tout dire ne pas tellement les aimer. Mais ils fascinent, ô combien.

Peut-on aimer deux personnes à la fois ? 168 pages qui dissèquent la question. (Attention, tout est très intellectualisé, ne pas s'attendre à du prêt-à-mâcher.)

 

Les débutants - Anne Serre

Mercure de France, 2011, 168 P. 

 

"Mais que Guillaume se rappelle qu'après tout Anna vieillissait, qu'elle n'était plus cette flamme capricante du début, qu'elle n'était peut-être plus si désirable au fond, que ses maux de ventre et le besoin qu'elle avait d'être toujours distraite, toujours amusée, toujours stimulée étaient un peu pesants parfois. Anna vaut-elle la peine qu'on la regrette tant ? N'était-ce pas seulement son genre de personnalité qui ensorcelait ? Sorti de son influence, ne sentait-on pas la vie plus juste en quelque sorte ? Elle faisait divaguer, Anna, parce qu'elle divaguait elle-même, mais dans cette fête n'avait-on pas parfois le regret d'une relation plus vraie, moins archaïque et moins fantasque, plus accordée aux choses de la vie ?"

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"Comment s'éloigner d'un homme qui se remet entre vos mains ? Qui attend de vous le printemps ? Qui attend de vous de sortir enfin de ce malheur que fut sa vie ? Qui n'y croit plus qu'à demi, à peine, mais persiste depuis qu'il vous a rencontrée à y croire cependant un tout petit peu quand même ? Comment le laisser là alors que l'on sait bien que cela ne va pas être une partie de plaisir ni de joie immédiate mais que cela fera tant de bien à l'autre d'être aimé, caressé, et à soi de dispenser un peu de bonheur ? Ils s'entendent sur un plan qui n'a pas de mots. Ils ont échangé des centaines de mails, écrivant merveilleusement bien l'un et l'autre, vraiment, leurs échanges seraient à publier tant ils sont intéressants, mais là où ils s'entendent, il n'y a pas de mots. Et c'est cette absence de possibilité de mots qui les rend fous l'un de l'autre, aussi collés l'un à l'autre. Au point que lorsqu'elle regarde Guillaume qu'elle adore et qui l'adore, cela lui semble si loin de cette absence de mots possibles qui fait qu'on voudrait se jeter l'un contre l'autre, se presser l'un contre l'autre, bouche à bouche, poitrine contre poitrine, se désoler, pleurer, hurler, crier ensemble et jouir de s'être enfin trouvés."


"Les débutants", le nouveau roman d'Anne Serre par mercuredefrance

24.08.2009

L'Arabe - Antoine Audouard

Une révélation. Je ne sais pas comment qualifier autrement cette sensation qui m'a saisie dès les premières pages de ma rencontre avec ce roman d'Antoine Audouard. Une espèce d'urgence impérieuse, une douleur sourde aussi, parce qu'on sait tout de suite qu'on ne va  pas rigoler beaucoup, une avidité à me plonger toute dans ces pages impressionnantes : je n'ai jamais rien lu d'autre de cet auteur, mais "L'Arabe" est un Grand Roman.

 

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Un petit village du sud de la France, des habitants misérables et intellectuellement très démunis, un "Arabe" qui arrive un jour, et qui parvient plutôt pas mal à ne pas trop détonner; il travaille bien, est calme, discret. Certains se mettraient même à plutôt l'apprécier. Sans trop l'afficher non plus, faut pas déconner. Mais il suffit d'une famille, d'une personne, forte en gueule, n'ayant rien à perdre, puisqu'ayant déjà tout perdu. Qui se met à gueuler (c'est le bon mot). A déverser des tombereaux d'absurdités. Qui tombent dans de mauvaises oreilles, des oreilles qui ont un espace creux là où on devrait normalement trouver des neurones. Bref, ça s'emballe malgré la tempérance des forces de l'ordre, les rares amis ou les neutres. Et ça va, forcément, dégénérer...

On pourrait penser à Patrice Juiff ou carrément à LF Céline si on cherchait une communauté de ton, mais ce ne serait pourtant pas vraiment juste. il me semble qu'Antoine Audouard propose quelque chose de différent, de très personnel qui, comme l'indique fort à propos la 4ème de couverture, "multiplie les dissonances et les ruptures de ton", "langue où le parler populaire se mêle à un lyrisme altier" et le résultat est percutant.

C'est bon, tout simplement, tout est bon, tout coule de source et nous embarque, c'est puissant, c'est... une révélation, disais-je. Si un roman comme celui-ci n'est pas sur les listes de tous les prix littéraires de cet automne, c'est à n'y rien comprendre.

 

Ed. de l'Olivier, août 2009, 260 p.

 

(Je voulais proposer des extraits, mais comment choisir ? Il y a vraiment plusieurs styles dans ce roman, qui se répondent et se justifient les uns par rapport aux autres, isoler une partie serait nuire à une autre, tout citer revient à recopier le roman !)

 

19.08.2009

Guide de l'incendiaire des maisons d'écrivains en Nouvelle-Angleterre - Brock Clarke

"La rendais-je heureuse, ou juste occupée ? Et y avait-il une différence ?"

 

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Sam Pulsifer, au moment où il entreprend son récit, vient de passer dix ans en prison pour avoir incendié (par accident) la maison d'Emily Dickinson et entraîné, sans intention de la donner, la mort des deux personnes qui s'y trouvaient. Il revient chez ses parents, qui, très vite, lui demandent de partir : l'opprobre de toute la ville leur rend la vie impossible. Il part donc, fait sa vie, de laquelle il raye ses parents.

Huit ans plus tard, il reçoit la visite du fils des deux personnes dont il a causé la mort, bien décidé à lui pourrir la vie. Et c'est facile, de pourrir la vie de Sam Pulsifer... Son caractère (il est en permanence stupide, dans le sens frappé de stupeur), l'éducation que lui ont donné ses parents, les nombreux non-dits dont il est depuis toujours entouré ne lui ont pas donné les armes pour réagir. Sam est incapable de réaction, si ce n'est à posteriori, et encore, pour constater uniquement.

C'est un roman bavard et agité, bourré de digressions qui n'empêchent pourtant pas l'intrigue d'avancer. Je n'ai pas dit l'ombre du début du commencement de celle-ci, parce qu'il faudrait exposer plusieurs détails qu'il est fort sympathique de découvrir au fur et à mesure. C'est une histoire triste qui finit mal, et pourtant on ne cesse de sourire. On est clairement dans le domaine de l'absurde, sans que le sens soit altéré, c'est une jolie prouesse en ce sens.

Par exemple Sam fait des rencontres hautement improbables, dont celle de Lees Ardor, professeur associée de littérature américaine, qui n'aime pas la littérature, pire, qui n'y croit pas, mais la professe à grands coups de "Huckleberry Finn mon cul", "Willa Cather est une connasse"; on comprendra peu à peu, en même temps que Sam, qu'il s'agit là en fait d'une terrible peur de ne pas être "vraie" elle-même, de devenir un personnage des romans qu'elle lit et fait lire.

La littérature, les livres, la lecture, les histoires ont une grande place tout au long de ce roman. On peut peut-être même aller plus loin, et ne voir dans toutes ces histoires que façons de démontrer, encore et encore, leur pouvoir. Le tout sous couvert d'une espèce d'enquête policière ou de parcours personnel, bien malin celui qui pourrait définir le genre de ce roman très particulier !

Ca fait très longtemps que je n'ai pas lu John Irving, mais j'ai clairement pensé à lui dans l'univers de Brock Clarke.

 

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, août 2009, 429 p.

Traduit de l'américain par Renaud Morin

Titre original : An Arsonists Guide to Writer's Homes in New England

 

28.01.2009

Au bon roman - Laurence Cossé

"Il existe des amitiés qui n'engagent à rien, et pour autant ne sont pas vaines."cossé.jpg

 

"- Vous voulez un grog ?

- Un thé plutôt.

Pas d'alcool, traduisit Ivan. Pas d'excitation, pas de rêve. Pas de rires, pas de projets."

 

Ivan Georg (prononcer Gé-orgue) et Francesca Aldo-Valbelli épouse Doutremont s'associent un jour pour ouvrir une librairie très spécialisée : Au bon roman. Leur credo est simple, voir naïf : "L'important n'est pas que nous ayons tous les bons romans, mais que nous n'ayons que des bons romans. ". Pour les choisir, ils fondent un comité constitué de huit écrivains auxquels ils demandent le secret absolu. Ces derniers ne connaissent pas l'identité des autres, et communiquent avec nos libraires sous pseudo. Chacun remet sa liste de six cent bons romans, tous sont achetés, les listes étant réactualisées chaque année.

Le succès est immédiatement au rendez-vous. Mais très vite, les attaques virulentes commencent, sur tous les flancs : totalitarisme, librairie bourge, kapos, élitisme, forfanterie,"d'où parlent-ils ?". On s'en prend rapidement aux personnes, avec de basses calomnies, puis, plus grave, quelques membres du comité sont identifiés et molestés. Il faut alors se résoudre à contacter la police...

Un minuscule bémol sur la construction, que je trouve alambiquée : première partie sur les accidents des membres du comité, vif du sujet enfin sur deux parties, le récit de la création de la librairie et son succès, puis les attaques; quatrième et dernière partie sur le déclin désenchanté de Francesca (qui est donc plus de l'ordre amoureux que littéraire), et révélation du nom du narrateur. C'est romanesque, certes, mais pas forcément nécessaire.

Par contre, ce roman est une bombe qui va en ruiner plus d'un(e). Non content d'évoquer à tour de bras des oeuvres toutes plus alléchantes les unes que les autres, il parle de la lecture avec des passages rien moins que merveilleux. Détaillons quelque peu, tant pis pour la longueur, il y a tant à dire !

Il semble que Laurence Cossé s'intéresse dans tous ses livres au pouvoir, sous toutes ses formes. C'est pourquoi ici elle n'a cité aucun écrivain en position de pouvoir (appartenant à un organe de presse, un jury etc.)

Le moment-clé ou les attaques se déchaînent contre la librairie m'a plongée dans des abîmes de réflexion. J'ai reconnu, pour les avoir un jour proférés, quelques arguments des adversaires. J'ai réalisé l'étendue de ma méprise, avec des passages comme :

"L'idée était qu'on ne peut pas opposer littérature populaire et littérature élitiste, qu'il est même sans intérêt de vouloir les distinguer, outre que c'est bien difficile. L'une et l'autre comptant quantité de livres anodins et quelques chefs-d'oeuvre, la seule distinction qui vaille consiste à promouvoir les grands livres, dont certains sont très simples et d'autres difficiles.

- Puisqu'il s'agit de vous défendre, ajouta Delvaux, si vous le permettez, j'irai plus loin. Je voudrais écrire qu'à l'inverse, traiter les livres médiocres à l'égal des bons, et tout offrir comme si tout se valait, a beaucoup à voir avec le mépris, car c'est de la démagogie. Et la démagogie postule que le commun sera toujours le commun."

Et puis un passage extraordinaire, signé de la main de Francesca, en réponse à l'atroce diffamation dont elle est victime, que je ne peux reproduire dans son intégralité car il est long, et signifiant (il faut avoir lu le reste pour en saisir les portées intimes). Mais quelques extraits, comme "Nous voulons des livres nécessaires, des livres qu'on puisse lire le lendemain d'un enterrement, quand on n'a plus de larmes tant on a pleuré, qu'on ne tient plus debout, calciné que l'on est par la souffrance;" "Nous voulons des livres écrits pour nous qui doutons de tout, qui pleurons pour un rien, qui sursautons au moindre bruit derrière nous." " Nous voulons des livres splendides qui nous plongent dans la splendeur du réel et qui nous y tiennent;" "Nous voulons des romans bons."...

...

J'ai lu ce roman comme en état de grâce, comme le cerveau grand ouvert et prêt à accueillir chaque mot pour s'en repaître à l'infini. J'ai rempli 9 pages de notes, je l'ai gribouillé dans tous les sens, corné, souligné, cassé. Puis j'ai encore passé des heures sur le net pour me renseigner sur chacun des romans évoqués, et j'ai établi une liste, par ordre d'apparition, de ceux que je veux me procurer.

Ma liste :

Noëlle Revaz  - Rapport aux bêtes

Fruterro & Lucentini - L'amant sans domicile fixe / La femme du dimanche

Cormac Mccarthy : Tout

Pierre Michon - Vies minuscules

Nancy Mitford - L'amour dans un climat froid (épatant, dit Francesca, mais pas à sa place en les murs de Au bon roman)

John Berger - La cocadrille

Vassili Grossman - Vie et destin

Nicolas Bouvier : Tout

Christian Gailly : Be bop

Hélène Frappat - Sous réserve

Daniel Arsand - En silence

Eudora Welty

Gadda - La connaissance de la douleur

Peter Carey - Ma vie d'imposteur

Marc Bernard - Pareils à des enfants

Stephen Crane - Le bateau ouvert

Benoziglio - Louis Capet, suite et fin

Andric - La chronique de Travnik

Saramago - L'autre comme moi

Marina Tsvetaïeva - Vivre dans le feu

Shirley Hazzard - Le grand incendie

Eric Laurrent - Clara Stern

Sylvain Tesson - Petit traité sur l'immensité du monde

Marcel Aymé - La-Table-aux-crevés

Augustina Bessa-Luis - Le confortable désespoir des femmes

Iegor Gran - Les trois vies de Lucie

 

 

 

Ed. Gallimard, Janvier 2009, 497 p., 22 €

 

Clarabel en parle aussi.

 

18.11.2007

Rose Tremain : le genre qui redonne foi en la lecture

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Rose Tremain - Le Royaume interdit

Février 1952, le roi est mort, vive le roi. Dans un champ du Suffolk, légèrement transis, se tiennent les Ward, désireux de participer aux deux minutes de silence nationales. C’est encore une famille, à ce moment-là, portant bien sûr les germes des nombreux dysfonctionnements qui vont l’exploser en milliards de morceaux, mais ils sont ensembles, côte à côte ; et dans le froid et l’attente, la petite Mary, six ans, révèle en une illumination soudaine en secret à sa pintade domestique qu’elle est un garçon, dans ce corps de fillette...

Et puis il y a aussi les parents, le petit-frère avec des deux lignes droites, le grand-père génial et formidable, l’institutrice qu’on voudrait embrasser bien fort sur chaque joue, Irène et Pearl et leur luminosité palpable, le voisin qui aime la country, le dentiste à la sexualité refoulée, les rencontres de la vie et tous ces sentiments si forts et si vrais qu’on ressent derrière chacune des superbes pages de ce roman.
Ving-huit ans (jusqu’en 1980) de chronique villageoise d’un tout petit monde anglais, rural, frustre, étriqué et pourtant, tellement attachant.
(prix Femina étranger 1994)

Il n’y a pas tout à fait quatre cent pages, mais passé les cent premières déjà on freine la cadence, on sait qu’on va atteindre beaucoup trop vite l’épilogue, on voudrait que ce soit une saga interminable sur des milliers de pages, parce que cet univers nous enveloppe et nous intègre complètement. C’est tout simple, généreux, pur. On y trouve de l’absurde et du déchirant, je ne pourrais pas mieux dire qu’Anne Walters, citée pour Marie-Claire en 4° de couv : « Ce roman est une merveille. Sa dinguerie, sa compassion, sa violence et son humour, il faudrait pouvoir les boire et s’en enivrer. On gagne un peu d’intelligence à lire Rose Tremain. Un peu, c’est énorme ».
Chouette, je compte TOUT lire d’elle…

« Je m’étais rendu compte après ma visite au médecin que parler de moi à quelqu’un d’autre n’était pas aussi difficile que je l’avais imaginé. J’avais dit quelques mots et tout avait été fini. A part que ces mots n’avaient pas été crus. J’aurais pu aussi bien dire : « Je suis la Vierge Marie . » On croyait que je souffrais d’illusions. Ma mère m’avait dit qu’elle avait une amie, à Mountview, qui croyait être une poule. Et c’était pour cela que cette personne était enfermée là-bas. Personne n’avait cherché à voir si elle avait des plumes. Personne ne lui avait proposé un ver de terre. J’avais pensé lui écrire : « Ce pays a peur de tout ce qui est inhabituel », mais je m’étais rendu compte que l’idée d’écrire à une poule ne me plaisait pas. J’avais l’esprit aussi étroit que n’importe qui d’autre. »

Ed. de Fallois, 1994, (130 F à l'époque) Livre de Poche, 1996
Forcément disponible en bibliothèque

Trad. Jean Bourdier

Retour-au-pays-copie-1.jpgRose Tremain - Retour au pays

Voici l'histoire de Lev, quarante-trois ans, qui vient chercher en Angleterre de quoi donner un sens à sa vie. Après des années de communisme, son pays, dans l'Est, est sur le point de s'ouvrir au monde mais en attendant, il n'y a pas de travail. Il n'y a que le froid, intense, et la tristesse, terrible, qui s'abat sur sa vie : son épouse tendrement chérie vient de mourir, sa petite fille est aux soins de la grand-mère dans une cahute glaciale, et il n'y a pas d'argent. C'est courageusement, et avec un balluchon de quelques cours d'anglais, qu'il entreprend les cinquante heures de bus vers l'Angleterre. Il doit trouver un toit et un travail, et envoyer de l'argent au pays. Il va y arriver, rencontrer un tas de gens, partager avec eux quelques bons et mauvais moments, jusqu'au jour où il lui faudra bien revenir...

Dès les premières lignes, on sait ce qu'on va trouver dans ce petit pavé délicieux. Il y a un ton, oscillant perpétuellement entre la tendresse et l'âpreté, entre l'humour et le désespoir qui est toujours la marque des grands romans.

C'est tout autant une histoire d'émigrant, dans laquelle on retrouve un peu du « Comment peut-on être français » de Chahdhortt Djavann, ou du « Syndrome d'Ulysse » de Santiago Gamboa, qu'une histoire d'amitiés et d'amours. Lev est un personnage atypique, qu'on a envie de voir réussir, qui nous parait le mériter, et qui nous offre des heures somptueuses en sa compagnie. Du genre qui redonne foi en la lecture.

Ed. Plon, Feux Croisés, 08.2007, 21,90 €
Trad. Claude et Jean Demanuelli



Rose Tremain - La couleur des rêvesLa-couleur-des-r--ves.jpg

Cap sur les terres encore sauvages de la Nouvelle-Zélande, à l’époque où les premiers colons débarquent sur cette terre aurifère, chassant les Maoris, annihilant Aotearoa. C’est le couple formé par Joseph et Harriett Balckstone qui est la colonne vertébrale de ce roman. Joseph construit une maison de pisé pour recommencer sa vie de zéro, n’emmenant de son passé en Angleterre que sa mère Lilian. Chacun de ces trois personnages a le désir ardent de repartir à neuf, de laisser derrière lui un lourd passé, dont on découvre la teneur au fur et à mesure du récit. Il n’y a pas de profonds liens entre eux, et face à l’adversité ils n’apprennent jamais à se serrer les coudes. Lilian réécrit l’histoire pour accepter son exil, Harriett cherche un sens à sa vie, et Joseph se fait happer par la soif de l’or.
Il partira encore à l’autre bout du pays, dans l’espoir chimérique de faire fortune pour étouffer sa culpabilité. Harriett l’y rejoindra pour lui annoncer la mort de sa mère, sans savoir que c’est elle qui pourrait bien trouver la véritable richesse, en la personne d’un jardinier chinois…

Encore une véritable pépite ciselée pour le plus grand bonheur du lecteur par cette magicienne des mots qu’est Rose Tremain. Ses personnages sont ici emplis de failles, sans absolument rien d’héroïque ou de fantasque ; juste des hommes et des femmes qui luttent durement pour survivre, qui composent avec les cartes que le destin leur avance, et qui se trompent souvent. Elle met également en parallèle la radicalité de deux visions du monde, celle, pragmatique, des nouveaux arrivants, et les croyances aux milles ramifications du peuple ancestral, par le biais d'un jeune voisin au destin - encore - tragique.

On se laisse porter par un souffle romanesque qui monte des tréfonds d’une plume magistrale, c’est admirable et réconfortant.

Peut-être bien l’une des meilleures romancières contemporaines.

Ed. Plon, 2004 379 p. 21,50 € & Pocket, 2005
Traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux

 

13.02.2007

Un petit coup de mou ? Lisez-donc Tzvetan Todorov !

Tzvetan TodorovLa littérature en péril

Flammarion, Collection Café Voltaire, 2007

 






Hubert Nyssen, Carnets, 26.01.07 :

« Peut-être cela relève-t-il également de la coïncidence et de ses complicités... Hier, j'écrivais ici quelques réflexions sur trois catégories littéraires et leurs conséquences éditoriales : l'art pour l'art, l'engagement et le jouir-du-sens cher à Lacan. Et cette nuit, réveillé par une colère du mistral, plutôt que tergiverser avec l'insomnie, j'ai ouvert La littérature en péril de Tzvetan Todorov et j'en ai lu d'un trait les quatre-vingt-dix pages dont le sens tient dans une phrase que l'éditeur (Flammarion) a eu raison de mettre en quatrième de couverture : “Le lecteur, lui, cherche dans les œuvres de quoi donner sens à son existence. Et c'est lui qui a raison.” Mais il est d'autres phrases qu'on a envie de retenir... “À l'école, on n'apprend pas de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent leurs critiques.” Ou encore : “On fait preuve d'un certain manque d'humilité en enseignant nos propres théories autour des œuvres plutôt que les œuvres elles-mêmes.” Je repasse maintenant à travers le livre, et je vois que, cette nuit, j'ai porté au crayon des petits signes dans la marge de maints passages. Car ce livre, qui retourne leurs propres armes contre les déconstructionnistes, est l'un de ceux qu'après lecture tout enseignant devrait garder à portée de la main. Mais aussi le lecteur ordinaire qui s'en servira comme remontant quand on lui cassera le moral en l'accusant de n'être pas dans le vent. “Être dans le vent ? Vocation de feuille morte”, disait Gustave Thibon. »

 

Historien et essayiste, Tzvetan Todorov nous livre ici, de façon très synthétique et parfaitement facile à suivre, ses réflexions sur les façons d’appréhender la littérature au fil des siècles, et agite la sonnette d’alarme quant au traitement qui lui est réservé dans nos collèges et lycées. Avant tout lecteur amoureux, ces trop courtes 90 pages sont un baume et un plaisir pour nous, lecteurs ordinaires, mais passionnés.

Par exemple :

Dès le 18° siècle, Kant dans la Critique de la faculté de juger, influencera toute la réflexion contemporaine sur l’art, en maintenant toujours cette double perspective : le beau est désintéressé, en même temps il est un symbole de la moralité. Le beau ne peut être établi objectivement, puisqu’il provient d’un jugement de goût et réside donc dans la subjectivité des lecteurs ou des spectateurs ; mais il peut être reconnu à l’harmonie des éléments de l’œuvre et faire l’objet d’un consensus.

Ou encore :

Désormais, un abîme se creuse entre littérature de masse, production populaire en prise directe avec la vie quotidienne de ses lecteurs ; et littérature d’élite, lue par les professionnels – critiques, professeurs, écrivains – qui ne s’intéressent qu’aux seules prouesses techniques de ses créateurs. D’un côté le succès commercial, de l’autre les qualités purement artistiques. Tout se passe comme si l’incompatibilité des deux allait de soi, au point que l’accueil favorable réservé à un livre par un grand nombre de lecteurs devient le signe de sa défaillance sur le plan de l’art et provoque le mépris ou le silence de la critique.

Je pourrais en recopier ainsi des pages et des pages, c’est évidemment consolant et porteur d’espoir, de voir des mots se poser sur le mépris ambiant d’un certain milieu, et agréer ce qu’on pense déjà soi-même si fort et si souvent.
Et il n’est guère étonnant d’en lire l’éloge d’Hubert Nyssen, tant on peut trouver dans ses propres essais et carnets, les mêmes encouragements.

J’avoue être assez dépassée par l’interprétation de cet essai que je lis dans Télérama, mais bon…

90 p.

Le lecteur ordinaire, qui continue de chercher dans les œuvres qu’il lit de quoi donner sens à sa vie, a raison contre les professeurs, critiques et écrivains qui lui disent que la littérature ne parle que d’elle-même, ou qu’elle n’enseigne que le désespoir.

 

Qu’on se le dise ! :)

27.11.2006

Le "Nada" d'Hemingway

Javier CercasA la vitesse de la lumière

Actes Sud, 2006

 

Alors qu’il vient de terminer ses études, le narrateur vit dans un petit appartement de Barcelone avec Marcos, son ami qui veut être peintre. Lui, c’est écrivain qu’il veut être. Alors partir enseigner aux USA est une opportunité qui ne se refuse pas, riche d’expérience subodore-t-il. C’est ainsi qu’il part passer deux ans dans une petite ville du Middle West américain, à la fin des années 80. Il y rencontre Rodney, personnage étrange, psychologiquement détruit par la guerre du Vietnam, féru de littérature, qui l’influence pour le reste de sa vie.
Dix-sept ans s’écoulent.
Le narrateur s’est marié, a eu un fils, a écrit plusieurs romans et est sur le chemin de la célébrité. C’est à ce moment que Rodney ressurgit...

C’est un admirable roman qui porte à bras-le-corps plusieurs thèmes forts et exigeants : la guerre du Vietnam, pendant, après, l’amour filial, l’amitié, la célébrité, la littérature, la culpabilité, la vie, la mort. Le tout inséré avec brio dans une narration fluide et facile, tellement aisée qu’on en oublierait presque la profondeur du propos.

Au fil des pages, on note frénétiquement des passages d’une résonnance presque insupportable de vérité, on revient sur ses pas, on repart, on veut savoir la suite et en même temps on veut digérer tranquillement ce qu’on vient de lire, on veut réfléchir, faire notre propre trajet à la vitesse de la lumière et devancer le narrateur, mais c’est peine perdue. Il nous attendait, il a le dernier mot, « Il finit comme ça. »

 

Traduction (Espagne) d’Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic
286 p.

L'avis de Papillon et celui de Cathe


11.11.2006

S p l e n d i d e

Muriel BarberyL’élégance du hérisson

Gallimard, 2006

 

Il est des débats qui reviennent perpétuellement et souvent n’amusent que leurs instigateurs, parmi lesquels le marronnier « qu’est-ce que la littérature ? ».
Sans flonflon ni matraquage médiatique, Muriel Barbery apporte la plus belle des réponses : elle en écrit.
Lisez-la, voilà de la littérature, de la vraie, qui élève et bouleverse et fait rire et réfléchir, qui s’offre sans la ramener pour nous écraser de sa supériorité.

Je suis encore tout émue en essayant d’en parler, parce que L’élégance du hérisson m’a vraiment touchée très profondément.
Renée, une concierge de 57 ans qui s’efforce de ressembler aux poncifs attachés à son métier, bien qu’elle soit en privé, une grande amatrice de culture sous toutes ses formes.
Paloma, une petite fille de 12 ans supérieurement intelligente, riche et malheureuse.
Un immeuble bourgeois parisien, et un nouveau locataire japonais qui va ouvrir une route des possibles…

L’intrigue n’est pourtant pas des plus originales, et si elle suit tranquillement son cours, ce n’est pas elle qui nous retient captifs.
Comment vous dire le plaisir « soyeux » qu’on éprouve à l’idée de se replonger dans l’univers douillet du roman, le style limpide et pur, le sourire qui ne nous quitte pas en parcourant le Journal du mouvement du monde ou les Pensées profondes de Paloma, la concentration qu’on mobilise pour accompagner Renée lorsqu’elle nous entretient de Kant ou de la phénoménologie, la salive qui nous vient en bouche avec les pâtisseries de Manuela, cet amour de la langue et de la grammaire qui est tellement joyeux et communicatif…

Et puis, page 319 très exactement, submergés. Paf, les larmes coulent, on est dedans, les camélias, cette ouverture immense qu’on pressent et à laquelle on veut croire de toutes nos forces, ça déclenche une vanne, on relâche une pression dont on ignorait pourtant subir le joug depuis tout ce temps.

Et puis déjà l’épilogue, ce n’est pas possible, on était si bien dans les lignes de Muriel Barbery, c’est déchirant, vraiment, de s’arrêter.

Un seul mot : S p l e n d i d e.

355 p.

 

Ecouter Muriel Barbery parler de son roman

A l'époque où j'ai rédigé ce billet, il n'y avait en ligne que l’avis de Florinette.

Aujourd'hui (11/10/2007), parmi le nombre impressionnant de blogs, sites, journaux, magazines qui en parlent, j'aime tout particulièrement l'avis de Beatrix, que je trouve très touchant et d'une sincérité admirable.


07.11.2006

Un roman dans le roman

Pascal Garnier La Solution Esquimau

Fleuve Noir, 1996
Zulma, 2006

 

Normandie, il pleut. Ca n’empêche pas le narrateur de faire de courtes ballades sur la plage. Il aime bien son petit trou, ses habitudes solitaires. Il mange chez ses voisins, reçoit en cachette la fille adolescente de sa maitresse, recueille son ami Christophe. Dans le roman, un autre roman. L’histoire de Louis, adepte de la Solution Esquimau (les vieux, la banquise, voyez ?). Petit flottement lorsque Christophe s’y met « en vrai ». Mais finalement, pas de concordance entre la vie et les histoires, deux choses distinctes qui se nourrissent pourtant l’une de l’autre.

Je n’ai pas vu l’humour noir annoncé dans l’ambiance générale. J’ai constaté de petits clins d’œil (Et si je te faisais une soupe ?), ai dégusté une succession de petits riens qui ne s’assemblent finalement pas vraiment ensemble, passé un joli moment, peut-être un tout petit peu beige, entre les lignes de quelqu’un qui s’y entend pour construire un pont entre son lecteur et lui.

J’aime bien les ponts, moi.

 

156 p.

 

L’avis de Clarabel

26.10.2006

Et si je te faisais une soupe ?

Pascal GarnierComment va la douleur ?

Zulma, 2006

 

Le roman commence sur Simon, exécuteur, malade, qui grimpe sur un tabouret dans sa chambre d’hôtel, le cou prêt dans sa corde. Entre Bernard, chargé du coup de pied libérateur.
Retour en arrière.
Ils se rencontrent, sur un banc d’une petite ville d’eau. Simon en bout de course, Bernard en ahuri heureux. Il vient de perdre deux doigts dans une machine au boulot, mais quelle importance, il ne s’en servait jamais. Sa mère dit de lui que c’est chaque jour comme s’il naissait à nouveau, et c’est bien ça. Pas qu’il soit idiot, Bernard, non, « crétin solaire » nous dit l’éditeur, et j’aime bien cette définition. Et le temps d’une petite virée à la mer, nous partageons leur amitié, car c’en est une.

Très belle découverte que celle de Pascal Garnier; j’ai aimé le ton général, qui oscille entre la moquerie, pleine d’humour, la description du sordide, de la mesquinerie, et comme une sorte de fatalité qu’on appréhende avec tendresse.

Un auteur d’atmosphère, dit encore l’éditeur, et j’ai bien envie de m’y replonger très vite.

 

204 p.

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