19.08.2009

Guide de l'incendiaire des maisons d'écrivains en Nouvelle-Angleterre - Brock Clarke

"La rendais-je heureuse, ou juste occupée ? Et y avait-il une différence ?"

 

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Sam Pulsifer, au moment où il entreprend son récit, vient de passer dix ans en prison pour avoir incendié (par accident) la maison d'Emily Dickinson et entraîné, sans intention de la donner, la mort des deux personnes qui s'y trouvaient. Il revient chez ses parents, qui, très vite, lui demandent de partir : l'opprobre de toute la ville leur rend la vie impossible. Il part donc, fait sa vie, de laquelle il raye ses parents.

Huit ans plus tard, il reçoit la visite du fils des deux personnes dont il a causé la mort, bien décidé à lui pourrir la vie. Et c'est facile, de pourrir la vie de Sam Pulsifer... Son caractère (il est en permanence stupide, dans le sens frappé de stupeur), l'éducation que lui ont donné ses parents, les nombreux non-dits dont il est depuis toujours entouré ne lui ont pas donné les armes pour réagir. Sam est incapable de réaction, si ce n'est à posteriori, et encore, pour constater uniquement.

C'est un roman bavard et agité, bourré de digressions qui n'empêchent pourtant pas l'intrigue d'avancer. Je n'ai pas dit l'ombre du début du commencement de celle-ci, parce qu'il faudrait exposer plusieurs détails qu'il est fort sympathique de découvrir au fur et à mesure. C'est une histoire triste qui finit mal, et pourtant on ne cesse de sourire. On est clairement dans le domaine de l'absurde, sans que le sens soit altéré, c'est une jolie prouesse en ce sens.

Par exemple Sam fait des rencontres hautement improbables, dont celle de Lees Ardor, professeur associée de littérature américaine, qui n'aime pas la littérature, pire, qui n'y croit pas, mais la professe à grands coups de "Huckleberry Finn mon cul", "Willa Cather est une connasse"; on comprendra peu à peu, en même temps que Sam, qu'il s'agit là en fait d'une terrible peur de ne pas être "vraie" elle-même, de devenir un personnage des romans qu'elle lit et fait lire.

La littérature, les livres, la lecture, les histoires ont une grande place tout au long de ce roman. On peut peut-être même aller plus loin, et ne voir dans toutes ces histoires que façons de démontrer, encore et encore, leur pouvoir. Le tout sous couvert d'une espèce d'enquête policière ou de parcours personnel, bien malin celui qui pourrait définir le genre de ce roman très particulier !

Ca fait très longtemps que je n'ai pas lu John Irving, mais j'ai clairement pensé à lui dans l'univers de Brock Clarke.

 

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, août 2009, 429 p.

Traduit de l'américain par Renaud Morin

Titre original : An Arsonists Guide to Writer's Homes in New England

 

28.01.2009

Au bon roman - Laurence Cossé

"Il existe des amitiés qui n'engagent à rien, et pour autant ne sont pas vaines."cossé.jpg

 

"- Vous voulez un grog ?

- Un thé plutôt.

Pas d'alcool, traduisit Ivan. Pas d'excitation, pas de rêve. Pas de rires, pas de projets."

 

Ivan Georg (prononcer Gé-orgue) et Francesca Aldo-Valbelli épouse Doutremont s'associent un jour pour ouvrir une librairie très spécialisée : Au bon roman. Leur credo est simple, voir naïf : "L'important n'est pas que nous ayons tous les bons romans, mais que nous n'ayons que des bons romans. ". Pour les choisir, ils fondent un comité constitué de huit écrivains auxquels ils demandent le secret absolu. Ces derniers ne connaissent pas l'identité des autres, et communiquent avec nos libraires sous pseudo. Chacun remet sa liste de six cent bons romans, tous sont achetés, les listes étant réactualisées chaque année.

Le succès est immédiatement au rendez-vous. Mais très vite, les attaques virulentes commencent, sur tous les flancs : totalitarisme, librairie bourge, kapos, élitisme, forfanterie,"d'où parlent-ils ?". On s'en prend rapidement aux personnes, avec de basses calomnies, puis, plus grave, quelques membres du comité sont identifiés et molestés. Il faut alors se résoudre à contacter la police...

Un minuscule bémol sur la construction, que je trouve alambiquée : première partie sur les accidents des membres du comité, vif du sujet enfin sur deux parties, le récit de la création de la librairie et son succès, puis les attaques; quatrième et dernière partie sur le déclin désenchanté de Francesca (qui est donc plus de l'ordre amoureux que littéraire), et révélation du nom du narrateur. C'est romanesque, certes, mais pas forcément nécessaire.

Par contre, ce roman est une bombe qui va en ruiner plus d'un(e). Non content d'évoquer à tour de bras des oeuvres toutes plus alléchantes les unes que les autres, il parle de la lecture avec des passages rien moins que merveilleux. Détaillons quelque peu, tant pis pour la longueur, il y a tant à dire !

Il semble que Laurence Cossé s'intéresse dans tous ses livres au pouvoir, sous toutes ses formes. C'est pourquoi ici elle n'a cité aucun écrivain en position de pouvoir (appartenant à un organe de presse, un jury etc.)

Le moment-clé ou les attaques se déchaînent contre la librairie m'a plongée dans des abîmes de réflexion. J'ai reconnu, pour les avoir un jour proférés, quelques arguments des adversaires. J'ai réalisé l'étendue de ma méprise, avec des passages comme :

"L'idée était qu'on ne peut pas opposer littérature populaire et littérature élitiste, qu'il est même sans intérêt de vouloir les distinguer, outre que c'est bien difficile. L'une et l'autre comptant quantité de livres anodins et quelques chefs-d'oeuvre, la seule distinction qui vaille consiste à promouvoir les grands livres, dont certains sont très simples et d'autres difficiles.

- Puisqu'il s'agit de vous défendre, ajouta Delvaux, si vous le permettez, j'irai plus loin. Je voudrais écrire qu'à l'inverse, traiter les livres médiocres à l'égal des bons, et tout offrir comme si tout se valait, a beaucoup à voir avec le mépris, car c'est de la démagogie. Et la démagogie postule que le commun sera toujours le commun."

Et puis un passage extraordinaire, signé de la main de Francesca, en réponse à l'atroce diffamation dont elle est victime, que je ne peux reproduire dans son intégralité car il est long, et signifiant (il faut avoir lu le reste pour en saisir les portées intimes). Mais quelques extraits, comme "Nous voulons des livres nécessaires, des livres qu'on puisse lire le lendemain d'un enterrement, quand on n'a plus de larmes tant on a pleuré, qu'on ne tient plus debout, calciné que l'on est par la souffrance;" "Nous voulons des livres écrits pour nous qui doutons de tout, qui pleurons pour un rien, qui sursautons au moindre bruit derrière nous." " Nous voulons des livres splendides qui nous plongent dans la splendeur du réel et qui nous y tiennent;" "Nous voulons des romans bons."...

...

J'ai lu ce roman comme en état de grâce, comme le cerveau grand ouvert et prêt à accueillir chaque mot pour s'en repaître à l'infini. J'ai rempli 9 pages de notes, je l'ai gribouillé dans tous les sens, corné, souligné, cassé. Puis j'ai encore passé des heures sur le net pour me renseigner sur chacun des romans évoqués, et j'ai établi une liste, par ordre d'apparition, de ceux que je veux me procurer.

Ma liste :

Noëlle Revaz  - Rapport aux bêtes

Fruterro & Lucentini - L'amant sans domicile fixe / La femme du dimanche

Cormac Mccarthy : Tout

Pierre Michon - Vies minuscules

Nancy Mitford - L'amour dans un climat froid (épatant, dit Francesca, mais pas à sa place en les murs de Au bon roman)

John Berger - La cocadrille

Vassili Grossman - Vie et destin

Nicolas Bouvier : Tout

Christian Gailly : Be bop

Hélène Frappat - Sous réserve

Daniel Arsand - En silence

Eudora Welty

Gadda - La connaissance de la douleur

Peter Carey - Ma vie d'imposteur

Marc Bernard - Pareils à des enfants

Stephen Crane - Le bateau ouvert

Benoziglio - Louis Capet, suite et fin

Andric - La chronique de Travnik

Saramago - L'autre comme moi

Marina Tsvetaïeva - Vivre dans le feu

Shirley Hazzard - Le grand incendie

Eric Laurrent - Clara Stern

Sylvain Tesson - Petit traité sur l'immensité du monde

Marcel Aymé - La-Table-aux-crevés

Augustina Bessa-Luis - Le confortable désespoir des femmes

Iegor Gran - Les trois vies de Lucie

 

 

 

Ed. Gallimard, Janvier 2009, 497 p., 22 €

 

Clarabel en parle aussi.

 

26.01.2009

La Reine des lectrices - Alan Bennett

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"Y a-t-il un plus grand plaisir que de découvrir un bon auteur ? [...] A fortiori lorsqu'il a écrit une bonne douzaine d'ouvrages !"

 

Au palais de Buckingham, ils sont quelques-uns à recueillir unanimement l'opprobre contre eux : ce sont les chiens de Sa Majesté Elisabeth II. Ce jour-là, alors qu'elle tente de les récupérer (ils sont à leur habitude partis en trombe en aboyant fort inélégamment), la Reine croise la route du bibliobus. Par correction, parce que c'est inscrit dans ses gènes, elle emprunte un livre au hasard; c'est le début d'une plongée qui dira quelque chose à nombre d'entre nous dans l'univers de la lecture.

La Reine lit, et plus elle lit, plus elle a envie de lire. Ce qui déjà passe pour étrange dans un univers lambda (mais que cache cette fuite éperdue dans la lecture ?) devient un problème concret lorsqu'on est à la tête d'un royaume. D'ailleurs, Sa Majesté se serait-elle soudainement passionnée pour la culture des vers à soie que c'eût été la même chose : la Reine ne peut s'adonner à une passion, c'est injuste pour les autres loisirs.

Mais notre copine n'en a cure, et elle passe par toutes les étapes classiques : elle néglige ses charges (mais Lizzie a une troupe de domestiques, le concret du quotidien est assuré !), porte - so shocking - la même tenue plusieurs fois à quinze jours d'intervalle, bâcle les cérémonies, en clair bassine tout le monde (ah le coup de fil du conseiller particulier du premier ministre !) avec les livres et cela ne peut durer.

Que va faire l'Angleterre ?...

Ce court roman est un immense pied-de-nez et un bonheur de lecture. Léger, fin, subversif en douceur, coquin et malicieux, il ne cesse de fournir des extraits précieux et je l'ai lu en boucle avant de me décider à lever le pied. Oui, oui, je ne voulais pas quitter ces pages qui me semblent révéler d'autres sens à chaque relecture, qui est un condensé de vitamines et dans lequel je me reconnais, pour tout dire, énormément ;o)

 

Ed. Denoël, 2009, 174 p., 12 €

Traduit de l'anglais par Pierre Ménard

Titre original : The Uncommon Reader

 

Merci très enthousiaste à Cathulu qui clique comme une folle pour me faire de beaux cadeaux. Emeraude s'attendait à autre chose, Yspadadden a bien rigolé, Amanda et Clarabel ont aimé, Lou l'a lu en VO.

 

"Elle en tira la conclusion qu'il valait mieux rencontrer les auteurs dans les pages de leurs livres, puisqu'ils vivaient sans doute autant dans l'imagination de leurs lecteurs que leurs personnages. La plupart n'avaient d'ailleurs pas l'air de trouver qu'on leur faisait une faveur particulière en lisant leurs ouvrages, estimant au contraire que c'étaient eux qui en faisaient une au public, en les écrivant."

 

23.01.2009

La grand-mère de Jade - Frédérique Deghelt

"L'élégance du fatalisme"deghelt.jpg

 

On a retrouvé Jeanne évanouie depuis la veille dans sa cuisine. A quatre-vingt ans, ses filles décident qu'il n'est pas raisonnable de la laisser vivre seule. Ce  sera donc la maison médicalisée. Mais Jade, une de ses petites-filles, décide sur un coup de tête de lui épargner ça et l'emmène chez elle à Paris. Elles entament alors un récit à deux voix de cette belle aventure, avec un épilogue inattendu qui éclaire tout ce qui a pu nous sembler factice au fil des pages.

Véritable coup de coeur, ce roman n'a cessé de m'étonner et de m'enchanter. Jade découvre Jeanne, sans jamais laisser de côté la petite-fille face à sa grand-mère à qui elle doit beaucoup. Derrière le personnage doux et terre-à-terre, derrière la paysanne savoyarde se cache depuis toujours une lectrice avide. Les raisons de son silence sur ces compagnons de toute une vie sont égrenées très justement. C'est un roman qui est profondément joli, humain et tendre, qui fait beaucoup de bien, qui distille une douceur apaisante tout en abordant des sujets fondamentaux, sur la place des personnes très âgées dans notre société par exemple.

Pourtant ce qui m'a touchée le plus fortement c'est de reconnaître Hubert Nyssen non seulement dans le personnage de l'éditeur (et pas tellement à vrai dire dans ce personnage) mais surtout dans nombre de choses dites par Jeanne sur la lecture ou sur les livres, lorsqu'elle entreprend d'aider Jade à remanier son roman.

Ou de très petites choses, comme lorsque Jade rentre un soir avec une magnifique édition de Jane Austen pour sa grand-mère, "avec cette envie impossible pour toute lectrice de redécouvrir pour la première fois ce qu'elle a déjà aimé."

Ou des phrases comme "J'ai lu adossée à la vie réelle, j'ai lu contre quelque chose dont je ne voulais pas. Ce que je sais de meilleur, je croyais que c'étaient les livres qui me l'avaient appris, mais je n'en suis plus si sûre aujourd'hui."

La dernière page tournée, je ressens une affection folle pour Jeanne, de la peine pour Jade, une affinité réelle avec Frédérique Deghelt dont la plume et l'univers me semblent être nimbés de scintillements.

*soupirs* c'était vraiment bien, ces 391 pages.

 

Ed. Actes Sud, 2009, 391 p., 21 €

 

L'avis de Marie, que je remercie infiniment pour le prêt.

Ecouter Frédérique Deghelt parler de son roman.

 

25.05.2008

C'est le point d'exclamation qui change tout !

Debra Ginsberg - Cherche auteur désespérement


J'ai plongé tout debout dans cette histoire qui m'a enchantée.


L'héroïne, Angel, est une fondue de livre depuis toujours : ils sont ses amis, son souffle, sa vie. Grande lectrice, elle n'a aucune intention d'écrire un jour (identification parfaite). Là où je m'éloigne de cet ange, c'est qu'elle dégotte un job d'assistante chez la plus célèbre des agents littéraires. Son travail l'épanouit, sa patronne la vampirise (et c'est vraiment dommage que ce personnage soit un calque total de celle du Diable s'habille en Prada !). Un manuscrit arrive morceaux par morceaux devant les yeux d'Angel, décrivant la réalité de ce qu'elle est en train de vivre. Le boulot fou, couplé à un manque flagrant de sommeil, vont l'amener à se mettre à avoir vraiment peur...

Personnellement, j'ai cherché jusqu'à la révélation finale qui était ce mystérieux auteur, sans jamais tomber juste. Ce n'est pas que ce soit bien écrit (ça reste de la chick-lit à part entière, même si ça se passe dans le milieu de l'édition), mais c'est diablement prenant et vraiment sympathique. Comme moi, vous adorerez, j'en suis sûre, découvrir les lettres de motivation et premières pages des manuscrits soumis à Angel, pouvoir vous faire votre propre avis avant de lire le sien, rêver de La Lune Bleue, vous soumettre totalement à la fantaisie de Debra Ginsberg qui, à mon sens, n'a pas du tout raté son coup !

En dédicace, elle dit "Aux écrivains qui attendent encore d'être publiés, aux amoureux des livres qui les liront un jour". J'aurais regretté manquer ça !


Ed. Presses de la cité, 2008, 366 p.20 €
Trad. (USA) par Alice Delarbre
Titre original : Blind Submission

L'avis (détaillé) de Francesca.

29.01.2007

Lorsque Mrs Love tricotait 2 talons à sa chaussette...

Diane SetterfieldLe treizième Conte

Plon, Feux Croisés, 2007

 

Margaret Lea vit dans les livres. Elle assiste son père dans sa boutique de livres anciens, et établit des biographies en dilettante. C’est justement celle qu’elle consacre aux frères Goncourt qui lui vaut d’être remarquée par Vida Winter, célébrissime auteure de best-seller : elle lui demande d’écouter son histoire, et de la mettre en mots. Seulement Margaret ne lit jamais d’auteurs contemporains, et Vida est connue pour affabuler tant et plus quant à sa vie privée. Pourtant, elle tombera comme les autres sous le charme de la plume prestigieuse, et c’est le début d’une collaboration pleine de surprises…

Comment vous dire…
Je me suis coulée dans les mots de Diane Setterfield avec une profonde jubilation. Son histoire est foisonnante, nous parle de sœurs jumelles, de gouvernante dangereuse, de jardinier cachottier et de fantômes errant dans les landes anglaises, pleine de clins d’œil à Daphné Du Maurier ou Henry James, sans dater le moins du monde et avec une qualité de l’ambiance qui donne envie d’arrêter de temps en temps sa lecture pour se frotter les mains de bonheur. C’est bon, c’est très très bon !

Comme Margaret qui découvre les romans de Vida, on retrouve l’excitante allégresse de notre enfance, quand un roman avait ce pouvoir merveilleux de nous sortir complètement de nous-mêmes.
Quant à l’intrigue, elle nous mène par le bout du nez jusqu’aux pages finales, on se perd en conjectures pendant un bon moment !

Le seul point dont il faut être averti, c’est que c’est très romanesque; à mes yeux c’est un énorme plus, pour certains quelques arrangements pourront déplaire, c’est une question de goût. Mais quelle belle figure, par exemple, que ce médecin qui établit son diagnostic sur un excès de certains auteurs, et qui prescrit du roman d’aventure, dix lignes par jour pendant dix jours !


Coup de cœur avec fusées éclairantes.

 

Traduction (GB) de Claude et Jean Demanuelli
389 p.

Le site (en anglais) du 13° conte

L'avis de Cathulu, qui a autant aimé

Ceux d'Allie, et de Clarabel