19.12.2006

Je vous aime : Est-ce que ça vous regarde ?

Simone de BeauvoirMémoires d’une jeune fille rangée

Gallimard, 1958
Folio, 1972, 1999

 

En 1984, j’avais presque dix-sept ans, et je passais pour la première fois deux mois seule à Paris, dans le cadre d’un stage hôtelier. J’étais logée dans une pension pour jeunes filles, dont la porte était condamnée après 23 heures. Je passais une nuit sur deux dehors à arpenter les rues dans tous les sens, à la recherche des âmes du Castor et de Sartre, dont je lisais inlassablement la correspondance. Les nuits que je passais dans mon lit, j’essayais de toutes mes forces de « penser », je croyais encore alors en une espèce de « déclic » qui m’ouvrirait les portes de leur univers.
J’étais fascinée par ce couple, dont les écrits m’étaient pourtant assez hermétiques, mais qui touchaient en moi quelque chose que j’étais bien incapable de préciser.
Mais très vite des préoccupations de mon âge ont pris le dessus, c’est en boite que je passais mes nuits, et c’est d’ailleurs ce mois d’Août-là que, pour la seule fois de ma vie, je me suis évanouie d’épuisement.

Plus de vingt ans se sont écoulés depuis et cette année j’ai suivi les différents feuilletons télévisés consacrés à ce couple qui restera indéfectiblement lié à la grande beauté de l’été parisien dans mon esprit. (Anna Mouglalis, très loin de « ma » Simone, Denis Podalydès, éblouissant !)
Et ils ne m’ont pas satisfaite. Je ne comprenais pas l’amitié pour Zaza, il me semblait que ce n’était pas Sartre qui avait donné son surnom au Castor (et c’est effectivement Herbaud), je n’avais pas cette vision-là de ces deux êtres, je ne comprenais plus leur pacte.

J’ai donc décidé de me lancer, en entier, et dans l’ordre, dans les mémoires de Simone de Beauvoir.

Dans ce premier opus, elle se raconte de sa toute petite enfance (née en 1908), à ses 21 ans (où elle commence tout juste à fréquenter Sartre, très platoniquement), jusqu’au décès de Zaza : « J’ai pensé longtemps que j’avais payé ma liberté de sa mort ».

Et j’ai compris, maintenant, oui, quel amour puissant Simone avait longtemps éprouvé pour Zaza, dont la faconde, la différence, l’apparente aisance corporelle, l’avaient éblouie au temps de leur enfance, où elle-même se pensait laborieuse et appliquée. La façon dont le corps avait été écarté, la tête décidait, le reste devait suivre, elle ne savait ni nager ni rouler en vélo par exemple. 21 ans et jamais un émoi physique, (à part vers ses 12 ans, sensations de la puberté), elle se fait à la vingtaine peloter par un inconnu dans un cinéma et ne comprend absolument pas ce qui lui arrive.
Elle est pétrie d’idées reçues, intellectualise absolument tout évènement.
A 15 ans, elle décide quel serait le type d’homme qu’elle élirait pour compagnon (elle ne serait jamais une compagne elle-même, elle aurait un compagnon, nuance). Forcément supérieur intellectuellement, puisque, suivez-moi : tenant pour évident que les deux sexes sont égaux, et se considérant comme d’office privilégiée, de part son éducation et son intelligence, pour être à son niveau l’homme devait obligatoirement la devancer.

J’ai été touchée par la précision sans complaisance avec laquelle elle se décrit, la naïveté (et la bêtise, parfois) de ses convictions enfantines quant à la vie sociale, ses hurlements de solitude et les va-et-vient mentaux incessants pour trouver sa place, sa raison de vivre.

« J’aimais beaucoup le mot de Lagneau : « Je n’ai de soutien que mon désespoir absolu. » Une fois ce désespoir établi, puisque je continuai à exister, il fallait me débrouiller sur terre le mieux possible, c’est-à-dire faire ce qui me plaisait. »

Et puis, évidemment, plus que tout, son amour de la littérature, ses émois, ses premières « impressions profondes » de lecture (Enfant :Little Women de Louisa May Alcott et Le Moulin sur la Floss de George Eliot.)

La lectrice vivante qu’elle était : « Soudain, des hommes de chair et d’os me parlaient, de bouche à oreille, d’eux-mêmes et de moi ; ils exprimaient des aspirations, des révoltes que je n’avais pas su me formuler, mais que je reconnaissais. J’écumai Sainte-Geneviève : je lisais Gide, Claudel, Jammes, la tête en feu, les tempes battantes, étouffant d’émotion. »

« Je me disais que, tant qu’il y aurait des livres, le bonheur m’était garanti. »

Ces cinq cent pages défilent comme un rêve, et appellent avec impatience La force de l’âge.


502 p.

 

LE site pour la voir, l’entendre et en parler

18.04.2006

King aime la littérature populaire de qualité

Stephen King - Ecriture, Mémoires d'un métier

Albin Michel, 2002

Voici un essai, dans lequel Stephen King se livre avec beaucoup d'honnêteté et de sincérité. Pas tant sur sa vie privée même si ça et là il nous distille quelques anecdotes, mais essentiellement sur l'acte d'écrire.

Et il ne se contente pas de conseils abscons, mais éclaire ses propos d'exercices, d'exemples, et pousse jusqu'à l'édition, les agents, ainsi que tout un tas de détails.

Aussi, si vous vous sentez une âme d'écrivain, foncez sur Ecriture, vous en sortirez munis de précieux enseignements sur les habitudes littéraires d'un écrivain aussi décrié que reconnu, mais surtout, vous serez gonflés à bloc et débordants d'envie de création.

Mais si, à mon exemple, vous êtes lecteur devant l'éternel, jetez-vous dessus quand même. Vous n'aurez plus jamais la même vision des adverbes, vous aimerez Stephen King encore plus, et vous aurez passé un très bon moment.

La cerise sur le gâteau : Il aime lire, dévore même. D'ailleurs voici ce qu'il en dit :

"Se retrouver sans voix et paralysé, autrement dit ratatiné, devant la combinaison d'une grande histoire et d'une écriture magistrale est une expérience indispensable à la formation de tout écrivain. Vous ne pouvez espérer emporter quelqu'un aussi totalement par la force de votre texte si vous n'avez pas vécu la même chose comme lecteur."

Il nous donne aussi une liste de livres qu'il a lus et qui ont eu un effet sur lui dans les années 96-2000, et j'y retrouve pas mal de mes propres lectures, me confortant encore dans l'idée que Steevie et moi, ça roule....

Traduction de William Oliver Desmond
380 p.

Un excellent billet de Gaëlle à ce sujet