23.09.2011
Ecrire est invraisemblablement la meilleure façon de raconter sa vie
Dominique Resch est professeur de français, d'histoire-géographie et d'éducation civique dans un lycée professionnel des quartiers Nord de Marseille. Il consigne ici quelques traces de ces années passées, à travers des anecdotes le plus souvent humoristiques, mais non dénuées de fond. J'aime bien ce genre de récit, même si je n'adhère pas à l'ensemble des propos. Il me semble en tout cas que la sincérité est totale, et ça fait du bien de rencontrer, ne serait-ce que dans un livre, un professeur qui y croit, qui s'offre. J'ai ri à plusieurs endroits, le ton est souvent mordant, et ai été très touchée par ceci :
"On est en train de lire le roman autobiographique de Romain Gary, La Promesse de l'aube. Et il se trouve que Karim ne semble pas du tout croire ce qu'il y a dans le bouquin. Il me le dit sans arrêt. Ce mec, il ne faut pas le croire, m'sieur. C'est qu'une bouche. Il n'a pas fait tout ce qu'il raconte. Ça n'existe pas.
Impossible de le convaincre du contraire, d'autant que Myriam Anissimov, biographe de Gary, apporte de l'eau au moulin de mon élève pendant plusieurs centaines de pages. Pour ne pas saborder mon cours, je le lui signale, mais sans trop insister. Je tente surtout d'attirer l'attention de toute la classe sur la difficulté de faire la part des choses. Allez savoir ce qui est vrai, ce qui est faux.
La semaine suivante, en classe, au moment de travailler par écrit sur quelques extraits du texte en question et de rédiger un devoir, il écrit sur sa feuille, en guise de conclusion :
Écrire est invraisemblablement la meilleure façon de raconter sa vie.
Tout est dit sur le sujet. En dix mots. Pas un de plus, pas un de moins. Mieux que mes cours de fac, mieux que tout ce qu'on m'a enseigné au collège et au lycée. Dix mots pour me faire comprendre facilement ce qu'est l'écriture. Dix mots entrés dans ma cervelle comme dans du beurre. Je ne sais pas comment il a fait, tout seul dans son coin, sur sa table, mais il l'a fait. Il a posé le problème de l'autobiographe anxieux qui se demande chaque jour quels sont les mots qui vont le moins trahir sa pensée puisqu'écrire est invraisemblablement la meilleure façon de raconter sa vie.
Bravo Karim."
Dominique Resch - Mots de tête
Editions Autrement, 2011, 153 p.
Une courte interview de l'auteur sur Bibliosurf, Cathulu est une fan.
14:30 Publié dans Livres : Pourquoi pas | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : parfois, il fait gris., même, il pleut., tonio, l'autre jour, l'a exprimé à sa manière, en regardant le ciel sombre par la fenêtre, de ma salle de classe:, "parole !, on dirait qu'on est pour le psg ! |
24.08.2009
L'Arabe - Antoine Audouard
Une révélation. Je ne sais pas comment qualifier autrement cette sensation qui m'a saisie dès les premières pages de ma rencontre avec ce roman d'Antoine Audouard. Une espèce d'urgence impérieuse, une douleur sourde aussi, parce qu'on sait tout de suite qu'on ne va pas rigoler beaucoup, une avidité à me plonger toute dans ces pages impressionnantes : je n'ai jamais rien lu d'autre de cet auteur, mais "L'Arabe" est un Grand Roman.

Un petit village du sud de la France, des habitants misérables et intellectuellement très démunis, un "Arabe" qui arrive un jour, et qui parvient plutôt pas mal à ne pas trop détonner; il travaille bien, est calme, discret. Certains se mettraient même à plutôt l'apprécier. Sans trop l'afficher non plus, faut pas déconner. Mais il suffit d'une famille, d'une personne, forte en gueule, n'ayant rien à perdre, puisqu'ayant déjà tout perdu. Qui se met à gueuler (c'est le bon mot). A déverser des tombereaux d'absurdités. Qui tombent dans de mauvaises oreilles, des oreilles qui ont un espace creux là où on devrait normalement trouver des neurones. Bref, ça s'emballe malgré la tempérance des forces de l'ordre, les rares amis ou les neutres. Et ça va, forcément, dégénérer...
On pourrait penser à Patrice Juiff ou carrément à LF Céline si on cherchait une communauté de ton, mais ce ne serait pourtant pas vraiment juste. il me semble qu'Antoine Audouard propose quelque chose de différent, de très personnel qui, comme l'indique fort à propos la 4ème de couverture, "multiplie les dissonances et les ruptures de ton", "langue où le parler populaire se mêle à un lyrisme altier" et le résultat est percutant.
C'est bon, tout simplement, tout est bon, tout coule de source et nous embarque, c'est puissant, c'est... une révélation, disais-je. Si un roman comme celui-ci n'est pas sur les listes de tous les prix littéraires de cet automne, c'est à n'y rien comprendre.
Ed. de l'Olivier, août 2009, 260 p.
(Je voulais proposer des extraits, mais comment choisir ? Il y a vraiment plusieurs styles dans ce roman, qui se répondent et se justifient les uns par rapport aux autres, isoler une partie serait nuire à une autre, tout citer revient à recopier le roman !)
06:00 Publié dans Livres : J'aime | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : littérature, grande littérature, même, prend aux tripes, dit tout, racisme, misère intellectuelle, bassesse populaire, han la la le bon roman que voilà |

