12.01.2012
Alors, quelque chose d'étrange se produisit. Elle chercha cette partie d'elle-même - la partie qui désapprouvait - et ne la trouva pas.
"Sa série sur les péchés débuterait par la gourmandise, pensa-t-elle, fascinée par les familles de la salle d'attente. Elle énuméra de nouveau les péchés capitaux en s'aidant de ses doigts: gourmandise. Avarice. Paresse. La luxure, évidemment, l'envie et l'ogueil. Ça faisait six. Et le septième, déjà ? La colère. Ça ne collait pas. L'orgueil et la colère avaient changé de camp - c'étaient des vertus, désormais. La luxure avait connu sa libération, du moins chez certains. La paresse était cool, modeste et, au moins depuis l'abolition de l'esclavage, rebellement à la mode sur l'île de Saint-Jacques, dont les habitants vivaient comme au temps de Mathusalem. Mais pour Jean, la paresse avait une résonnance particulière. Dante la décrivait comme le péché d'insuffisance - ne pas faire l'effort d'aimer - et l'associait à la tristesse."

Jean (prononcez Jiiine) est une américaine de 46 ans pour qui tout roule. Mariée depuis plus de 20 ans à un anglais (ils vivent à Londres) à la belle situation, elle écrit des chroniques santé et leur fille est parfaite. Férus de voyages, ils viennent d'établir une résidence secondaire dans une petite île paradisiaque quand patatras, elle ouvre une lettre qui ne lui était pas destinée. A partir de là, sur une succession de mauvais choix (qu'elle parvient pourtant à rendre presque "raisonnables" aux yeux du lecteur), tout devient filant et on assiste à une dissection en règle de cette période que vous finirez tous par traverser un jour (du moins, je vous le souhaite), la quarantaine descendante.
Ouch on n'est pas au pays des Bisounours, ici. Le tableau est clinique, froid, mesuré, on a du mal à comprendre notre Jean et on finit par ne plus se poser de questions, tant Isabel Fonseca s'y entend pour fouetter le rythme et imposer un suspens dans la placidité. J'ai beaucoup aimé croire en permanence avoir cerné le truc, le ton, l'ambiance et voir les éléments changer de place et produire un tout autre roman : impossible de savoir où l'on met les pieds au départ.
J'ai apprécié de découvrir dans ce roman (il n'est jamais trop tard) la très belle notion de quiddité, moins le coït intercrural.
Je ne me suis jamais attachée à Jean, mais elle m'a prodigieusement intéressée.
Attachée - Isabel Fonseca
Métailié, 2012 319 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par David Fauquemberg
Lu également par Cathulu
13.09.2011
Le livre était le style, et le style était l'homme. Et l'homme était - avait été - Charles Dickens.
L'Inimitable. Ainsi se désignait lui-même Charles Dickens, qui n'a jamais souffert d'aucune forme de modestie. Car inimitable, il l'était, assurément. Wilkie Collins, qui s'adresse tout au long de ce roman à son lecteur du futur (nous), s'en étouffait de jalousie. Mais c'est un peu plus complexe que ça, évidemment.

Dan Simmons nous entraîne dans ce gros roman touffu et au rythme très changeant dans un maelström d'hommage, de récit biographique, d'extrapolation, de délire sous substances diverses, d'analyse littéraire et de médisance pure (et à travers trois cercles : l'auteur qui écrit comme un deuxième auteur pour parler d'un troisième auteur; et tout se tient).
1865, Dickens a son accident de train. 1870, il meurt. Ce sont ses cinq dernières années qu'il nous est donné de partager, sous l'oeil de moins en moins cohérent de Collins...
J'ai fort peu goûté toute la partie opiumisée, qui s'étend hélas longuement et de façon redondante, mais j'ai apprécié son écho et sa résolution (et il y a tout de même quelques scènes très fortes, dont une qui m'a réellement effrayée). Wilkie Collins, le personnage ce roman, est un narrateur épouvantable, qui radote, qui ratiocine, qui s'emmêle les pinceaux et ne cesse de passer d'une chose à l'autre. Mais il est aussi formidablement drôle dans sa convoitise effrénée, dans ses pitoyables tentatives de rosseries jalouses, dans sa hargne à clamer qu'il existe.
Car il ne cesse en fait de chanter sur tous les tons à quel point il aime ce satané Dickens, et la personnalité hors du commun de l'Inimitable éclate à toutes les pages : lire le récit des lectures publiques sous sa plume est *presque* aussi exaltant que d'y avoir assisté, on ressent de façon intense tout ce qu'il veut nous faire passer, par moments on est même submergés, on en veut aux bêtes lois physiques qui nous empêchent de faire un saut dans le temps et d'avoir la chance, une fois, une seule fois, même dix secondes, de le voir, en vrai, devant nous, le regarder bouger, parler, le toucher, han, Charles Dickens, bon dieu.
Passons pudiquement sur le comportement de Collins-le-personnage vis-à-vis des femmes, il y a des claques qui se sont perdues, il y a eu cumul, tout de même.
Ce qu'il y a peut-être de plus jouissif dans ce Drood étant les clins d'oeil, les avis, les références aux romans de Dickens et de Collins, y compris dans les personnages actuellement mis en scène. Je recommande vivement d'avoir lu La maison d'âpre-vent (pages 842-843, superbes à ce sujet !), L'ami commun, Le mystère d'Edwin Drood, La femme en blanc et Pierre de lune, au moins, avant de lire ce Drood, sous peine de passer à côté de bien des points.
Je recommande également de lire les billets d'Isil, Karine et Pimpi.
Je recommande enfin de s'accrocher, il y a clairement un passage à vide entre les pages 300 et 400, mais ça vaut la peine de survoler un peu et d'atteindre la suite, oooooh oui.
Drood - Dan Simmons
Editions Robert Laffont, 2011, 866 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Odile Demange
Publié dans Livres : J'adore | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : mais, dieu me garde!, j'ai aimé charles dickens., j'ai aimé son rire soudain et contagieux, ses gamineries et les histoires qu'il racontait., j'ai aimé le sentiment, -quand on était à ses côtés-, que chaque instant était important.
04.07.2011
Ce que l'on dit, c'est qu'il y a trois âges : la jeunesse, la quarantaine, et le "Vous êtes superbe".
"Quand le soleil plongea derrière Twin Peaks, elle alla se promener dans le quartier, principalement pour se remonter le moral. Comme sur Russian Hill, cette partie de la ville fourmillait d'allées secrètes et d'escaliers cachés sous des tonnelles, un charme auquel elle avait toujours été follement sensible. Dans le Connecticut, chaque fois qu'elle avait eu le mal du pays - quelle autre formule utiliser ? -, ce n'était ni au Golden Gate Bridge, ni à la Transamerica Pyramid, ni aux cable cars qu'elle avait pensé; c'était à l'essence même de San Francisco, à son ADN, à un je-ne-sais-quoi qui était partout et nulle part à la fois : un fragment de baie en filigrane à travers les arbres ou une rangée de maisons sur une colline noyée dans le brouillard qui faisait comme une guirlande électrique au milieu de cheveux d'ange."

Armistead Maupin nous offre avec ce huitième tome tardif une jolie balade dans cette ville que je rêve de visiter un jour, nous montre Mary Ann et Michaël abordant la soixantaine, Madame Madrigal en tout fin de parcours, saupoudre le tout de quelques nouveaux venus (mais attention, surprises !) et assaisonne avec Facebook et un blog : on suit le tout avec grand plaisir.
Quel effet cela fait-il de replonger dans l'univers des Chroniques de San Fransisco des années après les avoir lues ? Je n'ai pas un souvenir très précis ni très chaleureux des tomes précédents, je crois avoir raté le come back datant de l'an dernier (ou par là), et pourtant j'ai beaucoup apprécié ces retrouvailles avec la petite communauté de Barbary Lane, vingt ans après le départ de Mary Ann.
La vie est passée par là, défaisant certains liens, en renforçant d'autres, et comment ne pas craquer devant cette idée de la jeunesse venant prendre sa dose d'Anna, eut-elle largement dépassé les quatre-vingt ans. Un cancer pour l'une, un mec avec qui elle n'envisage pas vraiment d'avenir pour l'autre, des chiens qui jouent les focalisateurs, les rapports de couple, le végétarisme, toutes ces choses graves ou futiles sont abordées en un joyeux mélange toujours teinté d'une forte nostalgie.
On se laisse couler dans une ambiance un peu légère, les choses plombantes sont abordées avec douceur et recul, et du coup l'épilogue qui tresse des fils qu'on n'avait pas forcément perçus est une bonne surprise.
Vivement l'épisode 9.
Mary Ann en automne - Armistead Maupin
Editions de l'Olivier, 2011, 317 p.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michèle Albaret-Maatisch