24.02.2011

Le piano de ma mère - Yann Queffélec

"Elle avait quatre-vingt-dix-huit ans, moi cinq. Je l'aimais, j'aurais pu l'épouser. Nous aurions été heureux."

 

tiens,mais en voilà un autre,de marin breton,Erzie...,

 

Premier volet d'une trilogie autobiographique, Le piano de ma mère nous entraîne dans la famille Queffélec, période des souvenirs, en s'attachant plus particulièrement à la figure maternelle.

Peut-on apprécier ce livre sans avoir jamais par ailleurs lu Yann Queffélec ? Oui, la preuve.

La langue est belle, malicieuse souvent, touchante, alambiquée parfois (et ce n'est pourtant pas faute de se l'entendre dire : "Maman me cite La Bruyère, l'un des plus grands prosateurs français, un as de la tournure légère, un contempteur de la phrase moulurée, péché mignon des auteurs français. Vous voulez dire qu'il pleut, dites : "Il pleut.""), la famille ainsi présentée est vivante sous nos yeux.

Il était une fois un papa normalien et Grand Écrivain qui faisait bouillir la marmite pour six personnes. "Ma mère, c'est autre chose. Je l'aime de tout mon coeur, je n'en suis aucunement fier. (...) Maman, c'est moi, je ne suis pas fier de moi." Un appartement parisien où l'on chante aux toilettes, et où la petite soeur (brillante) joue du piano sans arrêts. Les voisins, excédés, demandent par pétition qu'on les foute dehors, ces Queffelec qui ne veulent rien entendre.

"A propos des Nathan, il faut savoir que Michel Nathan, de mèche avec les fils Queffélec, se rend au parc Montsouris, après la fermeture des grilles et qu'il attrape avec une épuisette les chauves-souris qui volettent au-dessus du lac. Le 14 octobre 1965, ils ont lâché une bonne vingtaine de chauves-souris dans le hall, soi-disant par hasard, soi-disant leur sac s'est ouvert, et Mme Racinet en a fait une nausée syncopale dont les frais sont à sa charge et s'élèvent à 38 francs avec les intraveineuses."

Les plaintes des voisins sont vraiment drôles, même si je doute avoir eu au final leur indulgence devant la réelle nuisance sonore qu'ils subissaient.

Il y a Belle-île en mer, le merveilleux été 67, la pension pour le jeune Jean, les dernières pages et leur issue tragique, et il y a surtout ces pages sur la douleur d'un cancre qui m'ont mise les larmes aux yeux. Extrait :

"Moi, maman, je ne te fatigue pas à toujours mépriser des profs moins forts que mon père ? Tu me demandes quoi, maman, pour être moins fatiguée, moins cernée ? La lune ? La lune, j'irais la décrocher pour toi. Tu me demandes seulement d'avoir la moyenne en maths, en anglais, en français, de rapporter ici un bulletin scolaire qui ne mette pas une ambiance de cauchemar à table, avec papa disant : "Tu fais pleurer maman", et tu pleures, c'est vrai, papa se rengorge gravement, il se délecte de la honte où il m'a plongé, et je ne comprends pas quelle est ma faute, moi qui passe la vie dans les bouquins, les ratures, la musique, les poèmes, le beau, le tralala du beau total, wagnérien, combinant tous les arts, dont papa nous rebat les oreilles à tous les repas. Non, pas la lune que j'irais ou non décrocher d'ailleurs, mais d'être un bon élève et donc un bon fils, c'est tout ce que tu me demandes. Un bon élève apprend sa leçon, un bon élève est un bon élève uniquement parce qu'il est consciencieux, cherche à s'améliorer. Tu me demandes d'avoir bonne conscience et ça je ne l'ai jamais eue, tu me demandes d'être heureux dans ma peau et l'enfant ne peut être heureux s'il est un mauvais élève, un perpétuel souci pour ses parents. Que c'est fatigant, maman, cet enfant désobéissant, pagailleur, en vadrouille, à la fois content d'être en vie, joyeux, et terrifié de n'arriver à rien sur les bancs d'une école, insoumis, toujours prêt à broder pour prendre la clef des champs, toujours prêt à jurer, comme si les grands dieux n'existaient que pour donner aux filous une ultime chance d'être crus par une mère qui pardonne et sauve la parole donnée."

 

Ed. L'Archipel, 2010, 230 p.

 

Merci Caro !

 

Il y a mic-mac sur la parution de ce livre, "pas terminé" selon l'auteur. Bien sûr qu'on peut toujours améliorer, mais en l'état, j'ai été très touchée, personnellement.