09.05.2010

Charles Dickens - Peter Ackroyd (5)

Au temps pour l'homosexualité dans l'oeuvre de Dickens :

"... se rencontrera d'un bout à l'autre du roman où divers types de solidité et de dureté (masculines) sont opposés à la liberté de mouvement et à la fluidité (féminines). [...]

S'agit-il là d'une simple fantaisie du biographe ? Cette hypothèse semble confirmée par les nombreuses allusions connues à ce qu'on pourrait appeler le côté "féminin" de Charles Dickens, entendons par là les qualités considérées de son temps comme "féminines".

Un ami déclarait qu'il se trouvait "quelque chose de féminin dans la faculté qui le faisait aboutir au juste verdict, au mot approprié". A la fin de sa vie, une amie et confidente américaine, Mme Fields, remarquait encore "cette exquise délicatesse et cette promptitude de sa perception, qualité aussi fine chez lui que chez la plus fine des femmes". Un contemporain élargit cette observation en lui donnant une tonalité typiquement victorienne : "Son imagination, comme celle d'une femme, prend le dessus de ses facultés plus raisonnables," cependant que dans une étude critique de son oeuvre il était fait allusion à son "esprit féminin, irritable, bruyant".

On note aussi l'intérêt minutieux que prenait Dickens au mobilier et à la décoration de son intérieur; comme le rapporta un jour sa fille Mamie, "l'intérêt constant qu'il prenait à la vie de la maison était du genre habituellement réservé aux femmes." Il a également été dit par plus d'un critique contemporain que Dickens possédait bien un sens "féminin" de la saleté et de la laideur chez les hommes; certes, sa sensibilité à l'atmosphère et à l'humeur, tenue pour "féminine" par ses contemporains, ne serait plus traitée comme telle de nos jours. Néanmoins son vocabulaire regorge d'éléments passifs, surtout dans sa correspondance. Les choses "s'emparent" ou "prennent possession" de lui. Dans ses romans, certains personnages doivent renoncer à des traits d'autorité masculine pour atteindre un certain état de grâce et de libération.

Cette qualité "féminine" de son écriture explique en partie son attitude ambivalente à propos de l'argent, du pouvoir, de la nature du "progrès" et, dans le roman qu'il était sur le point de rédiger, de la domination du chemin de fer. A mainte et mainte reprises, il affirme l'importance de la douceur, de la bonté, de la sympathie, de la générosité, valeurs à l'époque considérées comme spécifiquement féminines; mais Dickens comprenait mieux que beaucoup de ses contemporains quels étaient les atributs propres à tous les êtres humains. Ses instincts créateurs étaient directement aux prises avec son expérience générale du monde, mais les motifs et les méthodes qu'il choisissait étaient tout à fait de son époque. Peut-être est-ce pour cette raison qu'on trouve tant de femmes monstrueuses dans l'oeuvre de Dickens; bien que ce soit une caractéristique des contes populaires, on la rattache aujourd'hui encore à une vision dite "dickensienne", et l'on peut y voir une tentative pour ridiculiser ou éliminer l'élément "féminin" qu'il portait en lui.

C'est bien là l'important : il vivait à une époque qui ne cessait de séparer les sexes. La libre manifestation des émotions par les hommes, si flagrante dans le premier tiers du siècle, où ils pleuraient en public, ne pouvait désormais convenir en ces temps où commerce et puissance étaient les divinités jumelles du monde masculin. Barbes et moustaches revinrent à la mode vers 1855. L'habillement masculin classique se réduisit aux couleurs ternes du costume de ville et au noir du haut-de-forme. Tous ces traits caractérisent une société où le culte de la force commerciale n'avait d'égale que l'incessante recherche scientifique sur les principes de l'énergie, ou au constant refrain sur la "bataille pour la vie" correspond à l'exploitation des pauvres et l'acquisition par la violence de territoires outre-mer.

Dans un tel contexte, on accusa souvent Dickens d'avoir un génie essentiellement "féminin", de manquer de sagesse, de raison ou de jugement, qualités viriles par excellence. Dickens s'irritait de ce dénigrement implicite, de lui-même en particulier et du roman en général; c'est pourquoi il soulignait sans cesse la force morale de ses écrits et répétait qu'il décrivait la "vérité". Il croyait appartenir à son époque, et en fait il l'utilisait pour construire une vaste structure mythique. Derrière les stéréotypes conventionnels du "masculin" et du "féminin", il percevait des caractéristiques plus durables."

(chapitre 16)

1er billet, 2° billet, 3° billet, 4° billet.

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Manuscrit de Bleak House.

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