02.10.2011
Parfois, les gens deviennent fidèles à une erreur. Ils peuvent y consacrer toute leur vie.
Mohawk (Quai Voltaire, 2011, 437 p., traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean Esch) est le premier roman de Richard Russo (1986), et j'ai cru au départ qu'il s'agissait d'une nouvelle traduction de Quatre saisons à Mohawk (2005), avant que Cathulu, louée soit-elle, ne m'invite à me pencher plus sérieusement sur la question. Il n'en est rien, évidemment, et grande fut ma joie d'avoir alors un nouveau roman de Richard Russo pour m'accompagner quelques jours.

Dans les petits détails, à noter que Jean Esch en signe la traduction, nom que je retrouve beaucoup en ce moment (il signe également par exemple les sous-titres français de la saison 7 de Spooks (MI5)), que Céline Leroy a traduit le précédent (Les sortièges du Cap Cod) et que tous les autres l'étaient par Jean-Luc Piningre, je trouve dommage de changer ainsi la "voix" française, mais bon, je suppose que les plannings des traducteurs sont chose compliquée (par ailleurs je regardais le catalogue des parutions de Quai Voltaire à la fin du roman, pas grand chose à jeter, je suis très en phase avec la direction éditoriale, ce sont mes goûts.))
J'adore Richard Russo. J'ai tout lu de lui (il n'a pas écrit énormément non plus) :
Russo Richard : Un rôle qui me convient - Le déclin de l'empire Whiting - Le phare de Monhegan
Russo Richard : Quatre saisons à Mohawk
Russo Richard : Le pont des soupirs
Russo Richard : Les sortilèges du Cap Cod
Je l'adore et n'ai pas été déçue ici, tant j'ai retrouvé immédiatement tout ce qui en fait la particularité : une histoire de relations humaines, des perdants attachants, l'Amérique des années 70, un humour subtil et toujours à double tranchant, on rit pour ne pas pleurer chez Russo et il s'adresse toujours à notre empathie dont il a trouvé l'accès direct.
Mohawk, fin des années 60 (puis quelques années plus tard), une petite communauté et un personnage central, la belle Anne. Ses parents, sa cousine, son fils, son ex-mari, et ceux qui gravitent autour, et les interactions entre tous ces gens. Le père d'Anne était un grand lecteur, qui pensait que sa fille méritait mieux que cette vie ici, qui n'avait jamais frayé avec les autres, refusant la promiscuité, les concessions et les amalgames. "Il savait également que même s'il avait lu plus de livres qu'un grand nombre d'hommes instruits, il n'en demeurait pas moins qu'ils étaient instruits, et pas lui." "Entre lui et les autres, il y avait toujours eu un gouffre, et il n'était jamais certain d'avoir envie de le combler. N'était-ce pas une fraternité païenne fondée sur l'ignorance, l'autosatisfaction, la peur et la promiscuité ?".
Mais personne n'est jamais seul, à Mohawk comme ailleurs. Et il faut bien avancer avec ce que la vie vous a donné...
Han la la, en choisissant soigneusement ce que je peux dire ou pas, je mesure la profondeur de ce roman, tout ce qu'il dit de la vie derrière les péripéties de son intrigue. Il se lit comme un rêve, il coule tout seul et il imprime ses marques tout au fond, la famille, les amours, ce à quoi on renonce et ces petits riens qu'on croit chasser et qui nous bouffent de l'intérieur.
Pour pinailler, les dialogues sont quelque peu abrupts, il y a plusieurs chapitres centraux déconcertants que j'ai dû relire plusieurs fois sans parvenir à les déchiffrer complètement, alors que plus loin il y a trop d'explicite, le dosage n'est pas parfait (mais premier roman, je le rappelle).
Mais quelle importance quand une plume réussit comme ici à dresser sous nos yeux une petite ville et ses habitants, et à nous y faire vivre à l'exclusion du monde extérieur ?
Vivement le prochain roman de Richard Russo.